GOULAG

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Trois ans à peine après la parution, en Occident, du livre phare d'Alexandre Soljenitsyne L'Archipel du Goulag (1973), le terme Goulag (pour Glavnoie Oupravlenie Laguerei, Direction principale des camps) fait son entrée dans le Grand Robert.

Alexandre Soljénitsyne à Zurich

Photographie : Alexandre Soljénitsyne à Zurich

Février 1974 : expulsé d'U.R.S.S. pour son livre L'Archipel du Goulag, Alexandre Soljénitsyne arrive à Zurich. Il retrouvera sa patrie russe après vingt ans d'exil, en un retour qui fait penser en France à celui de Victor Hugo. 

Crédits : Keystone/ Hulton Archive/ Getty Images

Afficher

La reconnaissance du sigle-symbole Goulag marque un aboutissement, celui d'un long et douloureux cheminement entrepris il y a plus d'un demi-siècle par quelques esprits lucides et courageux qui avaient osé dire l'impensable : il existait des camps au « pays du socialisme ». Malgré l'afflux de témoignages accablants, notamment après la Seconde Guerre mondiale, une large majorité des élites pensantes a longtemps considéré, pour reprendre une formule célèbre, qu'« il ne faut pas désespérer Billancourt ».

Il faudra attendre les révélations venues de « là-bas », de la Russie soviétique, en 1956, puis en 1961, pour que l'opinion occidentale prenne enfin conscience de l'ampleur du phénomène concentrationnaire dans l'U.R.S.S. de Staline.

Aujourd’hui, l'ouverture des archives de l'ex-U.R.S.S. permet de préciser sur nombre de points l'image globale, « artistique », donnée par Alexandre Soljenitsyne : évolution des contingents de détenus, durée des peines, répartition des détenus par type de condamnation, flux d'entrées et de sorties, affectation économique des prisonniers et rentabilité des camps, aléas de la politique pénale, etc.

Le goulag avant le Goulag

Si le Goulag, en tant que direction administrative regroupant l'ensemble des structures pénitentiaires des différentes républiques soviétiques, date de 1934, les camps apparaissent en Russie soviétique dès les premiers mois du régime soviétique. À partir de l'été 1918, les dirigeants bolcheviques expérimentent un instrument de répression inconnu dans la Russie tsariste, le « camp de concentration ». Le 8 août 1918, Trotski ordonne la création, à Mourom et à Arzamas, de deux camps pour « les agitateurs louches, les officiers contre-révolutionnaires, les saboteurs, les parasites, les spéculateurs [qui y seront internés] jusqu'à la fin de la guerre civile ». Le lendemain, Lénine télégraphie au comité exécutif de la province de Penza : « Enfermez les koulaks, les popes, les gardes blancs et autres éléments douteux dans un camp de concentration. »

D'août 1918 à avril 1919, ces camps fonctionnent, sans aucune base légale, comme des camps d'internement administratif préventif où sont enfermés, généralement en qualité d'otages, les « éléments socialement dangereux ».

Le 15 avril 1919, le gouvernement soviétique publie enfin le premier texte établissant en détail les modalités de l'organisation des camps. Ce décret distingue deux types de camps : les « camps de travail correctif », censés inculquer « le goût de l'effort et du travail » à tous leurs pensionnaires, dûment condamnés à l'issue d'une procédure judiciaire ; les « camps de concentration », qui regroupent les individus « socialement dangereux » en vertu d'une simple mesure administrative. Aux termes de ce décret, le Commissariat du peuple aux affaires intérieures (le N.K.V.D.) devait ouvrir dans chaque province « au moins un camp de chaque type d'une capacité de trois cents places ». En réalité, les distinctions entre ces deux types de camps restent largement théoriques. Presque tous sont des camps de travail, maillon important de l'économie militarisée du « communisme de guerre ». En 1921, ils comptent près de 150 000 détenus. Le premier apogée des camps se situe à l'été de 1921 : pour mater la grande révolte paysanne de la région de Tambov, les autorités mettent en place dans cette seule province une dizaine de camps de concentration, qui regroupent jusqu'à 50 000 « otages ». Une partie de ceux-ci est déportée vers l'Extrême-Nord.

