ANTHROPOLOGIE

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L'anthropologie sociale et culturelle

Libérée d'une certaine histoire de type spéculatif, et obligée de forger de nouveaux concepts, l'ethnologie porta sa réflexion sur la culture et sur la société, cette dualité devant conduire à deux courants de pensée complémentaires et parfois opposés. Lorsque la notion de culture rejoignit celle de civilisation (sans qu'une hiérarchie fût présupposée entre l'une et l'autre), l'ethnologie repensa son objet en fonction des rapports entre la nature et la culture, celle-ci étant comprise comme l'ensemble des productions matérielles et intellectuelles ou des comportements propres à chaque société, transmis par un processus social acquis. La notion de culture est toutefois trop vague pour faire l'unanimité. Dans une définition célèbre, Tylor y voit un « tout complexe, qui inclut les connaissances, les croyances, l'art, la morale, le droit, les coutumes et toutes autres capacités et habitudes acquises par l'homme en tant que membre de la société ». On peut donc parler, à propos du fait humain, et de la culture en général et de la culture propre à chaque population. Ainsi entre-t-on d'emblée dans le débat qui amena Lévi-Strauss à souligner la difficulté de conjuguer la culture au singulier et la culture au pluriel. Si la culture est universelle, comment caractériser ses traits constants et sa nature ? Si l'on se tourne vers la diversité des cultures, comment les comparer et sur quels critères ? L'acceptation de la coexistence du singulier et du pluriel de la culture sous-tend, en réalité, la plupart des démarches anthropologiques, bien que certains privilégient l'un des aspects. Lorsque E. Leach soutient que « la diversité de la culture n'implique pas la pluralité des cultures », il tourne résolument le dos aux tenants d'un hyper-relativisme culturel qui marqua l'anthropologie américaine.

Culture et société

Les travaux que F. Boas, maître de l'observation directe et fondateur de l'anthropologie américaine, consacra aux Eskimo et aux Indiens de la côte nord-ouest, inaugurèrent l'époque des grandes monographies qu'allaient plus tard entreprendre Malinowski aux îles Trobiands, Firth à Tikopia et tant d'autres chercheurs d'une tradition qui a fourni l'un de ses modèles à l'anthropologie et fit la richesse de son savoir. Chez Boas, chaque culture est considérée en elle-même comme un phénomène unique et spécifique ; mais cette méthode morphologique a parfois le défaut de s'arrêter en quelque sorte au bord de la culture étudiée. La pluralité des cultures et la variété de leurs productions empêchent toute théorie générale qui pourrait dépasser une spécificité culturelle. À l'inverse de ce que professe l'évolutionnisme, la causalité repose ici sur la notion de diffusion culturelle, qui tend à expliquer la présence de traits ou d'institutions donnés par les contacts et les emprunts qui sont supposés s'effectuer au sein d'une aire géographique délimitée. Par la suite, Alfred Louis Kroeber (1876-1960) développa cette méthode au point d'en faire une théorie superorganistique dans laquelle la culture devient une abstraction, coupée des hommes et de la réalité. Le courant fonctionnaliste britannique réagira contre ces positions, encore que l'un de ses fondateurs, Malinowski, refusât de perdre de vue l'universalité de la culture tout en soulignant la spécificité de chaque culture ; en effet, face aux propositions de Freud sur le complexe d'Œdipe, il rejoint celui-ci quant à l'universalité de la fonction de répression, mais se sépare de lui en montrant la diversité des formes culturelles que peut prendre cette fonction : le désir d'inceste ne se porte pas partout sur la mère, ni le respect et la haine sur le père ; cela dépend des sociétés et de leur organisation de la parenté. À la lumière de cet exemple, Marc Augé explique la démarche de Malinowski par le « souci de manifester à la fois l'universalité du processus culturel et la spécificité de chaque ensemble culturel intégré ».

Cette spécificité inspira d'autres anthropologues marqués par une orientation psychologique, notamment les culturalistes américains. De la particularité d'une culture, se dégage, selon eux, un certain style, un pattern qui imprègne les individus et leurs comportements. Leur école dite « Culture et personnalité » et représentée notamment par Ruth Benedict, Margaret Mead, Ralph Linton, Abram Kardiner, soulignait l'influence de la culture sur la formation de la personnalité. Quand R. Benedict parle de « pattern de culture », M. Mead de « caractère naturel », A. Kardiner de « personnalité de base », ce sont les relations entre les individus et la culture qui sont prises en compte, c'est-à-dire les comportements et le processus de socialisation de ces individus qui participent à une culture où la valeur des choses tient au sens que lui donne celle-ci. La configuration culturelle qu'on en dégage est alors mise en rapport avec les croyances, les institutions et les affectivités particulières, avec les diverses modalités du passage du normal à l'anormal, avec les différentes manières dont s'opère l'intégration à la culture concernée. L'anthropologie culturaliste rencontra un grand succès populaire, mais elle n'est qu'un des courants de l'anthropologie culturelle. D'autres approches culturalistes se sont développées, pour lesquelles culture et société ne sont plus opposées mais constituent deux perspectives complémentaires d'une même réalité. Que l'on passe de la culture à la société ou de la société à la culture, l'essentiel est que l'ensemble du champ anthropologique soit couvert.

Libérées du carcan hyper-relativiste, les tentatives de George Peter Murdock (The Social Structure, 1949) reposent sur le traitement statistique du plus grand nombre possible d'échantillons de culture, en vue d'établir un vaste système de comparaison et une sorte d'inventaire des sociétés humaines. Malgré les critiques formulées à l'égard des critères retenus, elles s'inscrivent dans une recherche des lois de développement des sociétés où la notion d'évolution culturelle n'est pas rejetée. La même orientation se retrouve dans les nouvelles écoles anthropologiques américaines, préoccupées par les problèmes de l'évolution, de l'adaptation, des systèmes de représentation de la nature. Les recherches américaines se tournèrent, par ailleurs, vers l'étude du changement socio-culturel dans les communautés rura [...]

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Pour citer l’article

Élisabeth COPET-ROUGIER, Christian GHASARIAN, « ANTHROPOLOGIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anthropologie/