ARISTOTE

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La « science de l'être »

Aristote, on l'a vu, n'est pas l'auteur de l'ouvrage intitulé Métaphysique, puisque la responsabilité du recueil, de l'ordre des livres et du titre lui-même, incombe à des éditeurs postérieurs. Cette circonstance serait de peu d'importance philosophique si la spéculation philosophique qui se développe dans ces quatorze livres manifestait une unité ou une continuité aisément saisissables. En réalité, il semble que deux projets très différents soient ici à l'œuvre et que leur identification sous le nom devenu traditionnel de métaphysique masque ce que leur relation conserve, chez Aristote, de problématique.

Être quelconque et être suprême

Cette dualité est déjà saisissable dans le célèbre Proœmium (Prologue) de la Métaphysique (A, 1 et 2), où Aristote analyse l'idée traditionnelle de la philosophie. S'il est clair que la philosophie est un savoir de type scientifique qui s'élève au-dessus de la sensation par l'intermédiaire de l'imagination, de la mémoire et de cette première forme de généralisation qu'est l'expérience, s'il est clair aussi que la philosophie est un savoir théorique qui surpasse les techniques utilitaires grâce à son caractère désintéressé, si Aristote s'accorde avec Platon pour situer dans l'étonnement le point de départ de la philosophie, il n'en propose pas moins ensuite deux caractérisations plus rigoureuses, et assez différentes l'une de l'autre, de cette science nommée sagesse. D'une part, le philosophe est celui qui connaît le plus de choses, c'est-à-dire, commente Aristote, qui possède la science de l'universel, car celui qui connaît l'universel « connaît d'une certaine façon tous les cas particuliers qui tombent sous l'universel » (982 a 23). Mais le philosophe est aussi celui qui connaît « les choses les plus hautes et les plus difficiles » (982 a 10), choses qui ont leur fin en elles-mêmes et dont le savoir est le plus « exact », c'est-à-dire, commente Aristote, les principes et les causes et, singulièrement, les premiers d'entre eux. Science du tout ou seulement du meilleur, science de l'universel ou science du premier ? La sagesse est-elle à rechercher dans l'extension du savoir ou dans le caractère particulier, mais éminent, de son objet ?

Aristote ne prend pas parti explicitement dans ce débat, qui devait être au demeurant traditionnel dans les écoles socratiques. Mais on a depuis longtemps remarqué que la Métaphysique proposait deux sortes de définition de la « science recherchée ». L'une la présente comme la science de l'être en tant qu'être, c'est-à-dire de l'être envisagé par où (έe, qua) il est être et seulement être, et non « nombre, ligne ou feu » (Γ, 2, 1004 b 6). Une telle science est opposée d'emblée, dès les premières lignes du livre Γ, aux sciences particulières, qui portent sur un genre particulier de l'être. Mais, dans d'autres textes, la science recherchée, alors dite plus précisément philosophie première, est assimilée à la théologie, c'est-à-dire à une science particulière parmi d'autres, encore que cette science ait pour objet « le genre le plus éminent » (E, 1, 1026 a 21). Cette dernière science est, avec la physique (encore appelée philosophie seconde) et les mathématiques, l'une des trois sciences théorétiques, en lesquelles se divise la philosophie dans son ensemble. Alors que la science de l'être en tant qu'être se distingue de toutes les autres par son universalité, la théologie s'impose par sa primauté, c'est-à-dire par la particularité éminente de son objet. Il paraît donc bien s'agir de deux sciences différentes, et non de deux définitions différentes de la même science.

Pourtant il est arrivé que ces deux sciences ont été très vite confondues par les commentateurs sous le nom unique, mais équivoque, de « métaphysique ». Le titre Métaphysique (« après la physique »), qui correspond, comme on l'a vu, à l'ordre de l'édition d'Andronicos, se prêtait d'autant plus à cette confusion qu'il pouvait signifier, au gré des commentateurs, soit la science post-physique, qui prolonge la physique dans le sens d'une plus grande abstraction, soit la science qui étudie les réalités trans-physiques. Sur le plan philosophique, cette assimilation, déjà suggérée par le groupement de textes opéré par les éditeurs anciens, n'était pas totalement dénuée de vraisemblance. Car, si les deux sciences que nous avons distinguées – ontologie et théologie – sont bien définies par des voies différentes, elles n'en sont pas moins concurrentes. Si la science de l'être en tant qu'être est d'emblée définie par son universalité, elle prétend aussi par là même à la primauté : en effet, conformément au schéma des Analytiques, selon lequel l'universel contient en puissance le particulier, la science la plus générale, science des principes les plus universels, sera en même temps le fondement des sciences particulières, qu'elle précédera dans l'ordre de l'intelligibilité. Mais à l'inverse, la théologie, d'abord définie par sa primauté, n'en vise pas moins à l'universalité : science du Principe premier, Dieu, elle connaît en même temps ce dont le principe est principe, c'est-à-dire, s'agissant du Principe premier de qui « dépendent » toutes choses, « le Ciel et la nature » tout entiers (Λ, 7, 1072 b 14). Chacune des deux sciences étant donc à la fois universelle et première, les commentateurs ont été souvent tentés d'assimiler leurs objets : l'être en tant qu'être serait l'être éminemment être, c'est-à-dire divin. Cette assimilation traditionnelle de l'être divin et de l'être en tant qu'être masque malheureusement la dualité des problématiques ontologique et théologique et méconnaît la distinction, qui sera plus tard scolarisée, mais est déjà en germe chez Aristote, entre une metaphysica generalis, science de l'être commun (ens commune), et une metaphysica specialis, science d'un être particulier, mais suprême (summum ens).

La question de l'unité de l'être

Le problème de l'unité de l'être et, conséquemment, d'une science unique de l'être, qui aurait pour objet l'être en tant que tel, est débattu au début du livre Γ. La difficulté tient à cette constatation – véritable leitmotiv de la Métaphysique aristotélicienne – que « l'être se dit en une pluralité de sens » (Γ, 2, 1033 a 33, etc.). Ces sens se laissent le plus aisément dégager d'une analyse de la copule être dans la proposition attributive. Ce n'est pas dans le même sens que nous disons : « Socrate est homme », « Socrate est juste », « Socrate est grand de trois coudées », « Socrate est plus âgé que Coriscos », etc. Dans le premier cas, le verbe être signifie l'essence, dans le deuxième la qualité, dans le troisième la quantité, dans le quatrième la relation, etc. Ces sens de l'être sont appelés par Aristote catégories (du grec kategoria, qui signifie attribution) : les catégor [...]

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Pour citer l’article

Pierre AUBENQUE, « ARISTOTE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/aristote/