ARCHITECTURE (Thèmes généraux)Architecture, sciences et techniques

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L'âge classique et la tradition vitruvienne

La rupture entraînée par la Renaissance n'est pas que théorique. En même temps que l'on redécouvre Vitruve s'affirme en effet une nouvelle figure d'architecte-humaniste dont un Filippo Brunelleschi (1377-1446) constitue l'une des premières incarnations. L'auteur de la coupole de la cathédrale de Florence se pense en effet comme un intellectuel fondamentalement différent des autres acteurs de la production du bâti. L'ambition qui l'anime de contrôler les tâches de chantier s'inscrit du même coup dans une nouvelle vision des procédures d'édification. Semblable vision se précise par la suite dans l'œuvre d'un Leon Battista Alberti, dont le De re aedificatoria reprend la triade vitruvienne solidité, utilité, beauté en la réinterprétant à la lumière des acquis les plus récents de l'humanisme. Si les trois termes empruntés à Vitruve sont encore d'une importance comparable sous la plume d'Alberti, la tradition vitruvienne va mettre par la suite l'accent sur les deux derniers au détriment des questions constructives. L'économie spatiale des projets, leur soumission aux impératifs du beau en architecture vont primer sur les techniques utilisées pour les réaliser. Dans le dessein de se distinguer des maçons et des entrepreneurs, l'architecte-humaniste, l'architecte-intellectuel, aura tendance à privilégier les aspects qui distinguent sa pratique du simple art de bâtir.

Cette évolution est lente au départ, surtout dans les pays d'Europe du Nord où l'héritage médiéval demeure longtemps vivace. De nombreux architectes vont d'ailleurs chercher à concilier les acquis constructifs du Moyen Âge avec les enseignements de l'Italie. En France, l'œuvre d'un Philibert Delorme (1514-1570) porte tout entière la marque de cette entreprise de conciliation, depuis la galerie de la maison Bullioud, à Lyon, jusqu'aux grandes compositions d'Anet et des Tuileries. Chez Delorme, le trait médiéval de coupe des pierres donne notamment naissance à des réalisations stéréotomiques sophistiquées qui viennent se combiner avec les formes de la Renaissance italienne. D'autre part, en consacrant une partie importante de son Premier Tome de l'architecture paru en 1567 à l'art du trait, l'architecte veut l'arracher à la routine des gens de métier pour le rattacher à une pratique plus savante de l'architecture.

L'importance accordée par Delorme à la construction dans ses écrits tranche sur le contenu de la plupart des traités d'architecture ultérieurs dans lesquels les ordres et plus généralement les considérations formelles envahissent presque tout le champ de la théorie. Cette indifférence apparente à l'égard des procédés de réalisation est rendue possible par la relative stabilité du monde de la construction, stabilité qui autorise son contrôle sur le plan formel. La pierre, la brique et le bois représentent des matériaux de base. Leur permanence du xvie au xviiie siècle rend plus compréhensibles les silences de la tradition vitruvienne à l'égard de la construction.

Mais les techniques n'en évoluent pas moins. Dans de nombreuses villes, la pierre ou la brique chassent progressivement le bois et le torchis des constructions médiévales. Les progrès de la sidérurgie se traduisent par une consommation de plus en plus importante de fer dans le gros et le second œuvre. Les nouveaux savoir-faire qui font leur apparition ne bouleversent pas pour autant le cadre de la production ordinaire du bâti.

De nombreux monuments placent toutefois la tradition en position délicate. Le mode de construction qu'annoncent les colonnes dont s'ornent palais et églises n'a souvent rien à voir avec le comportement véritable de la maçonnerie. Subordonnée aux impératifs du beau en architecture, la construction soumet celle-ci en retour à des tensions génératrices de conflit.

Ces tensions sont rarement prises en compte dans le discours des architectes, l'accord entre solidité, utilité et beauté apparaissant comme une sorte de postulat de base de leur discipline. Cela n'empêche pas certains d'entre eux de se livrer à une exploration assez systématique des limites de la tradition vitruvienne. Sous cette rubrique figurent à coup sûr les expérimentations formelles de représentants du baroque italien comme Francesco Borromini ou Guarino Guarini, expérimentations dont la géométrie complexe, faisant appel aux multiples propriétés du cercle et de l'ellipse, s'écarte des tracés régulateurs à la manière antique que prônent la plupart des auteurs de traités. Si la production française demeure très en retrait des audaces italiennes, l'ambiguïté des relations entre architecture et construction se manifeste encore plus nettement dans des réalisations comme la colonnade du Louvre, commencée en 1667. Tout en se réclamant de la pureté de lignes des péristyles gréco-romains, l'édifice fait appel à des techniques bien différentes de celles qu'avait employées l'Antiquité, avec ses colonnes accouplées et ses grands linteaux de pierre construits par claveaux comme autant de voûtes plates stabilisées au moyen d'agrafes et de tirants métalliques. L'écart entre le modèle vitruvien et les procédés employés pour le réaliser atteint ici son paroxysme.

L'architecture n'en conserve pas moins de multiples liens avec les sciences et les techniques. L'édification n'a-t-elle pas recours à toutes sortes de machines, des plus simples comme les treuils et les chèvres aux plus complexes comme les dispositifs employés pour ériger l'obélisque de la place Saint-Pierre de Rome ou les grandes pierres monolithes qui couvrent le fronton de la colonnade du Louvre ? Le savoir de l'architecte n'est-il pas à l'image de celui du créateur qui a ordonné le monde en observant certains rapports de proportionnalité ? C'est dans un tel contexte que doit être replacée l'extraordinaire fortune des spéculations concernant la forme et les dimensions données par les Hébreux au Temple de Jérusalem sous la dictée de Dieu, spéculations dans lesquelles donnent aussi bien le jésuite espagnol Giovan Battista Villalpando qu'Isaac Newton qui ne dédaigne pas semblable recherche vers la fin de sa vie.

En marge de ces considérations où la raison le dispute à la foi, le statut éminent de l'architecture renvoie bien entendu à l'universalité dont se pare l'outil géométrique. Dans la recherche des lois de la nature, les savants utilisent souvent des méthodes proches de celles qui servent à définir les relations entre les différents membres d'une ordonnance architecturale. De nombreux savants [...]

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Notre-Dame de Paris, les voûtes

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Transept de Crystal Palace

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  • : professeur d'histoire de l'architecture et des techniques à la Graduate school of design de l'université Harvard, Cambridge, Massachusetts (États-Unis)

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Pour citer l’article

Antoine PICON, « ARCHITECTURE (Thèmes généraux) - Architecture, sciences et techniques », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/architecture-themes-generaux-architecture-sciences-et-techniques/