Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

ORIGINE

L'âge classique et l'époque des Lumières ont mis au point une démarche consistant à aborder les objets de leur réflexion à partir de leur origine : origine de la société, origine des connaissances, origine des langues, origine de l'inégalité parmi les hommes. La question est de savoir s'il s'agit là d'une démarche historique ou bien d'un procédé visant à un dévoilement de l'essence de l'objet étudié. En tout cas, les philosophes qui y ont recours s'appuient le plus souvent sur une reconstruction intellectuelle de l'événement supposé fondateur : une telle opération représente donc autant une réduction à ce sans quoi la chose ne peut pas être qu'une découverte des véritables antécédents chronologiques de celle-ci.

L'actuel et l'originaire

L'appel à l'origine ne doit pas être confondu avec une fondation historique : pour ceux qui s'y réfèrent, en effet, le temps n'a pas de force fondatrice ; ils sont au contraire en lutte avec ceux qui se réclament de la force des siècles et du poids de la tradition. La polémique entre Filmer, l'auteur du Patriarcha (posthume, 1680), et Locke est à cet égard révélatrice. Le premier justifie la monarchie de droit divin en faisant remonter le pouvoir des rois au pouvoir paternel d'Adam sur l'ensemble de l'humanité. Locke lui oppose une reconstruction de l'origine de l'État à partir de ceci seulement qu'on peut trouver dans la nature humaine : la propriété que chacun a de son corps et d'où l'on déduit celle des fruits du travail, et les raisons de sûreté et de sécurité qui mènent les individus à s'associer dans le pacte initial qui donnera naissance à la société civile.

À des arguments qui prétendent tirer leur valeur démonstrative de l'histoire – et le fait que cette histoire soit celle de la Bible ne doit pas abuser, la réfutation est anti-historique et non antithéologique –, est donc opposée une démonstration qui va chercher la véritable origine dans les puissances et les actes d'un individu isolé, qui indique, par son exemple, quelles sont les possibilités contenues dans la nature, avant le stade de l'institution. L'institution, précisément, ne sera fondée que sur ces possibilités et tout ce qui les excède sera dès lors réputé hors nature. Ainsi, chez Locke, la démarche originaire exclut la légitimité d'un gouvernement absolu. Le gouvernement ne tirant ses pouvoirs que de ce qui lui a été conféré par les individus au moment du pacte, il n'a nullement le droit d'attenter aux libertés naturelles sur lesquelles il n'a pas acquis de contrôle. Ce qui est censé s'être déroulé au moment de l'originaire sert de norme pour ce qui se déroule maintenant et ce qui n'a pas pu avoir lieu, compte tenu des données fondatrices à quoi l'on a réduit la situation première, ne doit plus avoir lieu dans les situations réelles. Autrement dit, le fait reconstruit sert d'idéal pour les faits connus historiquement.

L'origine, dans ces conditions, n'est pas ce qui est premier dans le temps : elle dévoile ce qui est premier dans l'ordre, et cette primauté permet d'introduire une norme qui n'apparaisse ni comme une simple exigence morale, ni comme un commandement de la volonté divine. Elle se déduit de la nature même de la chose, sans que puissent lui être opposées les formes concrètes prises par cette chose dans son développement historique.

Rousseau est sans doute celui qui a pensé le plus à fond ce statut de l'origine, dans la Préface du Second Discours. Il faut, dit-il, « démêler ce qu'il y a d'originaire et d'artificiel dans la nature actuelle de l' homme » : c'est donc qu'« originaire » s'oppose à « artificiel » et non à « actuel » ; l'actuel combine les deux caractères :[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : professeur des Universités à l'École normale supérieure des lettres et sciences humaines

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ADAM

    • Écrit par André-Marie DUBARLE
    • 1 758 mots
    Dans la Genèse, un récit plus ancien, bien que placé en second lieu (Gen., ii, 4-25), décrit la formation de l'homme, modelé avec la glaise du sol, puis animé par le souffle de Dieu, qui en fait un être vivant, placé alors dans un jardin divin planté d'arbres fruitiers luxuriants. Dieu lui interdit...
  • ÂGE DE LA TERRE

    • Écrit par Pascal RICHET
    • 5 143 mots
    • 5 médias
    ...(~428-347), Aristote (~385-~322), Épicure (~341-~270) ou Zénon de Cittium (~335-~264), le premier stoïcien. La question la plus importante, celle de l’origine du monde, ne fut bien sûr pas laissée de côté. Dans la grandiose cosmologie de son dialogue le Timée, Platon affirma que le monde avait...
  • ANTHROPOMORPHISME

    • Écrit par Françoise ARMENGAUD
    • 7 544 mots
    • 1 média
    ...Plante vénéneuse à l'épaisse racine velue dont la forme apparaît vaguement humaine, la mandragore fut mêlée à maintes croyances et pratiques. Le mythe de l'origine chtonienne de l'homme y trouve quelque appui : selon Eliphas Lévi, les premiers hommes auraient été « de gigantesques mandragores...
  • BOUTANG PIERRE (1916-1998)

    • Écrit par Jean-François DUVERNOY
    • 710 mots

    Né à Saint-Étienne le 20 septembre 1916, Pierre Boutang avait quarante-huit ans de moins que le maître qu'il s'était choisi dès son adolescence : Charles Maurras. En politique, domaine dans lequel l'adhésion implique une appartenance, c'est beaucoup ; d'autant plus que celle-ci n'était...

  • Afficher les 22 références

Voir aussi