Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

NOMINALISME

Lorsqu'on envisage une « enquête sur le nominalisme » à travers l'histoire de la philosophie (comme le propose la thèse de Jean Largeault), on se trouve devant une diversité de doctrines entre lesquelles l'assimilation semble purement nominale. Pour faire face à cette difficulté dans les limites d'un court article, on a choisi au Moyen Âge un nominalisme typique : celui de Guillaume d'Ockham, au xive siècle, désigné à l'attention par l'importance croissante que lui donnent les études contemporaines. Une fois manifestée la cohérence de ses divers aspects, logique, ontologique, théologique, on signalera, dans une seconde partie, la situation des doctrines ultérieures par rapport au type ainsi obtenu ; il en suivra un essai de perspective.

Un nominalisme médiéval typique

Problème des universaux et science des termes

Si, adoptant la voie classique, on entre dans le nominalisme médiéval par le problème des universaux, on se demandera comment ces universaux se présentent à un médiéval formé dans la tradition logique issue d'Aristote.

Un passage fameux de l'introduction écrite par le philosophe néo-platonicien Porphyre au traité aristotélicien des catégories explique qu'il s'agit des genres et des espèces, par exemple d'« animal » et d'« homme ». On est dans un univers mental où les individus, êtres singuliers, se rangent dans l'emboîtement hiérarchique d'une classification naturelle. Par-delà espèces et genres, on aperçoit les catégories, genres suprêmes, et, au-delà de tout genre, les « transcendantaux », dont « l'être ».

C'est dans une logique de la prédication que, par opposition au singulier, l' universel se définit comme un prédicat dont la nature est de pouvoir être attribué à plusieurs sujets : définition qui le rapporte aux propositions dont il sera un des termes. La logique est une sermocinalis scientia, science de termes ; le nominalisme médiéval, un « terminisme ».

Avant même Pierre Abélard, le problème de la nature de ces termes universaux s'est posé à partir de l'opposition res-vox : d'un côté, la chose signifiée ; de l'autre, le mot qui la signifie, conçu d'abord dans sa réalité physique d'ébranlement de l'air par un mouvement de la langue. Le terme, en effet, se présente en premier lieu comme proféré, en deuxième lieu comme écrit, en troisième lieu comme simplement conçu, le concept étant assimilé à un signe, l'ensemble des concepts à un langage.

En considérant le mot comme terme de propositions, on saisit le sens de la théorie de la suppositio, élaborée dans l'intervalle qui sépare Abélard de Guillaume d'Ockham. Le logicien médiéval, qui ne disposait pas des langues symboliques des logiques modernes, devait rendre aussi exacte que possible la « langue naturelle » dans laquelle il s'exprimait, tendre à en éliminer les ambiguïtés et les équivoques en précisant, par exemple, ce dont un même terme tient la place (...supponit pro...) dans chacune des propositions dont il est le sujet. Comme il s'agit du latin, dont la structure ne coïncide pas avec celle du français, il faut considérer les énoncés dans cette langue et non en traduction ; l'exemple : homo, « l'homme » ou « un homme », analysé par Guillaume d'Ockham, présente trois énoncés ayant même sujet : homo est vox dissyllaba, homo currit, homo est species. Dans la proposition qui le dit mot de deux syllabes, le terme homo tient la place du son qui le constitue physiquement : c'est la suppositio qu'Ockham appelle materialis ; dans la proposition affirmant qu'il court, le même terme tient la place d'un des individus dont cet universel peut être dit : suppositio personalis ; quand, du même terme, on déclare qu'il est une espèce, il tient[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : président de la section sciences religieuses et directeur d'études à l'École pratique des hautes études

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ABÉLARD PIERRE (1079-1142)

    • Écrit par Jean JOLIVET
    • 1 335 mots
    • 1 média
    ...dans les sujets singuliers, ou en lesquelles « se rencontreraient » ces sujets : une chose est, par essence, individuelle, distincte de toute autre. L'universalité est le fait d'être prédicat de plusieurs sujets : elle ne peut appartenir qu'aux mots (voces ; dans ses dernières gloses,...
  • ANSELME DE CANTORBÉRY (1033/34-1109)

    • Écrit par Michel-Marie DUFEIL
    • 2 168 mots
    ...la vision qu'on en prend, magnifique définition anselmienne de l'atteinte du vrai, adequatio rei et intellectus, ne se termine pas seulement, contre le nominalisme, en une égalité du mot et du sens de la chose, uocis et sensus, mais dans une proportion de l'action à sa fin. Maître et praticien de la...
  • CONCEPT

    • Écrit par Jean LADRIÈRE
    • 3 826 mots
    Le nominalisme adopte une position diamétralement opposée : il ne reconnaît d'existence à aucune entité abstraite. Sous sa forme la plus extrême, il réduit les « universaux » au statut de simples noms et en fait donc des entités purement linguistiques. De façon positive, le nominalisme est un ...
  • DUNS SCOT JEAN (1266 env.-1308)

    • Écrit par Universalis, Maurice de GANDILLAC
    • 6 224 mots
    ...Ockham écrira que, pour nous, les choses prescrites ne sont bonnes que parce qu'elles sont commandées ; la formule de Scot est exactement inverse. Les nominalistes déclareront que, dans une autre économie, également bonne puisque voulue par Dieu, il n'eût pas été impossible que l'homme fût tenu d'adorer...
  • Afficher les 23 références

Voir aussi