POLOGNE

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Pologne : carte physique

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Pologne : drapeau

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La Vistule

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Charbonnages polonais

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Nom officielRépublique de Pologne (PL)
Chef de l'ÉtatAndrzej Duda (depuis le 6 août 2015)
Chef du gouvernementMateusz Morawiecki (depuis le 11 décembre 2017)
CapitaleVarsovie
Langue officiellepolonais
Unité monétairezloty (PLN)
Population38 434 000 (estim. 2018)
Superficie (km2)312 679

La Pologne est le plus important des dix États entrés dans l'Union européenne en mai 2004. Après quarante-cinq années passées sous domination soviétique, les nouveaux dirigeants du pays ont tous présenté cette adhésion comme un « retour » à l'Europe, une « réunification ». C'est dire combien la Pologne se considère enracinée dans la tradition occidentale. Majoritairement de culture catholique, ses intellectuels et ses artistes ont contribué à l'ensemble des mouvements culturels qui ont jalonné l'histoire de l'Europe, de l'humanisme à l'art contemporain, en passant par la Renaissance, le Baroque, les Lumières et surtout le romantisme et la modernité. Ils y ont rencontré d'autres traditions, laïques, juives, réformées ou chrétiennes orientales.

La Pologne est une vaste plaine septentrionale irriguée par la Vistule et l'Oder, deux fleuves qui descendent des Tatras pour se jeter dans la mer Baltique. C'est une terre de migrations, qui a été aussi pendant des siècles un champ de bataille. C'est enfin un territoire et un corps national qui, tantôt ont subi les agressions de leurs voisins, Slaves, Germains ou Scandinaves, tantôt se sont imposés comme une grande puissance régionale. L'histoire tourmentée de la Pologne a donc rendu ses frontières instables. Les limites du territoire n'ont cessé, à partir du xe siècle, de se déplacer d'ouest en est. Puis, après que la Pologne eut disparu comme État indépendant pendant plus d'un siècle, elles ont englobé des terres de Lituanie et d'Ukraine autour de Vilnius et de Lwów. Mais, en 1945, l'État polonais s'est retrouvé dans les frontières des rois Piast, neuf siècles plus tôt. Mais ces frontières, notamment celle avec l'Allemagne, n'ont été reconnues par un traité international qu'en 1990.

Aux xixe et xxe siècles, la Pologne a surtout été la proie des grands empires et s'est trouvée à plusieurs reprises au centre de l'histoire européenne. Après les partages de son royaume entre la Prusse, la Russie et l'Autriche à la fin du xviiie siècle, les campagnes napoléoniennes lui ont redonné une courte vie sous la forme du « Duché de Varsovie » en 1807-1815. Le Congrès de Vienne (1815) l'a placée à nouveau sous tutelle russe tout en réglant pour un siècle l'équilibre des grandes puissances. Indépendante en 1918, la Pologne du maréchal Józef Piłsudski s'est opposée à la révolution russe, a conquis Vilnius, puis a stoppé devant Varsovie la contre-offensive bolchevique en 1920. La Seconde Guerre mondiale commença en Europe, en 1939, par la double agression contre la Pologne, de l'Allemagne nazie, le 1er septembre, et de l'U.R.S.S., le 17. Démantelé et annexé, son territoire est devenu un des théâtres de la barbarie nazie, notamment de la destruction des Juifs d'Europe (dont 3 millions de Polonais) dans six centres d'extermination. Placée dans l'orbite soviétique par la conférence de Yalta (février 1945), littéralement occupée par l'Armée rouge, elle n'accepta le nouveau régime communiste que contrainte, et après des élections truquées (1947). Sa population était désormais presque totalement amputée de sa composante juive, tandis que les déplacements décidés à Potsdam (juillet-août 1945) permettaient de chasser les minorités allemandes et ukrainiennes. La Pologne au passé multiculturel séculaire était devenue une nation mono-ethnique.

