VOLTAIRE

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Formes du militantisme philosophique

Il est inexact de distinguer un Voltaire écrivain pratiquant les grands genres et un Voltaire philosophe militant, utilisant les genres secondaires ou les inventant pour en découdre avec ses ennemis. Voltaire a fréquenté dès sa jeunesse la société libertine du Temple. Son apprentissage philosophique fut très tôt achevé, comme le prouvent La Henriade qui chante la tolérance civile et les irrévérences de La Pucelle (1755). L'Angleterre marque le passage définitif au militantisme philosophique.

Sa tragédie Mahomet (1741) dénonce le fanatisme ; sa comédie L'Écossaise (1760) attaque les ennemis de l'Encyclopédie ; Le Droit du seigneur (1762) s'en prend au droit de cuissage ; Alzire, ou les Américains (1736) fait le procès de la conquête de l'Amérique ; Brutus (1731) contient un bel éloge de la liberté (1731). Il n'est pas une pièce du théâtre de Voltaire qui, par son thème, une tirade ou quelques vers isolés ne serve le combat philosophique.

Si le militantisme implique, par souci d'efficacité, l'invention de formes singulières – elles sont d'une infinie variété chez Voltaire – il n'est pas absent pour autant d'œuvres dont la visée esthétique ou le projet philosophique lui semblent a priori étrangers. Quand en 1729, Voltaire met en chantier l'Histoire de Charles XII, de Suède, publiée sous une forme presque définitive en 1739, il veut donner libre cours à sa fascination pour un héros au destin tragique, excessif, digne d'une épopée. Mais sa critique de l'historiographie anglaise, son refus des mythologies qui habillent le discours sur les origines, le culte mystificateur des grands hommes le conduisent à choisir les voies de l'enquête historique : d'où la neutralité d'une écriture, mais aussi l'utilisation scrupuleuse de documents référencés. Ce qui n'empêche pas que se manifeste la philosophie politique qu'inspire à Voltaire la situation anglaise au gré des commentaires et des jugements sur l'absolutisme et le contrôle nécessaire du pouvoir monarchique, ou le rôle néfaste du clergé. Le point de vue est différent dans Le Siècle de Louis XIV, que Voltaire commence à rédiger quand est achevée pour l'essentiel l'Histoire de Charles XII. S'il y dénonce l'aberration politique, morale et humaine de la révocation de l'édit de Nantes, les dangers du gouvernement personnel, sans pourtant renoncer à réhabiliter un roi et une nation injustement dénigrés, la mise en perspective philosophique n'est plus celle qui commandait l'Histoire de Charles XII. Elle consiste ici à proposer un nouvel objet à l'histoire pour en faire une histoire philosophique. Le mot siècle désigne une période, mais aussi tout un ensemble au-delà du roi : des hommes, des structures, des États, des faits politiques, sociaux, financiers et religieux, sans oublier, bien sûr, les mœurs et surtout les lettres, les arts et les sciences. Car ce tableau, qui n'oublie cependant pas les guerres et les progrès de l'art militaire, exalte aussi le rôle essentiel de l'art et des artistes dans le rayonnement et la puissance de la France et l'intelligence du pouvoir royal qui a su les encourager, les protéger et les utiliser. En regard de tout cela, les faiblesses du règne apparaissent comme dénuées d'importance.

L'Essai sur les mœurs de 1756 prolonge et approfondit cette conception de l'histoire de l'esprit humain. À l'exemple de Newton qui a donné la vérité du monde physique, Voltaire prétend avec l'Essai composer l'histoire vraie du passé, qui, opposée à une vision théologique du devenir humain, sera donc nécessairement laïque. Il en modifie l'objet : aux rois, aux grands, aux batailles, il substitue « les mœurs et l'esprit des nations », dont la mise en scène sera régie par un principe organisateur, ces idées raisonnables ou déraisonnables qui déterminent les modes de vie. Histoire donc des idées et des croyances dictant aux hommes, qui croient qu'elles représentent des vérités éternelles, leurs comportements et, immense catalogue aussi, à la façon du Dictionnaire critique de Pierre Bayle, des aberrations humaines à travers lesquelles pourtant émerge, toujours menacée, la raison humaine en travail. Car l'Essai affirme que l'histoire possède un sens, un dessein. Ses erreurs reconnues, l'homme peu à peu se fait être de raison et esprit éclairé.

Le militantisme de Voltaire historien ne cessera pourtant de changer de forme. Dans l'Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand (1759-1763), œuvre de commande, il exalte le réformisme du tsar qui a fait accéder, en le brutalisant parfois, son pays à la modernité. Au-delà de ses visées courtisanes, Le Précis du Siècle de Louis XV (1768) met l'accent sur les réformes qui ont éclairé les esprits « plus que dans tous les siècles précédents » : de la justice, de la médecine, de la philosophie avec l'Encyclopédie et le développement des académies. Le bilan est triomphal. Trop peut-être, mais au service d'une exaltation de l'esprit philosophique.

L'intérêt que Voltaire portera très tôt à la science ne peut se comprendre que rattaché à son militantisme philosophique. Comme Montesquieu ou Diderot, Voltaire est fasciné par la science, qu'il s'agisse de la physique ou des sciences naturelles. Il voit en elle un rempart contre les errements de la métaphysique. Divisés sur la définition de l'âme, les philosophes que met en scène Micromégas se réconcilient quand ils sont en présence d'éléments quantifiables. Voltaire se fera le divulgateur de Newton (Éléments de la philosophie de Newton, 1738) parce qu'il peut aussi grâce à lui attaquer la métaphysique des « tourbillons » de Descartes et mettre en doute la chronologie biblique. La science apparaît bien dans cette perspective comme le moment ultime de la philosophie, le lieu d'excellence de la raison, l'univers du démontrable où prennent fin les querelles et les haines.

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  • : professeur émérite de l'université de Tours, Institut universitaire de France

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Pour citer l’article

Jean Marie GOULEMOT, « VOLTAIRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/voltaire/