À partir de 1922, promesses et utopies sont oubliées ; le « camp de travail » cède la place à la prison traditionnelle. Seuls subsistent des « camps spéciaux », regroupant les individus condamnés par la juridiction spéciale de la Guépéou (Direction politique unifiée d'État), la police politique du nouveau régime : « contre-révolutionnaires », opposants politiques et droits communs dont les crimes attentent directement aux intérêts de l'État (faux-monnayeurs, grand banditisme). Au total, quelques dizaines de milliers de personnes incarcérées dans le complexe pénitentiaire des îles Solovki, un archipel de la mer Blanche au large d'Arkhangelsk. C'est à partir de cet archipel qu'à la fin des années 1920 le système concentrationnaire va proliférer.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 7 pages

Écrit par :

Classification

Autres références

«  GOULAG  » est également traité dans :

BUBER-NEUMANN MARGARETE (1901-1989)

  • Écrit par 
  • Alain BROSSAT
  •  • 1 032 mots

Margarete Gross est née le 21 octobre 1901 à Potsdam (Brandebourg), dans une famille aisée. Son père, brasseur, était un conservateur bon teint, sa mère était plus libérale. Adolescente, Margarete s'oriente tôt vers les Jeunesses communistes. Son premier mariage, avec Rafael Buber, fils du philosophe juif Martin Buber, dont elle a deux enfants, est un échec. Elle adhère au Parti communiste alleman […] Lire la suite

CHALAMOV VARLAM (1907-1982)

  • Écrit par 
  • Georges NIVAT
  •  • 1 631 mots

Mort le 17 janvier 1982 dans un hospice pour vieillards, Varlam Chalamov (Šalamov) restera un des témoins essentiels de l'enfer concentrationnaire au xx e  siècle. Pour témoigner d'une expérience indicible par définition, la destruction de l'humain, Chalamov a su trouver la forme littéraire adéquate. Sans elle, l'indicible serait resté non-dit. Il faut se rappeler qu'au moment d'aborder la troisiè […] Lire la suite

COMMUNISME DANS LE MONDE JUSQU'À LA CHUTE DE L'URSS - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Olivier COMPAGNON
  •  • 720 mots

1848 Karl Marx et Friedrich Engels font paraître le Manifeste du parti communiste , dans lequel ils en appellent à une union internationale des travailleurs contre la bourgeoisie capitaliste. Septembre 1864 Création à Londres de la I re  Internationale, qui est dissoute dès 1876 au terme de nombreuses dissensions internes. Juillet 1889 Création à Paris de la II e  Internationale, dont le pacifi […] Lire la suite

GUINZBOURG EVGUENIA (1916-1977)

  • Écrit par 
  • Georges NIVAT
  •  • 486 mots

L'écrivain soviétique Eugénie (Evguenia) Guinzbourg est née dans une famille paysanne de Riazan. Professeur d'histoire à l'institut pédagogique de Kazan, elle devint l'épouse du premier secrétaire du Parti communiste de la ville. Arrêtée en 1937, elle fut libérée en 1956 puis réhabilitée. Elle est l'auteur d'un des premiers et des plus émouvants témoignages sur les camps de concentration soviétiqu […] Lire la suite

LE MÉTÉOROLOGUE (O. Rolin) - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Norbert CZARNY
  •  • 1 329 mots

Dans le chapitre « « Un homme d’autrefois » »  : […] Le romancier français travaillait à un film documentaire sur la bibliothèque disparue des îles Solovki, quand il a découvert Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, l’auteur d’un livre n’existant qu’en un exemplaire, illustré de dessins faits à la main et destinés à une petite fille. Descendant de la petite noblesse, membre du Parti communiste, Vangengheim dirigea le service hydro-météorolique unifié […] Lire la suite

PLISSETSKAÏA MAÏA (1925-2015)

  • Écrit par 
  • Agnès IZRINE
  •  • 894 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Une enfance à l’ombre des soviets »  : […] Maïa Plissetskaïa est née le 20 novembre 1925 à Moscou dans une famille de l’intelligentsia juive. Son père, Mikhaïl Plissetski, originaire de Biélorussie, est membre du parti, consul et ingénieur. Sa mère, Rakhil Messerer, née à Vilna (aujourd’hui Vilnius, Lituanie), est actrice de cinéma muet. La famille Messerer est déjà célèbre au Bolchoï : Assaf, l’oncle de Maïa Plissetskaïa, est un danseur e […] Lire la suite