Le régime communiste favorisa une certaine modernisation et la transformation d'un pays rural en une puissance industrielle, mais la jeune classe ouvrière qui venait des campagnes et les intellectuels, d'abord utilisés par le Parti communiste, ne cessèrent de le contester. La Pologne fut la « démocratie populaire » la plus indocile malgré les tentatives de ses dirigeants d'inventer un « communisme national ». La naissance, dès 1956, d'une opposition démocratique plus ou moins tolérée et l'existence du syndicat Solidarité, à partir de 1980, ont donné la mesure de ce refus.

Aussi le pays de Czesław Miłosz, de Jean-Paul II et de Lech Wałȩsa a-t-il quelquefois tendance à faire preuve d'une fierté excessive. Il n'en reste pas moins vrai qu'il incarne au mieux, avec ses héroïsmes et ses travers, cette « autre Europe » qui a gagné sa liberté en 1989.

Pologne : carte physique

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Carte physique de la Pologne. 

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Pologne : drapeau

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drapeau

Pologne (1831, repris en 1919). Les couleurs du drapeau polonais proviennent des armes d'État qui, dès le XIIIe siècle, portaient un aigle blanc sur un fond rouge garance. Très aimé des Polonais, cet aigle traditionnel éployé orne toujours, avec couronne, les pavillons diplomatique, d'État... 

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—  Jean-Yves POTEL

Géographie et économie

Le plus grand (312 685 km2) et le plus peuplé (38,5 millions d'habitants en 2014) des pays d'Europe centrale, la Pologne se singularise par la force du sentiment national qui fut, au xxe siècle, le ressort essentiel de la résistance au régime communiste imposé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Privée d'État et de territoire pendant la période des partages (1792-1919), la nation polonaise s'est formée autour d'une communauté de langue et de culture dont les valeurs s'enracinent dans le catholicisme. Le refus du modèle collectiviste, les luttes ouvrières, le mouvement social Solidarité ont ébranlé le pouvoir communiste avant même que soit engagée la sortie du système, en 1989. Après une transition économique aux effets pénibles pour une majorité de Polonais, le pays tente de redéfinir son rôle sur la scène européenne, en affirmant de manière déterminée son identité nationale.

Le territoire et ses avatars

La Pologne est l'État d'Europe qui, après la Seconde Guerre mondiale, a subi les modifications les plus profondes, dans son assise et ses frontières, dans sa population et son économie. Démembrée en 1939 selon les clauses du Pacte germano-soviétique, la Pologne renaît en 1945 après l'une des plus effroyables occupations de son histoire (le chiffre total des disparitions dépasse six millions d'hommes dont plus de trois millions de Juifs). Dans le cadre des accords de Yalta et de Potsdam, elle subit une translation d'est en ouest. Repoussée de 225 kilomètres vers l'ouest, la Pologne perd les confins orientaux (180 136 km2), incorporés à l'U.R.S.S., à l'est de la ligne du Bug, du district de Wilno au nord, aux Carpates au sud, y compris la Volhynie et la ville de Lwów (Lituanie, Biélorussie, Ukraine). En revanche, elle gagne au nord et à l'ouest des territoires enlevés à l'Allemagne (104 680 km2), la partie méridionale de l'ex-Prusse orientale, la ville libre de Gdańsk (Dantzig), les territoires occidentaux de la Poméranie à la Silésie, jusqu'à la ligne Oder-Neisse (Odra-Nysa).

Cette réorganisation de l'assise territoriale s'accompagne d'un gigantesque transfert de population et de peuples. Plus de trois millions et demi d'Allemands furent expulsés des territoires « recouvrés » que les Polonais « rapatriés » des territoires cédés à l'U.R.S.S. contribuèrent à repeupler. Restaurée en tant qu'État, remodelée dans sa configuration, renouvelée dans sa composition ethnique devenue homogène, la Pologne est placée dans la zone d'influence soviétique et doit construire son intégration territoriale dans le contexte géopolitique de l'ordre bipolaire. Au lendemain de la chute du communisme, en 1989, les frontières du territoire de l'État polonais ont été reconnues par ses voisins, l'Allemagne unifiée (selon le traité du 14 novembre 1990) et les États successeurs de l'Union soviétique.

