IDÉALISME

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Kant : la métaphysique ramenée à une épistémologie

Berkeley a eu l'inspiration fondatrice ; Kant l'a développée de manière à en tirer une théorie de la connaissance plausible. L'univers berkeléyen, qui consiste dans les idées que Dieu met en nous, paraît trop instable pour que la notion de loi ou de régularité se fasse jour : il faut que Dieu assure à chaque instant la concordance entre les représentations des consciences. En expliquant l'espace et le temps comme des formes fixes de l'intuition, Kant donne une assise à nos connaissances. L'idéalisme de Kant diffère de celui de Berkeley en évitant d'identifier l'être en soi au phénomène ; il identifie seulement l'être pour nous à l'apparaître, mais ce qui n'apparaît pas, demeurant inconnaissable, est pour nous comme s'il n'existait pas. Ceux qui en font la remarque, ou bien éliminent la chose en soi comme inutile, ou bien concluent que, en dépit de ce que Kant lui-même affirme, pour lui également esse est percipi.

En ce qui concerne la métaphysique, qui, avec Leibniz et Wolff, prétend faire des hypothèses ontologiques à l'aide des seules lumières de la raison, la pluralité des écoles, le manque de consensus et de résultats bien établis semblent à Kant témoigner contre elle. D'après les rationalistes classiques, les principes et les idées de la raison pure sont aussi les principes de la réalité en soi, « l'ordre et la connexion des idées est le même que l'ordre et la connexion des choses » (Éthique, II, prop. vii). Pour Kant, ces principes régissent notre conception des choses ; ils valent donc pour nos représentations, non pas pour le réel en soi. En conséquence, affirmer qu'un savoir véritable s'élaborera par le jeu logique de ces principes et des concepts qui en dérivent, sans liaison avec l'expérience, est illusoire. Les éléments utilisés dans la construction des systèmes métaphysiques sont a priori, mais cet a priori n'a de valeur qu'appliqué à une matière qu'on doit chercher dans l'expérience. Cette matière, l'intuition empirique la donne. Là-dessus, l'obscurité du texte de Kant justifie les critiques de Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation, 1859, Appendice). L'objet de l'intuition diffère de l'intuition elle-même, il est irreprésentable. Il est la chose en soi, dont nous postulons l'existence et que nous assignons comme correspondant à l'intuition. De cette chose en soi, qui constitue un au-delà de la représentation, on ne peut rien dire ; la relier causalement à la représentation serait incorrect et transformerait le système en une doctrine de l'intuition intellectuelle ou bien le ferait dévier vers l'empirisme de Locke. Il faut donc simplement placer l'origine de la représentation dans la chose en soi, qui n'en garantit ni l'adéquation ni la vérité.

Un en-soi inconnaissable, qui d'ailleurs ne contribue rien à la connaissance sauf l'impulsion initiale – le fait brut qu'il y a de l'existence –, est nécessaire pour assurer, d'une part, l'idéalisme de la représentation (nous ne connaissons que des phénomènes), d'autre part, l'impossibilité d'atteindre un savoir quelconque sans passer par l'expérience. Cela justifie les sciences d'étudier les faits et interdit les spéculations rationnelles. La métaphysique se reconvertira en épistémologie. Kant et les positivistes se rejoignent en prescrivant « l'abstention de toute métaphysique ». La principale différence est que la recherche en théorie de la connaissance, laissée ouverte par Kant, est close et achevée pour les disciples de Comte. Sur cette voie, le système kantien préfigure les « tendances nouvelles », par exemple la philosophie linguistique ou analytique, où les problèmes de choses sont réservés aux sciences (notamment expérimentales), et les énigmes verbales dévolues aux philosophes. Ceux-ci ne toucheront à rien ; leur tâche consiste à prendre conscience du fait que les questions métaphysiques sont des vapeurs issues d'un emploi pathologique de la langue. Ce genre de réductionnisme est moins révolutionnaire qu'on ne le croit. Léon Brunschvicg, dans sa thèse de 1897 sur La Modalité du jugement, définissait déjà la philosophie comme « la connaissance de la connaissance » (chap. i, p. 281 de la 3e éd., 1964) : nous devons explorer les conditions de possibilité a priori du savoir, « faire un départ entre les principes de notre activité interne, non pas tenter l'explication des choses » (p. 283). D'autres suggèrent de faire de la philosophie une connaissance sans objet. D'après E. Gellner (Words and Things, 1959), la philosophie linguistique convient le mieux à une classe de gens intellectuellement oisifs et désireux de le rester. Ce n'est là, sans doute, qu'un écho lointain de la critique kantienne, son prolongement dérisoire dans un idéalisme dégénéré. La conclusion qui suit, plus prudente, semble incontestable : l'épistémologie de Kant a pour base les formes de la perception (existence objective de l'espace et du temps) et de la logique (catégories) ; l'épistémologie positiviste a pour base les faits. La première « part » donc de structures a priori ; la seconde commence comme une philosophie de la Chose. Elles convergent bientôt. Du point de vue positiviste, la raison, qui s'affranchit peu à peu des hypothèses chimériques, se donne les règles de la « méthode expérimentale », par où l'esprit, renonçant à projeter sur des sujets extérieurs les concepts de substance et de cause, découvre des séquences régulières d'événements et les décrit par des lois. Du point de vue kantien, l'idée de loi correspond à une tendance à l'ordre inscrite dans la raison humaine. Dans les deux systèmes, la connaissance atteint des phénomènes, autre nom du représenté ou de la représentation ; les lois sont celles des phénomènes, donc relatives au sujet de la pensée. Elles énoncent les rapports des phénomènes ou des représentations.

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  • : professeur à l'université Paris-XII-Val-de-Marne, Créteil

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Pour citer l’article

Jean LARGEAULT, « IDÉALISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/idealisme/