CHOMSKY NOAM (1928- )

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Noam Chomsky est le linguiste vivant le plus important et le plus connu. Son influence sur la linguistique contemporaine est déterminante. Né à Philadelphie en 1928, formé à la linguistique par Z. S. Harris – un des principaux théoriciens du distributionnalisme – au début des années 1950, il élabore dans sa thèse The Logical Structure of Linguistic Theory, écrite en 1955, les instruments formels qui permettent pour la première fois à la syntaxe et à la sémantique de rejoindre la phonologie dans le domaine des études rigoureuses et empiriquement motivées : y est développée l'idée fondamentale que la maîtrise d'une langue peut être simulée par le biais d'un ensemble de règles et de principes explicites, qui constituent une grammaire « générative », c'est-à-dire une procédure qui énumère et analyse mécaniquement tous les énoncés bien formés de la langue étudiée et rien qu'eux. Depuis lors, ses contributions techniques ont été à la source d'une multitude de travaux portant sur les langues les plus diverses. Ses thèses sur les rapports entre linguistique, psychologie et biologie, qui redonnent vie aux approches rationalistes du langage des xviie et xviiie siècles, ont été pour une part importante, à la source de la « révolution cognitive » des années 1950 et 1960. Le département de linguistique du Massachusetts Institute of Technology, où il a enseigné de 1956 au début des années 2000, a formé et accueilli des linguistes du monde entier. Par-delà les descriptions précises ainsi accumulées depuis cinquante ans, la grammaire générative fournit une caractérisation motivée et riche de ce qui, pour Chomsky, constitue l'objet ultime de la linguistique, à savoir la faculté de langage des hommes, une propriété biologique propre à notre espèce. Le programme de recherches « minimaliste » qu'il a fait naître il y a une quinzaine d'années tente d'esquisser dès maintenant des réponses à la question de savoir comment les propriétés de la faculté de langage telles qu'elles émergent des travaux linguistiques peuvent avoir surgi dans un organe mental propre à notre seule espèce. Les écrits politiques de Chomsky sont eux aussi nombreux et influents. Sa lutte contre la politique extérieure de son pays – au Vietnam, en Amérique centrale, dans les Balkans, au Proche-Orient – a été à la source de quantité de livres et d'articles où sont dénoncés avec vigueur les risques que fait courir la politique impériale des États-Unis.

Le savoir linguistique

L'ensemble des travaux linguistiques de Chomsky depuis 1955 se laisse décrire comme une tentative constamment reprise pour répondre aux deux questions suivantes : 1. Comment caractériser le savoir linguistique d'un locuteur – Pierre, John, Mamuro, etc. – maîtrisant la langue de sa communauté ? 2. Comment ce savoir linguistique, cette « langue interne » (LI) est-elle acquise ?

Un examen même superficiel suffit à attribuer à la langue interne de tout locuteur des propriétés complexes et subtiles. Chacun comprend et produit des phrases qu'il n'a jamais entendues : nos discours sont faits pour l'essentiel d'énoncés nouveaux dans l'histoire de notre langue. Nous segmentons les énoncés, y discernons des ambiguïtés de structure (cf. Jean a attaqué l'homme au couteau, la petite brise la glace), leur attribuons différents statuts allant de l'acceptable à l'inacceptable en passant par le douteux (cf. Quel livre as-tu acheté ?Comment ne sais-tu quel livre acheter ?,  ? Quel livre ne sais-tu comment acheter ?). Nous discernons les relations de coréférence possibles entre pronoms et expressions référentielles : nous savons par exemple que Pierre et le ne peuvent désigner la même entité dans Pierre l'aime mais le peuvent dans Même la mère de Pierre le trouve méchant.

Dans chacun de ces domaines (syntaxe et sémantique), les propriétés de la langue interne de Pierre sont donc subtiles. Il en irait de même pour la langue interne de John, Hans, Mario ou Mamuro. Or aucune d'entre elles n'est « apprise » au sens où nous « apprenons » les tables de multiplication. En fait, seuls des aspects secondaires des langues font l'objet d'un véritable apprentissage (impliquant répétitions, corrections, etc.), par exemple le fait que le participe de peindre est peint et non peindu comme le croient les petits enfants. Hormis ces phénomènes marginaux, notre savoir linguistique subtil se développe sans efforts, inconsciemment et uniformément : à huit ans, un enfant maîtrise sa langue qu'il ne modifiera plus qu'à la marge, par ajouts lexicaux. Cela est vrai en dépit des aptitudes inégales des individus et des disparités dans l'environnement culturel, social et affectif qui ont de grands effets dans d'autres domaines.

Le programme de recherches chomskien, mis en place dès The Logical Structure of Linguistic Theory et développé avec persévérance depuis lors, tire son originalité, son succès et sa durable portée de la perception aiguë de ces propriétés paradoxales du savoir linguistique : comment rendre compte à la fois de sa grande complexité et du fait qu'il croît en nous sans véritable apprentissage. On peut aussi en expliquer les inflexions et modifications par l'effort constant, chez Chomsky, pour tenir les deux bouts de cette chaîne.

Le succès initial et la diffusion rapide des idées principales de Chomsky, exposées sous une forme simplifiée dans son Syntactic Structures (1957), sont d'abord dus à leur efficacité : construire des grammaires génératives – des procédures mécaniques capables d'énumérer et analyser des fragments isolables de langues – permet de traiter de faits hors d'atteinte ou passés inaperçus jusqu'alors. De fait, les premières grammaires génératives mettent à jour une multitude de faits nouveaux inconnus des meilleures grammaires traditionnelles. Par ailleurs, le compte rendu que Chomsky donne alors du livre de Skinner, Verbal Behavior, établit clairement que la psychologie dont se réclamait une majorité de linguistes structuralistes était incapable de rendre compte des aspects les plus simples du savoir et de l'apprentissage linguistiques.

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  • : professeur des Universités, université de Picardie-Jules-Verne, Amiens

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Pour citer l’article

Jean-Yves POLLOCK, « CHOMSKY NOAM (1928- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/noam-chomsky/