ANATOMIE ARTISTIQUE

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Léonard de Vinci, Vésale, l'écorché

C'est dans l'œuvre de Léonard de Vinci que l'on voit se nouer avec éclat la liaison intime du savoir et de l'outil graphique. Dans un même regard, Léonard voit les anatomies artistique et spéculative. Tout ce qui chez lui est théorie aussitôt se convertit en procédé de représentation, dont le produit a lui-même une fécondité heuristique.

L’Homme de Vitruve, Léonard de Vinci

Photographie : L’Homme de Vitruve, Léonard de Vinci

Inspiré du traité d’architecture de Vitruve, ce dessin, symbole de l’humanisme triomphant, représente les proportions idéales du corps humain tel qu’il s’inscrit dans un cercle. Léonard de Vinci, L’Homme de Vitruve, v. 1489-1490. Pointe métallique, plume et encre brune, lavis.... 

Crédits : Bridgeman Images

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D'une dissection, il lui arrive de ne pas seulement donner une image neutre (qui est déjà un schéma opératoire), mais d'interpréter encore son opération, substituant, par exemple, aux dispositifs ostéomusculaires, des systèmes de cordes et de leviers ; ce par quoi il exprime mécaniquement des fonctions physiologiques. La figure anatomique naît alors de la rencontre de deux types de problèmes : statique et dynamique corporelles d'une part, expression graphique de l'autre. Entre l'art et la science, point de coupure chez lui, ce qui caractérise généralement le projet humaniste de la Renaissance, conciliatrice du logos et de la praxis.

Mais si riches qu'aient été les investigations de Léonard, elles furent pratiquement sans conséquence historique. Chercheur clandestin dont la problématique s'inscrit dans un univers volontiers ésotérique, ses œuvres demeurèrent trop longtemps inédites pour avoir quelque influence décisive sur l'aventure scientifique et poser, en définitive, d'autres difficultés que celles qui sont attachées à la définition correcte du précurseur.

Il faut attendre 1543 pour voir apparaître, avec Vésale, une œuvre majeure qui marque la première maturité de l'illustration anatomique. Alors concourt pour la première fois, dans un difficile équilibre, la fécondité épistémologique de l'instrument graphique et l'inévitable esthétisation de l'objet qui rend supportable la figuration de l'insupportable. C'est la théâtralisation de l'écorché qui en rend possible la vision avant que la science ne se pare elle-même de vertus esthétiques : Hume ne trouvant rien de plus beau qu'un œil disséqué ; Leibniz rappelant que « les ouvrages de Dieu sont infiniment plus beaux et mieux ordonnés qu'on ne croit communément » ; et Vicq d'Azyr, en 1786, proclamant la joie du savant qui reconstitue sous ses yeux l'ordre naturel : « Combien de fois, dans le cours de mes recherches, j'ai joui d'avance du plaisir de voir rangés en une même ligne tous les cerveaux qui dans la suite du règne animal semblent décroître comme l'industrie ! »

Viscères abdominaux sous-pariétaux de l'homme

Photographie : Viscères abdominaux sous-pariétaux de l'homme

Planche de la "De humani corporis fabrica" de Vésale (1543) représentant les viscères visibles dans l'abdomen (plan superficiel) après ablation de la paroi abdominale. 

Crédits : BIU Sante, Paris, côte : 000302

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L'œuvre de Vésale marque une étape décisive de la science anatomique, en se détachant d'œuvres antérieures nées avec les formes de culture qui permettront le projet de la Fabrica. Préludant à cette œuvre maîtresse, quelques ouvrages médicaux sont composés avec des images. Il suffit de citer le Fasciculus medicinae attribué à J. Ketham, publié à Venise en 1491, où l'on trouve quelques belles xylographies, mais de médiocre valeur anatomique. En 1493, le Fasciculo di medicina, qui inclut l'Anathomia de Mondino de Liucci, donne, avec une image de femme éventrée, la première figuration d'une structure organique ouverte. Peu après, Magnus Hundt, dans son Anthropologium de hominis dignitate, natura et proprietate, publie une bonne représentation du système intestinal. Le Spiegel der Artzny de Laurentius Phrysen, paru en 1518 à Strasbourg, contient la figure d'un homme aux cavités thoraciques et abdominales ouvertes.

Musculature humaine (côté ventral)

Photographie : Musculature humaine (côté ventral)

Planche de la "De humani corporis fabrica" de Vésale (1543) représentant la face ventrale d'un individu écorché, faisant ainsi apparaître l'agencement de sa musculature superficielle. 