De forme compacte, le territoire polonais dispose d'une façade maritime, longue de 440 kilomètres, sur la mer Baltique, entre les embouchures de l'Oder et de la Vistule. Les frontières terrestres s'allongent sur plus de 3 504 kilomètres, à l'ouest avec l'Allemagne, la frontière suit la ligne Oder-Neisse (467 km), au sud avec la République tchèque (790 km) elle est fixée par le massif des Sudètes, tandis que les Carpates séparent la Pologne de la Slovaquie (541 km). Au nord-est et à l'est, à l'exception de la frontière avec la Lituanie (103 km), les frontières avec l'enclave russe de Kaliningrad (210 km), la Biélorussie ou Belarus (418 km) et l'Ukraine (535 km) coïncident avec les frontières orientales de l'Union européenne dont la Pologne est devenue membre en mai 2004. Les changements géostratégiques, intervenus au début des années 1990, ont profondément modifié la position du territoire polonais entouré de nouveaux voisins.

Un plat pays

Le terme « pole », d'où vient le nom de Pologne, signifie le champ et le plat pays en polonais. Plus des neuf dixièmes du territoire s'étendent à moins de 300 mètres d'altitude sur des espaces plats et monotones parcourus par les grands fleuves de la Vistule et de l'Oder, entre Carpates et massif de Bohême au sud, littoral de la Baltique au nord. Le climat présente des traits océaniques dégradés par une altération continentale croissante vers l'est, marquée par des amplitudes thermiques plus fortes, des hivers plus froids et plus enneigés, des précipitations estivales plus abondantes. Les différenciations climatiques introduisent une relative diversité des écosystèmes au sein des grands ensembles topographiques qui s'ordonnent en bandes parallèles à l'axe montagneux formant la frontière méridionale.

La Vistule

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La vieille ville de Varsovie, Pologne, traversée par la Vistule. 

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Les collines et les lacs baltiques

Au nord, une première zone est formée par les croupes lacustres de la Baltique : la Mazurie à l'est du cours inférieur de la Vistule, et la Poméranie à l'ouest. C'est une région à la topographie désordonnée, constituée par des alignements morainiques (sables, argiles, blocs erratiques) abandonnés à l'issue des dernières glaciations par l'inlandsis scandinave. La présence d'un réseau hydrographique mal hiérarchisé, de nombreux lacs et de marais dans les creux de la topographie, l'importance des forêts de pins et de bouleaux étendues sur des sols podzoliques orientent l'économie rurale vers l'agriculture, la pisciculture et le tourisme vert. La côte, régularisée par des cordons sableux, accueille des activités de pêche et un tourisme balnéaire. La vie maritime se concentre aux deux extrémités, dans les deltas de l'Oder et de la Vistule que prolongent respectivement les baies de Szczecin et de Gdańsk.

La grande plaine centrale

Elle forme un large couloir de basses terres qui se confond avec la zone des chenaux proglaciaires, vastes étendues sableuses (pradoliny), parcourus par le Bug et le Narew, le cours moyen de la Vistule, la Warta et le Noteć, que séparent des interfluves morainiques aux horizons plats. Trois ensembles s'individualisent : la plaine de Mazovie-Podlasie, à l'est ; la plaine de Couïavie-Grande Pologne, à l'ouest ; et le plateau de Łódý, au centre. Les dépôts argileux alternent avec les placages sableux, donnant des sols podzolisés, généralement acides, souvent lourds, dont la mise en valeur agricole exige amendements et engrais. Les conditions naturelles sont plus favorables en Couïavie et en Grande Pologne – où les terres plus fertiles portent des cultures de céréales et de betteraves à sucre associées à l'élevage, notamment de porcs – qu'en Mazurie et en Podlasie, dont les performances agricoles sont moins bonnes. Dépourvue de ressources minières, à l'exception des gisements de lignite de Bełchatow et de Konin, la grande plaine centrale est traversée par un vaste couloir de circulation, hier emprunté par les invasions (l'axe Berlin-Varsovie-Moscou), à présent, parcouru par d'intenses flux ferroviaires et routiers. Principaux carrefours, Varsovie, Łódý et Poznań sont les grands pôles urbains concentrant les activités économiques.

