AUTRUI (notions de base)

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Autrui, celui qui me parle

Faut-il cependant renoncer à fonder la morale ? Et faut-il renoncer à disposer d’une preuve de l’existence d’autrui en tant que conscience, question inséparable de la précédente ? Descartes a réservé cette preuve à l’un de ses correspondants, le marquis de Newcastle, dans une lettre du 23 novembre 1646. Les animaux, écrit Descartes, émettent des signes et communiquent entre eux. Mais ils ils le font par des signes stéréotypés, et aucun d’entre eux n’est capable, comme le sont les humains, d’user d’une expression toujours nouvelle et qui soit en rapport avec la situation vécue. Le linguiste Noam Chomsky rend hommage à cet argument en rédigeant une Linguistique cartésienne (1966) : dans cet ouvrage, il distingue la compétence linguistique, ce savoir permettant à un homme d’entrer en possession d’un vocabulaire et d’une grammaire grâce auxquels il peut se faire comprendre, et la « performance » qui est d’un tout autre ordre. Par « performance », Chomsky désigne cette capacité dont nous nous étonnons bien trop peu, qui permet à tout homme de formuler au cours d’une journée des phrases que nul n’avait prononcées avant lui dans l’histoire du monde. Nous sommes donc créateurs sur le plan du langage ; en observant la créativité de l’autre, j’obtiens la certitude qu’il est comme moi un être pensant.

Quoique dans une perspective différente, notre contemporain Marcel Conche développe des considérations assez proches dans son livre Le Fondement de la morale (1982). Pour lui, autrui me démontre sa liberté en parlant, puisqu’il ne parle pas mécaniquement mais en formulant des locutions inouïes en rapport avec la situation vécue. L’homme est capax veritatis, apte à dire le vrai ou à mentir, ce dont aucun animal n’est capable. Le perroquet dont sortent du bec les sons « il pleut » un jour de grand soleil ne ment pas ! Dans l’ouvrage de Marcel Conche, on découvre ainsi un lien nouveau entre Descartes et Kant, entre la certitude que j’ai de l’autre comme conscience semblable à la mienne et le respect que je porte [...]

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Écrit par :

  • : professeur agrégé de l'Université, docteur d'État ès lettres, professeur de khâgne

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Pour citer l’article

Philippe GRANAROLO, « AUTRUI (notions de base) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 septembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/autrui-notions-de-base/