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DÉBAT LE, revue

« L’offre que nous représentons ne correspond plus à la demande, même si notre public nous est resté fidèle et constant. » C’est en ces termes, où les raisons intellectuelles et économiques s’associent, que Pierre Nora, son directeur, annonce dans son éditorial que le numéro 210 du Débat (mai-août 2020) sera le dernier. Quarante ans après le lancement de la revue, l’historien considère précisément que le débat d’idées n’est plus possible à l’ère de la polémique généralisée, et que le rôle d’un tel outil n’a plus sa place dans la construction actuelle de la pensée. « Nous aurions pu continuer l’entreprise un certain temps, avec la même équipe, la même présentation qui n’ont pas changé depuis le début, ni l’une ni l’autre. Il nous a paru plus judicieux – on n’ose pas dire plus courageux – de mettre nous-mêmes fin à une expérience. »

Une revue dans un monde sans repères

Cette expérience, fondée avec le philosophe Marcel Gauchet en mai 1980 avait une vocation d’« atelier » et de lieu de discussion. En voulant mettre à la portée du public des analyses de fond et faire remonter depuis les laboratoires de sciences sociales des éléments utiles à la compréhension d’un monde en pleine mutation, cette publication bimestrielle avait l’ambition de confronter les points de vue plutôt que d’affirmer une appartenance à un groupe de pensée. « Des analyses, plutôt que des plaidoyers ou des manifestes. » La volonté affichée était claire dès le premier numéro et Pierre Nora l’a rappelé dans le dernier : « Nous avons, dès le début, dit et répété que dans un monde devenu, dans ces années 1980, sans repères, engagé dans un bouleversement général, notre raison d’être était de rassembler les compétences susceptibles d’apporter un peu de lumière. »

Il n’est pas anodin que Le Débat ait été fondé le jour de la mort de Jean-Paul Sartre, l’homme qui était par excellence le visage de l’intellectuel français dans le monde. C’est pour réagir à ce modèle engagé, et dans une claire opposition aux Temps modernes ainsi qu’aux « pensées post » – marxistes, structuralistes, freudiennes –, très présentes à partir de la fin des années 1960, que la revue est lancée à l’initiative de Claude Gallimard. L’éditeur la confie à Pierre Nora qui dirige et développe depuis plus de dix ans le secteur des sciences sociales dans la maison. C’est aussi le moment où l’historien quitte son poste de professeur à Sciences-Po pour devenir directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), présidée par François Furet. La perspective d’une telle « chambre d’écho » réjouit d’emblée l’institution qui trouve alors peu de relais pour mettre en valeur ses travaux auprès d’un public plus large.

Dès lors, avec le philosophe Marcel Gauchet comme rédacteur en chef, le duo va s’employer à faire sortir les universitaires de leur spécialisation pour leur permettre d’intervenir dans la discussion publique. Autour de trois axes majeurs (histoire, politique, société), la revue annonce vouloir privilégier le jugement sur l’engagement, pour rompre avec les années militantes qui allaient voir l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, avec l’élection de François Mitterrand. À la question « Pourquoi Le Débat ? », l’éditorial de mai 1980 répond sans ambages : « Parce qu’en France il n’y en a pas. » Dans l’article « Que peuvent les intellectuels ? », Pierre Nora précise dans ce premier numéro l’utilité d’une telle revue : « L’inscription dans le temps est aujourd’hui le préalable obligé à toute initiative politique ou idéologique, elle est le gage des vrais engagements. » La prise de position agite le monde intellectuel, car elle est une manière de remettre en cause les magistères de [...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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