PROGRÈS

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Notion complexe indéfiniment différenciable, le progrès a été le plus souvent traité comme s'il était global et simple, univoque et linéaire. Ainsi réduite à un schéma grossier, l'idée de progrès s'est trouvée dérivée en une idéologie qui a connu son apogée en Europe, au xixe siècle. Mythe aujourd'hui dénoncé après avoir été cette idéologie triomphante, le progrès n'a en fait jamais cessé d'être rapporté à une séquence temporelle à laquelle différentes philosophies de l'histoire se sont, en Occident, appliquées à donner sens, jusqu'à ce que le principe de la relativité, étendu aux réalités culturelles, ait vraiment mis en évidence la grande variété des processus d'évolution.

La formation de l'idée de progrès

La nature et le temps

Sans doute fallait-il qu'un sens positif soit donné au temps pour que s'affirme la croyance au progrès, véritable eschatologie graduelle, comme l'écrit Louis Dumont. Ce dernier a fortement marqué combien l'Inde est demeurée étrangère à l'idée d'un âge d'or situé dans l'avenir et peu à peu réalisé par l'effort de l'homme, conjugué aux effets du temps valorisé comme complice de sa volonté. Il a également souligné que, dans le système de références propre à la civilisation occidentale qui légitime le temps comme dimension de l'humanité, l'idée de changement est chargée de significations tandis que celle de permanence en est totalement dépouillée. Dans ces conditions, l'histoire n'est pas seulement une chronologie, absolue ou relative, elle est aussi une chaîne causale, un ensemble de changements significatifs, un développement dont l'origine se situe dans la Grèce classique où s'est effectuée une réforme de la conscience.

On sait, en effet, que le progrès ne pouvait qu'occuper une place très secondaire dans les premières spéculations cosmogoniques : les mythes ont d'abord rendu compte de la régularité des phénomènes naturels et sociaux, non de leurs transformations, qui ont très tôt inspiré un sentiment de désenchantement, comme en témoigne la socio-génie régressive d'Hésiode. S'il est vrai que la pensée mythique, pensée synthétique, assimile la durée à une dégradation ontologique, échoue à restreindre les qualités perceptives dans les limites de leur domaine propre et condamne la nature, immense sémiologie, à vivre éternellement le drame humain, le « miracle grec » ne peut être qu'issu d'un mouvement d'extraversion qui a délivré l'homme de la transcendance illusoire de la pensée magique, étendu l'ordre de la conscience à l'espace de la cité et abouti à la déshumanisation de la nature. Il résulte donc d'une rupture avec l'anthropocentrisme spontané, le surdéterminisme, la pensée introvertie.

Cependant, l'homme grec n'a pas osé revendiquer devant la nature omniprésente une destinée autonome. Le monde physique comme le monde social ont certes été atomisés par Épicure qui, radicalisant l'extraversion socratique, a éparpillé le donné pour s'affranchir de tout lien : son nominalisme ruine l'idée d'une légalité de la nature et d'un cosmos organisé, son matérialisme est au principe d'une conception générale de l'Univers, où l'homme et son cycle cosmique font figure de cas particuliers. L'unité, l'éternité, l'immutabilité de l'Univers ont été ainsi affirmées par les penseurs grecs qui ont considéré que les changements qu'il présente ne troublent en rien la permanence réelle de sa substance.

Repris par Platon, le mythe orphique de la « grande année » a triomphé avec le stoïcisme. Il serait néanmoins inexact d'opposer le devenir cyclique des Anciens au temps historique des Modernes, car l'idée d'éternel retour, au sens où Nietzsche l'a entendue, n'a guère été soutenue dans le monde antique. La croyance en un développement historique, effectivement absente des conceptions platonicienne et aristotélicienne d'une hiérarchie des idées, d'une gradation des formes, d'une sorte de progrès logique qui s'achève dans l'idée du Bien, de l'Acte immobile ou de l'Un ineffable, est même manifeste chez Lucrèce, auquel on a attribué la première théorie du progrès.

Infléchissant la doctrine d'Épicure, Lucrèce a réintroduit dans sa représentation du monde les idées de loi, d'ordre, d'ensemble, d'espèce, d'essence, de plan, et suggéré que l'historicité de l'homme est liée à celle de la nature. Mais est-il, pour avoir énoncé les découvertes successives des premiers hommes, le précurseur de Condorcet qu'ont voulu voir en lui tous les historiens de l'idée de progrès, de Jules Delvaille à Carl Van Doren ? Et rompt-il vraiment, comme l'assure Robert Lenoble, avec le mythe classique de l'âge d'or ? Pierre Boyancé, après Léon Robin, a remarqué que la constatation de la variation et de la multiplication des effets ne s'identifie pas à la reconnaissance d'une amélioration véritable. Chez Lucrèce, les inventions trouvent leur origine dans un affaiblissement des aptitudes naturelles. Le progrès n'a donc qu'une fonction de compensation. Il multiplie en outre les faux biens. Or, la vie la plus simple étant celle où l'on a le moins de besoins, le vrai progrès consiste en une régression vers la stabilité. Le clinamen des épicuriens conduit ainsi à l'ataraxie qui est un bonheur exténué et figé, le seul que l'on peut atteindre en cet univers où la contingence est mise au service de la nécessité.

Il est remarquable que les thèmes dont traite le livre V du De natura rerum – la vie des premiers hommes, les débuts de la vie en commun, les origines du langage, de la propriété, de la richesse – sont ceux-là mêmes que Jean-Jacques Rousseau, théoricien de la décadence, a déve [...]

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  • : professeur à l'université de Paris-V-Sorbonne, secrétaire général de L'Année sociologique

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Pour citer l’article

Bernard VALADE, « PROGRÈS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/progres/