ALTÉRITÉ, philosophie

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Levinas : l'Autre comme visage

Toutes les tentatives de la « philosophie occidentale » pour penser l'Autre à partir du Moi témoigneraient en fait pour Emmanuel Levinas de l'« insurmontable allergie », de l'horreur qu'inspire l'Autre « qui demeure Autre » (En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, 1949). En réduisant l'« étranger » à un thème ou à un objet, incapable qu'elle est de le laisser être dans sa singularité, cette philosophie se condamne à être une philosophie de l'Être, de l'immanence, du « narcissisme », et Levinas dresse un véritable réquisitoire contre tout modèle théorique d'objectivation d'autrui. L'intentionnalité manque autrui comme tel, parce qu'elle le réduit au rang d'objet ou le subordonne à l'Être, malgré le transfert analogique opéré par Husserl dans la cinquième Méditation. La philosophie de la représentation assoit son emprise sur l'Autre, en affirmant la suprématie du Même : « toute philosophie est une egologie » (ibid.). Elle atteint son paroxysme dans la philosophie de Heidegger, qu'il s'agisse de la précellence de l'Être par rapport à l'étant, de l'ontologie par rapport à la métaphysique ou de la définition de l'ipséité du Dasein comme mortel.

Levinas va renverser les termes de cette réflexion en invoquant une lignée de penseurs non moins illustres qui privilégiaient la tradition de l'Autre, témoin Platon qui place le Bien au-dessus de l'Être, ou encore le moi pensant de Descartes qui entretient une relation avec l'Infini sans que pour autant l'Infini s'épuise dans la pensée qui le pense. Cette pensée qui place l'Autre avant le Même, en quoi consiste précisément la justice, Levinas la baptise « Œuvre », effet de la bonté. L'Œuvre consiste en un mouvement radical du Même vers l'Autre, mouvement si généreux et gratuit qu'il va jusqu'à exiger l'ingratitude de son destinataire. La gratitude en effet, par un mouvement de compensation en retour, nous ramènerait au Même, au lieu que l'orientation vers l'Autre doit être une mise de fonds « en pure perte ». Au « souci de soi », à la persévérance dans son être, Levinas oppose donc le Désir de l'Autre qui ne procède d'aucun besoin, d'aucun manque, dont le nom est « éthique » voire « liturgie », et qui ne saurait se réduire à une synthèse de l'entendement ou à la relation de sujet à objet. Une telle orientation du Moi l'identifie à la moralité. L'éthique est ainsi placée au rang de philosophie première.

Contrairement à Husserl chez lequel c'est l'ego qui donne sens à autrui, chez Levinas « autrui a un sens avant qu'on le lui donne ». Autrui apparaît comme « épiphanie », « visage » qui ne saurait se réduire à l'agencement de traits, sa photographie n'en étant que la caricature dans la mesure où, précisément, elle le réduit au statut d'objet. Ce visage s'impose à moi, il me parle, il m'enjoint, sans que je puisse me dérober à son appel, à ma responsabilité à son égard. Son premier mot est en effet : « Tu ne tueras point ! » L'effet de ce visage est de bouleverser « l'égoïsme même du moi », de désarçonner « l'intentionnalité qui le vise » (Humanisme de l'autre homme, 1972), en quoi consiste sa « visitation » : dès lors, « Autrui n'apparaît pas au nominatif, mais au vocatif » (Difficile Liberté, 1963). En précisant que cette responsabilité est antérieure à toute décision, à tout engagement, de même que mon obéissance est antérieure à toute injonction, Levinas nous laisse entendre la présence de l'altérité au sein même de l'ipséité. Il donne ainsi un sens nouveau à la formule de Rimbaud : « Je est un autre », qui ne désignerait plus tant l'aliénation, la trahison de soi que l'expérience d'humilité qu'accomplit celui qui se met à la place de l'autre, s'accusant du mal ou de la souffrance qu'il subit, chaque personne pouvant devenir un « Messie ». Mais si l'ipséité se réduit à une impuissance à se dérober à sa responsabilité, si sa seule unicité et identité consiste à répondre par un « Me voici ! » à l'appel, si je suis toujours déjà « otage » de l'autre, à l'asymétrie egologique qu'avait supprimée Emmanuel Levinas risque de se substituer cette asymétrie altruiste que lui reprochent plusieurs commentateurs. À quoi Levinas réplique : « Le caractère asservissant de la responsabilité débordant le choix [...] s'annule par la bonté du Bien qui le commande » (Humanisme de l'autre homme).

Le privilège d'Autrui par rapport au Moi réside en effet en ce qu'Autrui se tient « plus près de Dieu que Moi » (En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger), en ce que l'altérité d'Autrui procède de l'« Illéité », le visage étant la « trace » de l'au-delà de l'Être, de cette troisième personne, de cet Infini qui échappe à toute ontologie. Émanant de l'Infini, Autrui me fait prendre conscience de mon injustice, de mon imperfection. Je ne peux à mon tour m'approcher de l'Infini qu'en m'oubliant pour mon prochain, qu'en me sacrifiant à lui.

L'essence de l'altruisme apparaît ainsi comme abnégation de soi, sujétion de la subjectivité à l'Autre, mauvaise conscience, et en tout cas absence de réciprocité entre le Je et le Tu. Et c'est là le plus grave reproche que Levinas formule à l'encontre de Martin Buber qui, s'il a bien vu, dans Le Je et le Tu (1928), que la consistance du Moi tient dans sa relation à un Tu ou à un Cela, aurait toutefois méconnu que le moment éthique ne commence que lorsque le Je reconnaît le Tu au-dessus du Soi. Pour Levinas, il ne saurait y avoir interchangeabilité entre le Je et le Tu, faute de quoi on aboutit au mieux à un contact vide dont l'amitié spirituelle est le sommet. À l'« amitié éthérée » de Buber, Levinas, préfère encore la Fürsorge heideggérienne qui a le mérite à ses yeux de se tenir dans cette dimension de hauteur et de misère caractéristique de la Relation. Cet Autrui qui m'interpelle, en effet, n'est pas mon double, mon alter ego puisqu'« il se situe dans une dimension de hauteur, de l'idéal, du divin » (Difficile Liberté). Et il n'est nul besoin de recourir à l'imagination pour me projeter hors de mon « ici » vers un « là-bas », tant la proximité du prochain est « obsédante », « contact » qui se passe du langage et de la représentation objectivante. Le visage étant « comme la trace de Dieu », aller vers les autres, c'est s'« approcher » de Dieu, l'éthique se définissant en définitive comme « vision de Dieu, un contact antérieur à tout savoir, l'obsession par l'autre homme » (Humanisme de l'autre homme).

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Sylvie COURTINE-DENAMY, « ALTÉRITÉ, philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/alterite-philosophie/