SPORT (Histoire et société)Le dopage

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Le sportif qui se dope a-t-il un comportement rationnel ?

L'acte de dopage peut-il être assimilé au comportement de l'homo œconomicus ? Dans cette hypothèse, le sportif professionnel va raisonner en termes de coût d'opportunité ; il sera amené à comparer les bénéfices apportés par la consommation de substances dopantes et ceux qui sont produits par une utilisation alternative et licite de ses ressources, moins risquée pour sa santé. Le sportif sait qu'il concourt avec trois catégories d'adversaires : ceux qui ne se dopent pas ou plus ; ceux qui se dopent de façon artisanale, imprudente et peu efficace en raison de la modestie du budget disponible ; ceux qui se dopent scientifiquement avec des molécules de synthèse indétectables et performantes.

Dès lors, supposons qu'un champion doué soit tenté de prendre des substances interdites pour améliorer sa productivité et donc ses revenus futurs. Avant de décider de se doper, il va évaluer les divers coûts afférents à cet acte et les comparer aux revenus supplémentaires qu'il peut en espérer. Avec l'amélioration de ses capacités, il obtiendra de meilleurs résultats sportifs, lesquels se traduiront par une augmentation de sa rémunération. S'il ne redoute ni d'être pris et sanctionné, ni de subir d'éventuelles conséquences sur sa santé, et que le sentiment de tricher ne l'affecte pas, il aura tendance à céder à la tentation de se doper. Mark McGwire, l'ancienne vedette de la Major League Baseball, commentait ainsi sa campagne publicitaire à la télévision américaine pour un stéroïde anabolisant qu'il consommait régulièrement : « Je crois encore que ce produit n'est mauvais en rien. Si vous êtes un adulte, alors vous devez choisir votre destin » (L'Équipe, 9 sept. 1999).

Dans une telle configuration, notre champion va rapidement bénéficier d'avantages considérables : un investissement par an de 100 000 euros pour se doper peut en effet générer un revenu brut annuel d'environ 3 millions d'euros. Moins doué, il occuperait un emploi modeste, en rapport avec sa formation scolaire initiale (C.A.P.) et qui lui rapporterait 15 000 euros par an. Il est admis que le montant des revenus des sportifs professionnels représente une incitation réelle au dopage. Toutefois, les mobiles du passage à l'acte ne se réduisent pas à cet argument financier. Bien d'autres ressorts sont à l'œuvre, comme la logique de l'entraînement et de la performance, ou la pression du milieu sportif qui joue un rôle dans la construction psychologique du champion. On est ici tout près de l'hypothèse selon laquelle le dopage peut être considéré comme une hyper-conformité aux valeurs du sport. A contrario, un comportement « déviant » peut être illustré par l'attitude en 1999 de Christophe Bassons, que ses révélations sur les pratiques du peloton ont exclu du cyclisme professionnel : menaces de représailles de la part des autres coureurs, notamment du futur vainqueur de l'épreuve (Lance Armstrong), indifférence à son sort de ses coéquipiers de La Française des jeux, de la Société du Tour de France et de l'U.C.I., non-sélection pour les critériums alors lucratifs qui suivent le Tour. Le dopé ne se considère pas comme un déviant ou un tricheur, mais comme un individu qui essaie d'accomplir son travail de sportif le mieux possible. Comme le souligne le sociologue Patrick Mignon, le champion fait les sacrifices nécessaires pour être reconnu, pour surmonter les difficultés et réaliser son rêve. On se dope, écrit-il, « pour être mieux, pour être soi, pour être mieux que soi ». De fait, et au même titre que l'entraînement ou l'amélioration des techniques ou des équipements, le dopage entretient une relation légitime avec la performance. C'est un moyen normal, parmi d'autres, de respecter les codes d'un milieu où la culture de l'excellence et de l'accomplissement de soi est fortement valorisée.

Ces usages dépassent le pouvoir de dissuasion des contrôles et des sanctions, et représentent des justifications bien supérieures au désir de gagner de l'argent. S'il fallait fournir une preuve supplémentaire, il suffirait de se pencher sur les raisons de se doper des sportifs amateurs. Elles sont liées à l'objet même du sport de compétition. Georges Vigarello rappelle opportunément que deux coureurs cyclistes, condamnés à Arras le 7 novembre 1996 pour « acquisition non autorisée de stupéfiants », ne visaient pas la célébrité et ne dépendaient d'aucun sponsor, compte tenu de leur très modeste classement national (3 326e et 8 033e rangs).

Dans une société individualiste, chacun estime avoir un droit de propriété sur soi-même, une légitimité qui l'autorise à déplacer les normes physiques et à agir sur elles. « Le dopage, c'est monsieur tout-le-monde prêt à s'engager dans la consommation de produits énergétiques ou dopants parce que nous sommes dans une société où le corps est devenu un élément fondamental de la construction identitaire », explique le professeur Jean Bilard, fondateur et président d'Écoute Dopage, pour qui « la musculation représente la chirurgie esthétique masculine » (Libération, 27 oct. 2002).

Pour autant, la finalité d'une conduite dopante dans le sport ne se résume pas toujours à la recherche de la performance. Il peut s'agir d'un moyen de prouver que la personne possède les aptitudes nécessaires pour entrer dans un groupe. Ce processus d'initiation et d'intégration s'apparente à celui qui concerne d'autres types de consommation addictives (alcool, cannabis, cocaïne, etc.). Le psychiatre François Poyet analysait ainsi les conduites des cyclistes professionnels qui découlent de ces comportements : « Cette psychotisation se traduit par une non-perception des réalités simples de la vie sociale, une ritualisation des comportements, l'élaboration d'un paralangage, le refuge dans les croyances irrationnelles, un égocentrisme forcené, une paranoïa face aux vraies questions, une incapacité majeure de projection dans un avenir, une abolition des barrières morales, une appétence toxicomaniaque et des conduites suicidaires inconscientes, l'abolition des sensations naturelles liées à l'effort et la dépersonnalisation induite par les modifications corporelles dues au dopage » (Libération, 11 juill. 1999).

Le mode de raisonnement et le comportement des sportifs ne sont donc pas gouvernés seulement par des incitations matérielles. Il existe une multiplicité, une complexité et un enchevêtrement des causes du dopage qui sont d'importance comparable. Une telle compréhension est fondamentale pour éviter des erreurs en matière de lutte antidopage, et en limiter le coût social.

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Lutte antidopage

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Économie du dopage sportif

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  • : chercheur au Centre de droit et d'économie du sport (C.N.R.S., université de Limoges)

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Pour citer l’article

Jean-François BOURG, « SPORT (Histoire et société) - Le dopage », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sport-histoire-et-societe-le-dopage/