Le piémont méridional et les franges montagneuses

Le tiers méridional du pays se compose d'un vaste piémont adossé à un système montagneux de structure complexe. Formé de plateaux et de bassins aux paysages variés, le piémont méridional comprend à l'est le plateau de Lublin, recouvert en son centre de sols lœssiques, le bassin de Sandomierz au confluent de la Vistule et du San ; au centre, la Petite Pologne se compose du massif de Sainte-Croix (612 m) et des hauteurs de Czȩstochowa que sépare la dépression de la Nida. La Silésie est formée de deux ensembles : la haute Silésie où se trouve un important bassin houiller, et la basse Silésie qui correspond au bassin de Wrocław, traversé par le cours moyen de l'Oder, et tapissé de sols lœssiques fertiles. Cet ensemble concentre des ressources naturelles, énergétiques et minières, d'un intérêt exceptionnel qui explique l'accumulation des populations dans les concentrations industrielles et les espaces environnants. La zone montagneuse se compose de deux séries de massifs, séparés par le couloir siléso-morave ; à l'est, la partie externe de l'arc carpatique formée de chaînons de flysch et de grès fortement plissés, les Beskides occidentales et le massif cristallin des Tatry (ou Tatras) qui culmine à 2 499 mètres au mont Rysy ; au sud-ouest, le revers septentrional du massif des Sudètes présente un relief accidenté fait de monts et de plateaux coupés de bassins d'altitude moyenne. Couverte de forêts, bien arrosée par des précipitations de l'ordre de 800 à 1 500 mm par an qui en font un réservoir d'eau, cette bordure montagneuse se prête au développement de la villégiature estivale et du tourisme de sports d'hiver dans la station de Zakopane.

Vers une décroissance de la population

Le nombre des habitants est le même au début des années 2010 qu'en 1990. Jusqu'à cette date, la croissance démographique reposait sur un excédent naturel des naissances sur les décès, compensant ainsi un solde migratoire déficitaire. Depuis lors, cet excédent n'a cessé de se réduire pour devenir négatif à partir de 1999. Le recul de la fécondité, qui s'est fortement accentué, ne permet plus d'assurer le remplacement des générations. Zone d'émigration traditionnelle, y compris sous le régime communiste, la Pologne a connu un infléchissement des flux migratoires, les départs étant en recul et les arrivées en progression. Les migrations temporaires de travail vers les pays voisins membres de l'Union européenne se sont développées, tandis qu'un flux de travailleurs clandestins originaires d'Europe orientale alimente l'économie informelle.

La population, d'une densité moyenne de 122 habitants au kilomètre carré, est inégalement répartie sur le territoire. Une zone de peuplement dense s'étend sur le piémont méridional, regroupant 36,7 p. 100 de la population et atteignant ses valeurs les plus fortes en Silésie (384 hab./km2) et en Petite-Pologne. Au centre du pays, la Mazovie autour de Varsovie, la région de Łódý et la Grande-Pologne concentrent 29 p. 100 de la population. Les densités décroissent en direction du nord, présentant les valeurs les plus faibles, inférieures de moitié à la moyenne nationale au nord-est en Podlachie et en Warmie-Mazurie, au nord-ouest en Poméranie.

Le taux d'urbanisation qui n'a cessé de progresser durant la période communiste, passant de 39 p. 100 en 1950 à 61 p. 100 en 1988, est resté stable depuis lors. Si les agglomérations urbaines continuent à polariser la croissance démographique, le peuplement se diffuse au profit de larges couronnes périurbaines autour des principales métropoles telles que Varsovie, Cracovie, Poznań, Bydgoszcz, Toruń, Gdańsk, Szczecin ; tandis que les périphéries rurales, en particulier dans la Pologne orientale, se dépeuplent. Un processus de vieillissement (14 p. 100 de la population a plus de 65 ans en 2009) qui tend à s'accentuer, affecte plus particulièrement cette dernière région.

