ONTOLOGIE

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« Ontologie » veut dire : doctrine ou théorie de l'être. Cette simple définition, toute nominale d'ailleurs, propose une petite énigme de lexique : le mot « ontologie » est considérablement plus récent que la discipline qu'il désigne ; ce sont les Grecs qui ont inventé la question de l'être, mais ils n'ont pas appelé ontologie la discipline qu'ils instituaient. Aristote désigne de façon indirecte comme « la science que nous cherchons » la théorie de l'être en tant qu'être. Ses successeurs, mettant en ordre ses cours de philosophie, ont appelé Métaphysiques les traités contenant cette théorie, voulant signifier à la fois que ces traités succèdent aux traités sur la nature, ou Physiques, et que leur objet dépasse, transcende celui de la nature. On n'a songé à donner le nom d'ontologie à la science de l'être en tant qu'être que lorsqu'il a fallu préciser le statut de cette science par rapport aux sciences philosophiques qui traitaient, non de l'être en général, mais de l'être du monde, de l'être de l'âme, de l'être de Dieu et que l'on appelait cosmologie rationnelle, psychologie rationnelle, théologie rationnelle. On était amené, par une sorte de symétrie verbale, à placer en tête de ces trois sciences l'ontologie ; celle-ci jouait ainsi le rôle de métaphysique générale, par rapport à la métaphysique spéciale constituée par les trois autres disciplines. C'est cette dénomination qui a cours à la fin du xviiie siècle, lorsque Kant écrit la Critique de la raison pure. Mais les deux expressions « ontologie » et « métaphysique » se recouvrent tellement que Kant appelle métaphysique l'ontologie de ses prédécesseurs, sans aucun doute pour opposer ses insuccès aux succès de la mathématique et de la physique. Dans le contexte de la philosophie critique, c'est en effet le contraste avec la physique qui est significatif, et le destin de l'ontologie se confond avec celui de la métaphysique.

On ne doit pas, néanmoins, tenir pour accordée cette identification entre ontologie et métaphysique. On ne consacrera même qu'un paragraphe à l'histoire de l'ontologie comme métaphysique, réservant la majeure partie de cet article aux recherches susceptibles de donner un sens non métaphysique à la question de l'être ; on examinera d'abord comment la science – principalement la science physique – déploie une problématique ontologique, lorsque vient à se poser la question du statut de réalité des entités qui constituent le référent du discours scientifique ; puis, généralisant la notion de discours et considérant le langage dans toute son ampleur, on se demandera en quel sens l'acte même du discours, par son caractère de référence à quelque chose sur quoi on parle, présuppose une réalité extralinguistique ; enfin, réfléchissant sur cette postulation ontologique du langage, on s'interrogera sur le renvoi de notre être à l'être, qui précède le langage et rend possible la référence de notre discours à ce qui est.

Métaphysique et ontologie

Jusqu'à Kant, l'histoire de l'être, c'est l'histoire de la métaphysique. Et pourtant la question de l'être ne s'y épuise pas ; c'est même parce que la question est plus grande que la réponse de la métaphysique qu'elle ne cesse de renaître sous des formes nouvelles.

On se bornera, dans ce paragraphe, à rapporter la position du problème dans la philosophie grecque, en se limitant même à Parménide, Platon et Aristote, chez qui se discernent le noyau de tous les problèmes et l'origine de toutes les apories. Non pas qu'on ait l'illusion de croire qu'il ne s'est rien passé après Aristote. Le néo-platonisme, la philosophie scolastique, le cartésianisme – sans oublier Malebranche, Spinoza et Leibniz – constituent une série de continents philosophiques qui ont chacun leur configuration propre. Mais, avec Platon et Aristote, toutes les décisions sont prises qui commandent le destin de la métaphysique ; avec eux est déjà atteint quelque chose comme la fin du commencement.

L'être de Parménide

Si l'on fait ici une place à Parménide, alors qu'on sacrifie tant de grands auteurs dont on a gardé autre chose que des fragments, c'est que le Poème de Parménide permet de ressaisir l'affirmation ontologique en deçà de la métaphysique. « Il est », dit le Poème de Parménide ; ce disant, le penseur ne donne pas de sujet au verbe être ; il le laisse être dans sa nudité et sa globalité. Voilà l'ontologie avant la métaphysique ; toutes les fois que l'interrogation humaine revient à « il est » et se demande ce que cela veut dire, elle reprend contact avec le sol ontologique de la pensée. Mais Parménide dit aussi : « Penser et être sont le même. » Par cette formule, il propose une détermination double et mutuelle. D'une part, ce qui fait de l'homme un penseur, et non pas seulement un vivant, un artisan, un mathématicien, un citoyen, c'est sa capacité d'être « même » que être : autrement dit, l'être est la mesure du penser. D'autre part, l'être ne nous est pas radicalement étranger ; il n'est pas le tout-autre : il est le « même » que le penser. Dès lors, les déterminations de la pensée et de l'être sont les mêmes. Par cet aphorisme, le penseur fondamental rend vaine et nulle la querelle du réalisme et de l'idéalisme. Si l'on appelle réalisme la thèse selon laquelle la réalité est distincte de la pensée et si on appelle idéalisme la thèse selon laquelle nous ne connaissons que nos représentations, l'une et l'autre sont détruites ; ou, si l'on veut, l'aphorisme de Parménide pose l'identité du réalisme absolu, qui efface la pensée devant l'être, et de l'idéalisme absolu, qui identifie les déterminations de l'être et celles de la pensée. Ce point d'identité n'est-il pas le point de fuite de toutes nos pensées, soit que nous croyions, avec Parménide et Hegel, que cette identité peut être effectuée dans un savoir lui-même absolu, soit que nous pensions avec Kant que cette pensée de l'être est seulement la limite [...]

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  • : professeur émérite à l'université de Paris-X, professeur à l'université de Chicago

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Pour citer l’article

Paul RICŒUR, « ONTOLOGIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ontologie/