Crédits : D.R./ Aldus Books London

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C'est dans l'édition de 1496 du Liber conciliator de Pietro d'Abano que l'on voit apparaître des écorchés partiels qui conservent les signes d'une vie indifférente aux mutilations : système qui dominera jusqu'à la déploration macabre du baroque et disparaîtra avec le ton de neutralité de l'illustration scientifique récente. Le parti est d'une extrême sobriété dans le Conciliator : deux hommes nus, unis de calme amitié, exhibant sans nulle mimique de douleur les plans découverts de l'abdomen. La théâtralisation est accentuée dans les Isagogae breves... in anatomiam humani corporis publiées par G. Berengario da Carpi à Bologne en 1521. L'écorché est présenté sur un fond de décor naturel, tenant la corde de sa suspension ; la posture est animée mais non pathétique. Le pathos sera introduit plus nettement par des gravures des trois livres du De dissectione humani corporis de Charles Estienne qui ne paraîtront qu'en 1545, bien que les planches aient été réalisées à partir de 1530. La singularité de ces images tient à ce que souvent les figures nues semblent empruntées directement à des grands maîtres (par exemple le Mars et Vénus gravé par Caraglio, d'après Perino del Vaga). En outre, les parties disséquées ont fait l'objet d'un traitement séparé, et l'on voit clairement la trace de l'insertion du bloc sur lequel sont gravés les viscères ouverts. Il faut encore citer, parmi les œuvres à peine antérieures à la Fabrica de Vésale, la Musculorum humani corporis picturata dissectio de G. B. Canano, qui se distingue parce qu'il figure pour la première fois les muscles selon leurs dispositions physiologiques correctes et ses vingt planches sont gravées sur cuivre, alors que Vésale conservera l'intermédiaire du bois. Les planches de l'ouvrage de Canano furent dessinées par Girolamo da Carpi, bon artiste qui avait travaillé sous Garofalo et Dosso Dossi. Le choix d'une collaboration artistique notoire et notable dénote chez Canano le même désir que fera triompher Vésale.

L'intérêt que manifeste Vésale pour l'instrument graphique apparaît, dès 1538, avec les figures schématiques des Tabulae anatomicae sex imprimées à Venise, mais qui seront bientôt imitées à Marburg, Augsbourg, Cologne, Francfort et Paris. Succès qui heurtait certainement les convictions de maîtres contemporains comme Sylvius, Fernel ou Günther d'Andernach : ils étaient en effet fanatiquement attachés à la parole comme beaucoup de savants du temps, pour qui la répétition des textes antiques récemment récupérés figurait le mode suprême de l'activité intellectuelle ; l'imagerie était alors pour beaucoup d'entre eux une forme subalterne de la communication, quand elle n'était pas le propre des charlatans. Les Tabulae et leurs contrefaçons, qui connurent beaucoup de succès auprès des étudiants, marquent une innovation radicale dans l'enseignement. Trois des planches représentent le système physiologique de Galien, auquel Vésale reste longtemps attaché (il avait réédité en 1538 les Institutiones anatomicarum secundum Galeni sententiam ad candidatos medicinae libri quatuor de J. Günther d'Andernach). Le projet des Tabulae est somptueusement développé dans les De humani corporis fabrica libri septem, publiés à Bâle en 1543 et réédités en 1555. L'ouvrage consacre une approche radicalement nouvelle de l'anatomie, dont le sens ne sera jamais remis en question. L'apport scientifique sera examiné plus loin. C'est l'usage de l'instrument graphique qui nous intéresse ici, et Vésale en donne la justification dans sa préface : « Pour que m [...]

Planche de la Fabrica

Photographie : Planche de la Fabrica

Une planche anatomique illustrant la Fabrica, le livre que fit paraître, en 1543, le médecin flamand André Vésale (1514-1564), détaille les muscles du corps humain. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Peinture du tombeau de Nebamon à Thèbes

Peinture du tombeau de Nebamon à Thèbes
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Laocoon
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L’Homme de Vitruve, Léonard de Vinci

L’Homme de Vitruve, Léonard de Vinci
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Viscères abdominaux sous-pariétaux de l'homme

Viscères abdominaux sous-pariétaux de l'homme
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Pour citer l’article

Jacques GUILLERME, « ANATOMIE ARTISTIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anatomie-artistique/