ABSOLU

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Le sens de ce terme paraît, d'entrée de jeu, nécessairement équivoque et polémique. L'absolu est le corrélat et le contraire du relatif, c'est donc une négation. Mais une notion d'où l'idée de rapport est absente est soustraite aux limitations, affranchie des variations, et désigne donc, positivement, l'achevé, le parfait.

Cette ambiguïté sémantique ne relève donc pas d'une indécision de vocabulaire : elle connote une difficulté qui inaugure le débat philosophique suscité par le concept. L'absolu a-t-il un sens ou non, existe-t-il ou non ? Et puisque absolu signifie inconditionné, principe sans principe, l'absolu est mis en question par toute recherche du vrai, tout système philosophique en exprime une conception particulière.

Dans un contexte théologique, c'est la question de Dieu, de sa présence ou de son absence, de son affirmation ou de sa négation, qui est posée par le mot « absolu ». Mais parallèlement, étant donné qu'absolu signifie ce qui est par soi, indépendamment de toute autre chose, le problème de la liberté, concrète ou illusoire, se trouve avec lui posé.

Absolu indéterminé et système absolu

Si les religions ont toutes un projet commun, c'est dans la mesure où chacune prétend accéder à l'absolu. Mais il est à remarquer que l'homme en a élaboré des conceptions fort différentes, alors que la simplicité du concept paraît requérir a priori une pensée identique, dans le cadre d'une logique univoque. Pour qui veut en préserver la pureté et la rigueur, l'absolu demeure négation radicale de toute relation, et ne peut qu'être altéré et contredit par des dogmatiques particulières qui tentent de lui donner une figure déterminée. Deux ou plusieurs absolus sont indiscernables.

Absolu et négation

Cette dernière proposition n'est que l'application immédiate de la règle élémentaire de toute connaissance qui n'est effective que si elle est distincte et concerne, par conséquent, ce qui est limité et se laisse définir, circonscrire par opposition. Mais une opposition précise est un rapport déterminé. Négation de tout rapport, l'absolu ne saurait donc admettre une détermination particulière, parmi d'autres. Certes, mais la conclusion est incomplète : nécessairement unique, l'absolu, dépouillé des représentations, des figures multiples que prodiguent les religions, échappe lui-même à toute définition, exclut les noms divins, et ne peut être évoqué que par la série indéfinie des négations.

L'absolu est l'inconditionné, l'incomposé, l'indéterminé, l'informe. Aucun discours ne saurait l'exposer, aucune pensée précise ne le concerne, il est le rien où toute détermination se consume. Par-delà les formules et les rituels, qui flétrissent sa pureté sans visage, inintelligible, le Dieu visé par toute religion n'est que l'Inconnu absolument inconnaissable.

Cette logique simple et implacable commande la théologie négative des mystiques néoplatoniciens, accordée à la pensée indienne, et reprise d'âge en âge. Théologie critique de toute affirmation particulière de Dieu, elle réduit les dogmatiques et les symboliques religieuses à leur relativité et à leur contingence pour inviter au silence, à l'accueil muet de l'Ineffable. Dieu n'est ni quelque chose ni quelqu'un. Nommer l'absolu, c'est lui rapporter illusoirement notre langage, insérer dans nos catégories ce qui leur est indifférent, tout autre. Plotin nous enseigne que l'Un, terme destiné à nier toute altérité intérieure à l'absolu qui lui conférerait un statut, une nature, établit encore dans l'ordre de la quantité ce qui est infiniment au-delà de tout ordre. Le Pseudo-Denys élabore le plus complet des discours sur Dieu afin de l'abolir dans l'universelle négation des attributs divins.

Cette conception négative de l'absolu, on le voit, contredit directement, dans son essence même, le christianisme. Si toute religion, en effet, paraît insensée, qui invoque un rapport de l'homme avec le sans-rapport, a fortiori celle qui annonce l'incarnation, et la parole de Dieu. Il est vrai que la « voie négative », destinée seulement à purifier la connaissance de Dieu de l'anthropomorphisme et de la prétention au savoir adéquat, demeure, classiquement, l'exigence de la foi chrétienne. Mais dans sa rigueur, la théologie négative proclame que l'absolu, en lui-même, n'est rien : il n'apporte aucune détermination, et ne saurait donc se dire, se révéler. Il ne peut concerner notre monde, nos paroles, notre histoire et notre destin.

Cependant le Dieu inaccessible subsiste au sein de son altérité même. Existence et plénitude que désigne l'absolue perfection de l'absolu. Seulement cette positivité nous échappe éternellement et demeure absolument étrangère à la totalité des perfections et des déterminations intelligibles qu'elle transcende infiniment. Si donc tout espoir d'approcher ou de rencontrer l'absolu n'est qu'absurde vanité, le mystique ne peut qu'escompter une fusion, une absorption dans la sphère divine anéantissant son être personnel. La divinisation de l'homme doit être aussi son abolition.

Aussi bien la « transcendance » de Dieu n'est-elle qu'une image provisoire, dont l'usage pédagogique ne doit point faire illusion. La transcendance n'est pas un dépassement de l'en-deçà par l'au-delà, elle n'est pas l'index d'un autre monde ou d'un arrière-monde. Elle ne doit désigner, négativement, que rupture et non-appartenance. Mais aucune signification positive ne peut lui être réservée : se représenter l'absolu selon un rapport de domination, de supériorité, d'élévation, c'est plaquer fantastiquement l'image composite de relations humaines et de situations locales sur un non-sens. L'absolu n'est pas différent et autre, mais indifférent et tout autre. Il est absolument étranger et toute voie d'analogie ou d'éminence prétendant concevoir Dieu comme un plus, un mieux, une surabondance, est en fait le contre-courant qui nous renvoie à nous-mêmes, à notre existence insatisfaite, substituant à la négation nécessaire de soi une projection délirante de nos propres requêtes. Alors, selon le mot de Marx, Dieu n'est que la « réalisation fantastique de l'essence humaine ».

L'affirmation de l'absolu est ainsi, en vertu de sa propre logique, réduite à son contraire. Elle se dévore et se consume e [...]

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Pour citer l’article

Claude BRUAIRE, « ABSOLU », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/absolu/