Une transition économique en demi-teinte

En une vingtaine d'années, le pays a accompli une remarquable mutation économique, en démantelant le système de planification centralisée et en construisant les bases d'une économie de marché. En 1989, lorsque l'économie polonaise engage sa transition, les réformes déjà mises en œuvre sont étendues à la libération des prix, à l'ouverture des échanges extérieurs, à la libéralisation du secteur privé et à l'amorce de privatisations. Cependant, dans le contexte d'une situation dégradée par de graves déséquilibres macroéconomiques, le nouveau gouvernement non communiste (Mazowiecki) issu de l'opposition démocratique met en œuvre une stratégie de stabilisation macroéconomique, qualifiée de « thérapie de choc » et associée à son concepteur, le ministre de l'Économie Leszek Balcerowicz. La politique de rigueur adoptée provoque la contraction de la demande et la chute de la production agricole et industrielle. L'expérience est interrompue après seize mois pour juguler les effets néfastes de la récession.

La reprise, amorcée en 1992, est consolidée à partir de 1994, au lendemain d'un changement de majorité gouvernementale. Le redressement de l'économie est spectaculaire, entre 1994 et 1997, avec un taux de croissance du P.I.B. de l'ordre de 6 p. 100 par an, une reprise de la production industrielle et une progression de l'emploi. La restructuration du secteur bancaire, impulsée par l'État et la Banque centrale en 1993, est achevée en 1996, avec la constitution de grands groupes (Pekao SA et Handlowy), respectivement privatisés en 1997 et 1998. La privatisation du secteur industriel progresse au coup par coup, par vente directe.

En 1997, le retour de Balcerowicz réactive le modèle initial de l'austérité et l'adoption d'une politique monétaire brutale se traduit par un ralentissement de la croissance économique et de l'emploi. Les privatisations sont relancées tandis que les réformes structurelles s'accélèrent dans les secteurs en difficulté (charbonnages, sidérurgie) et que les monopoles étatiques sont démantelés (électricité). Une avalanche de réformes administratives et sociales concernant les retraites, la fiscalité, les domaines de la santé et de l'éducation suscite le mécontentement, dans un climat social déjà tendu par la montée du chômage.

Charbonnages polonais

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Une usine de traitement du charbon, à Walbrzych, Pologne. 

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Le retour d'une majorité social-démocrate au gouvernement, en octobre 2001, a lieu dans une situation économique dégradée où la croissance du P.I.B. tombe à 1 p. 100 en 2001 et 2002. Le programme d'inspiration libérale, destiné à favoriser le retour à la croissance, est suivi d'effets positifs à partir de 2003, avec un taux qui s'élève à 3,8 p. 100. À la veille de son adhésion, l'économie polonaise converge vers les niveaux de référence de l'U.E. en ce qui concerne le taux d'inflation modéré (1,9 p.100 en 2002, 0,8 p.100 en 2003, 3 p.100 en 2004) et les taux d'intérêt à long terme, tandis que le critère relatif au déficit des finances publiques s'avère plus difficile à respecter (9 p.100 en 2001, 7 p.100 en 2002 et 2003). Le bilan de la transition polonaise est donc en demi-teinte, avec une économie modernisée et une situation de crise sociale marquée par un taux de chômage qui a atteint 20 p. 100 au début des années 2000. Le déficit commercial chronique persiste en dépit d'une progression plus forte des exportations que des importations. La structure des échanges en valeur est caractéristique d'une économie industrielle développée, les produits manufacturés, les machines et les équipements de transport représentant plus des quatre cinquièmes des entrées comme des sorties.