RÉCITS DE LA KOLYMA, Varlam Chalamov - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Georges NIVAT
  •  • 911 mots

L'édition nouvelle en français des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (trad. du russe par C. Fournier, S. Benech, L. Jurgenson, Verdier, 2003) est un événement dans la mesure où le texte complet de ce chef-d'œuvre de la littérature de l'inhumain est enfin disponible, et présenté avec rigueur. Les deux périodes de camp de ce fils de pope, arrêté en 1929 une première fois pour diffusion du « t […] Lire la suite

SOLJÉNITSYNE ALEXANDRE ISSAÏEVITCH (1918-2008)

  • Écrit par 
  • Georges NIVAT
  •  • 3 366 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Le « Dante » du goulag »  : […] Une journée d'Ivan Denissovitch , dont la parution en 1962 dans le numéro 11 de la revue Novy Mir (dirigée alors par Tvardovski) révéla le nom de Soljénitsyne à l'univers entier, est une « chute » du grand roman dialogué et philosophique. Nous sommes au cinquième ou sixième cercle de l'enfer du goulag. Spiridon, l'homme de peine du Premier Cercle , s'appelle ici Ivan Denissovitch. Mais le thème c […] Lire la suite

STALINE JOSEPH VISSARIONOVITCH DJOUGACHVILI dit (1879-1953)

  • Écrit par 
  • Nicolas WERTH
  •  • 6 456 mots
  •  • 7 médias

Dans le chapitre « Le projet stalinien »  : […] Le projet stalinien rappelle, à certains égards, celui de Pierre le Grand : un projet volontariste de développement accéléré sans émancipation. Le premier objectif fixé par Staline et son groupe, à la fin des années 1920, est de faire de l'U.R.S.S. une grande puissance industrielle et militaire. « La Russie a toujours été battue à cause de son retard, expliqua Staline dans un discours célèbre (4  […] Lire la suite

UNE JOURNÉE D'IVAN DENISSOVITCH, Alexandre Soljénitsyne - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Jean yves GUÉRIN
  •  • 920 mots
  •  • 1 média

En 1962, un inconnu, Alexandre Soljénitsyne (1918-2008), envoie le manuscrit d'un récit écrit trois ans plus tôt à la revue soviétique réputée « libérale », Novy Mir (Monde nouveau). Son directeur, Alexandre Tvardovski, obtient l'imprimatur de Nikita Khrouchtchev lui-même, qui, s'il est loin d'être un libéral, entend utiliser le livre contre ses adversaires conservateurs. Les lecteurs russes s'a […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

29 septembre 2020 Russie. Condamnation de l'historien Iouri Dmitriev.

goulag, à une peine de treize ans de prison pour violences sexuelles à l’encontre de sa fille adoptive, que celle-ci dément. Arrêté en décembre 2016, Iouri Dmitriev avait été condamné en première instance, en juillet, à trois ans et demi de prison, durée qui couvrait sa détention préventive. À la tête de la branche locale de l’ONG Memorial qui défend […] Lire la suite

24 août 1995 Chine – États-Unis. Condamnation et expulsion d'un dissident sino-américain

goulag » chinois, a déjà passé dix-neuf ans en prison. Cette annonce intervient le jour de l'arrivée à Pékin du sous-secrétaire d'État américain Peter Tarnoff. La visite de celui-ci vise à enrayer la dégradation des relations sino-américaines qui s'est encore accélérée depuis la visite « privée » du président taiwanais Lee Teng-hui aux États-Unis,  […] Lire la suite

21 juillet 1994 Russie. Retour de l'écrivain Alexandre Soljenitsyne à Moscou

goulag a prêché les valeurs de la Russie éternelle et dénoncé la « fausse démocratie ».  […] Lire la suite

10-29 janvier 1989 U.R.S.S. Ouverture de la campagne électorale pour les législatives

goulag. Mais, ayant la particularité d'être le seul mouvement indépendant implanté à l'échelle de l'Union, Memorial pourrait éventuellement constituer l'amorce d'une nouvelle organisation politique, ce qui inquiète le pouvoir qui, à l'origine, lui avait pourtant accordé sa caution.  […] Lire la suite

Pour citer l’article

Nicolas WERTH, « GOULAG », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/goulag/