L'agriculture, une modernisation différée

L'agriculture polonaise se caractérise par des traits structurels spécifiques, tels qu'une fragmentation foncière et une surcharge en main-d'œuvre, responsables d'une faible productivité.Au lendemain de la chute du régime communiste, les anciennes fermes d'État ont été liquidées et leurs biens mis en vente ou en location. Il en a résulté un chômage massif des anciens ouvriers agricoles dans les régions du Nord et de l'Ouest, où le secteur public était fortement représenté. Quant au secteur privé qui détient 92 p. 100 de la surface agricole utile, il est majoritairement constitué d'une masse de petits exploitants familiaux (au nombre de 1,9 million) qui avaient conservé la propriété de leurs terres pendant toute la période communiste. L'agriculture familiale est composée, d'une part, d'exploitations marchandes qui cherchent à élargir leur assise foncière et à se moderniser, d'autre part de petites exploitations de semi-subsistance en repli. Le processus de concentration foncière tend à renforcer la part des exploitations moyennes et grandes (plus de vingt hectares) ; mais la survie, largement assistée par les politiques sociales, des petites exploitations vivrières freine la mutation vers un modèle agricole professionnel. L'agriculture marchande est bien développée dans les régions centrales, de Poznañ à Łomza, tandis que l'emprise de la petite paysannerie s'étend dans le quart sud-est du pays. Le processus d'extensification de l'agriculture, caractérisé par le recul des superficies cultivées et ensemencées, la réduction de l'emploi des fertilisants, la simplification des systèmes de culture, le déclin du cheptel, en particulier bovin et ovin, s'est traduit par la baisse de la production agricole (de 12 p. 100 de 1990 à 2002). À l'exception de la production de blé et du cheptel porcin, toutes les branches de l'activité agricole ont décliné. En aval, les industries agroalimentaires et le secteur de la grande distribution ont été pénétrés et restructurés par les grands groupes internationaux.

La restructuration industrielle

Le secteur industriel a connu, dans les années 1990, une profonde réorganisation de ses fondements et de ses structures. Avec le passage à l'économie de marché, l'héritage d'une industrialisation lourde fondée sur d'abondantes ressources énergétiques et minières (charbon, lignite, cuivre, zinc, plomb, soufre, sel) et organisée sous la forme de grands combinats, a été remis en cause. L'extraction du charbon et du lignite, la sidérurgie, la production de soufre (Tarnobrzeg), les industries de l'armement ont vu leur activité se réduire fortement. Des pertes massives d'emploi ont également frappé les secteurs du textile, des cuirs, des métaux. De nouvelles branches, auparavant secondaires, notamment dans le secteur des biens de consommation, ont pris le relais pour soutenir un accroissement de la production industrielle de l'ordre de 75 p. 100 entre 1990 et 2002. Les changements structurels sont liés à l'essor des entreprises privées qui réalisent plus des quatre cinquièmes de la production, et à l'arrivée des investisseurs étrangers – européens et américains – qui ont racheté des entreprises d'État dans le cadre des privatisations, ou qui ont créé de nouvelles unités dans le cadre de stratégies d'intégration. Une partie souvent dominante de la production des unités relevant des firmes multinationales est destinée à l'exportation. L'importance du marché intérieur polonais constitue un autre facteur d'implantation. L'impact de cet afflux de capitaux, de technologies et de savoir-faire s'est révélé déterminant pour améliorer la productivité et renforcer la compétitivité du secteur de l'industrie qui, avec la construction, représente environ un tiers du P.I.B.

Les performances économiques régionales sont bien différenciées, des trajectoires de déclin coexistent avec des dynamiques de croissance, parfois à l'échelle d'une même région. Ainsi, en dépit des très lourdes restructurations des activités minières, sidérurgiques et chimiques, responsables de nombreux licenciements, la Pologne méridionale, de la Basse-Silésie à la Petite-Pologne, est parvenue à maintenir sa place de grande région industrialisée en attirant environ le tiers des investissements étrangers. L'implantation de constructeurs automobiles et des équipementiers dans les centres industriels de Katowice (Opel) de Gliwice (General Motors), de Wałbrzych (Toyota), de BielskoBiała et de Tychy (Fiat), figure parmi les principales opérations. En Pologne centrale, les voïvodies (régions) de Mazovie, de Łódý, de Couïavie-Poméranie et de Grande-Pologne ont capté les deux cinquièmes des investissements étrangers. Les zones métropolitaines de Varsovie, Wrocław, Poznań, Gdańsk, Bydgoszsz, Toruń, sont les grandes gagnantes en termes d'attractivité, en raison de la taille de leur marché de consommation, de leur accessibilité et de la présence d'une main-d'œuvre qualifiée. En revanche, les régions de l'est (Podlachie, Lublin) et du nord (Warmie-Mazurie), désavantagées par leur localisation et leurs structures socio-démographiques, n'attirent pas les investissements.

Les défis territoriaux

Après un demi-siècle d'économie planifiée, la recomposition territoriale s'annonce une tâche complexe et difficile. Le libre jeu des forces économiques opère une sélection des lieux d'un territoire qui porte l'empreinte durable des anciens partages et des déplacements successifs de frontières, mais aussi les stigmates du système d'économie planifiée. Le rattrapage en cours, qui impose une ample restructuration, s'avère territorialement différencié. Cinq régions sur les seize que compte le pays présentent un P.I.B. par habitant supérieur à la moyenne nationale, en tête la Mazovie, suivie de la Silésie, de la Grande-Pologne, de la Poméranie et de la Basse-Silésie. Les trois régions des Basses-Carpates, de Lublin et de Podlachie, qui figurent en queue du classement, forment ce que l'on appelle le « mur de l'Est », à la frontière orientale. Le positionnement sur le gradient de modernité ouest-est a été réactivé par la diffusion des effets de l'ouverture économique, favorables à l'ouest, dans les régions situées à proximité des pays membres de l'U.E., et défavorables à l'est, pour les régions au contact des nouveaux États voisins (Russie, Biélorussie, Ukraine).

L'asymétrie de développement économique qui oppose une partie occidentale plus urbanisée et industrialisée, mieux dotée en infrastructures, plus entreprenante et attractive, et une partie orientale restée rurale et agricole, vieillie par une dépopulation précoce et à l'économie stagnante, définit la trame de base sur laquelle de nouveaux contrastes sont apparus, notamment à l'échelle intra-régionale. La fracture villes-campagnes est aggravée par les effets des restructurations industrielles qui ont frappé en premier lieu les ouvriers-paysans (principalement dans le quart sud-est du pays), et par l'insuffisante diversification des activités économiques (services, tourisme) en milieu rural. De plus, la faible mobilité professionnelle et géographique des populations rurales ne permet pas le délestage du suremploi agricole, même si l'octroi d'un régime spécial de retraite et de protection sociale aux agriculteurs a amorti le choc social. Approfondies par l'impact de la transformation radicale qu'une approche libérale a laissées se creuser, les disparités territoriales risquent de porter atteinte à la cohésion économique et sociale.

Les enjeux de la régionalisation

Dans le cadre de la préparation à l'adhésion à l'U.E., la Pologne avait engagé, en 1998, une réforme de son administration territoriale, accompagnée d'une recomposition du maillage politico-administratif. Poursuivant la décentralisation engagée par la réforme de l'autonomie locale en 1990, à l'échelon communal, cette deuxième étape a mis en place des collectivités territoriales aux niveaux supérieurs de la trame administrative. Le nouveau découpage comporte 2 478 communes (gmina), 314 districts (powiat) et 65 villes avec statut de powiat, et 16 voïvodies ou régions. L'établissement d'institutions territoriales décentralisées disposant de compétences et de moyens budgétaires doit permettre d'élaborer la conception et la programmation d'une politique d'aménagement dans le cadre d'un plan de soutien au développement régional. En renforçant la capacité institutionnelle des régions, Varsovie souhaitait bénéficier pleinement des fonds structurels européens d'un montant de plus de 12 milliards d'euros qui lui ont été alloués pour la période 2004-2006.

Outre la poursuite des restructurations dans les secteurs en crise, les aides du Fonds de cohésion sont destinées prioritairement à la modernisation du réseau des transports et à l'amélioration d'une situation environnementale dégradée. La Pologne dispose d'un réseau ferroviaire dense, mais qui doit être restructuré, et d'un réseau routier dont la médiocre qualité constitue un handicap pour la circulation et un danger pour la sécurité. Le développement récent et rapide de la motorisation, l'augmentation des flux routiers de passagers et de marchandises invitent à construire de nouvelles infrastructures, notamment autoroutières, et à rénover le réseau secondaire existant. Le schéma de développement prévoit la construction et l'achèvement de deux grands axes ouest-est (Berlin-Poznań-Varsovie-Brest et Dresde-Wrocław-Katowice-Cracovie-Rzeszów) et d'un axe nord-sud reliant la Silésie aux ports de Gdańsk et de Gdynia. Le trafic des trois ports de Szczecin, Gdańsk et Gdynia, sur la mer Baltique pâtit de la concurrence des ports allemands et baltes, et d'un hinterland au poids économique limité. L'amélioration des infrastructures de transport est rendue plus nécessaire par l'essor des échanges extérieurs.

Vingt ans après le changement de régime, alors que la dynamique de croissance n’était pas encore parvenue à masquer les faiblesses persistantes de l’économie (le niveau du P.I.B. par habitant n’atteignait, en 2008, que 56 p. 100 de la moyenne européenne), la crise financière mondiale de 2008-2009 a lourdement pénalisé la Pologne : baisse des investissements étrangers et ralentissement généralisé de l’activité, notamment du secteur automobile, qui est un des pivots de l’industrie polonaise.

—  Marie-Claude MAUREL

Histoire jusqu'en 1945

Les origines de l'État polonais

Les recherches archéologiques, très développées depuis quelques décennies, ont démontré l'ancienneté de la présence humaine sur le territoire de la Pologne actuelle, notamment dans les régions de Cracovie, de Poznań et de Wrocław, puisqu'elles la font remonter au Paléolithique. La continuité de certains traits de civilisation, attestée par les découvertes, conduit les spécialistes polonais à affirmer l'existence d'un peuplement protoslave dès le IIIe millénaire avant J.-C. Le versant nord des Carpates aurait même été le plus ancien habitat (connu) des Slaves, à partir duquel s'est opérée leur « diaspora » au cours des IIe et Ier millénaires. Du contact de ces Slaves primitifs avec les peuples voisins ou les envahisseurs temporaires (Baltes, Germains, Celtes, Scytho-Sarmates) sont nées les civilisations lusacienne et poméranienne (env. 1550-env. 200 av. J.-C. : fouilles du site de Biskupin, près de Gniezno, depuis 1934 ; fouilles de Michalin, près de Włocławek, depuis 1961), remarquables par leurs ustensiles en terre cuite et par leurs urnes funéraires à visage. Placé sur la « route de l'ambre », le territoire polonais s'ouvre à la civilisation de l'Empire romain, avant d'être traversé par les grandes invasions. Du viiie au xe siècle, à la faveur d'une reprise des activités commerciales dans le centre de l'Europe, qui stimulent l'agriculture et l'artisanat, les tribus groupées autour de leurs castra se rassemblent en quelques ensembles dominés par les plus puissantes d'entre elles : les Vislanes en Petite Pologne autour de Cracovie ; les Polanes en Grande Pologne autour de Gniezno et Poznań ; les Slézanes en Silésie autour de Wrocław et Opole.

C'est de Grande Pologne qu'est partie l'unification, au profit de la dynastie des Piast, nom que la tradition attribue au paysan qui aurait renversé le tyran Popiel et l'aurait laissé périr dans la tour des Souris à Kruszwica. L'artisan de l'unification est son descendant Mieszko Ier (960-992), qui épouse la fille du duc de Bohême et, peut-être sous son influence, décide en 966 de se faire baptiser et de convertir ses sujets au christianisme. La Pologne entre ainsi dans la chrétienté romaine, peu avant que la Russie kievienne se tourne vers Byzance. Si la Pologne se place dans l'obédience de Rome, c'est aussi pour entraver les ambitions politico-religieuses du Saint-Empire. Elle doit reconnaître la suzeraineté de l'empereur, mais elle tend de toutes ses forces vers l'indépendance de fait. Mieszko laisse un État dont la population est estimée à un million d'habitants et dont les frontières sont, à peu de chose près, celles de 1945.

La Pologne, puissance médiévale

De l'unité au morcellement (xie-xiiie s.)

Le fils de Mieszko, Boleslas Chrobry (« le Vaillant »), place la Pologne au rang des grandes puissances européennes. Son règne (992-1025) se marque par une politique d'expansion prestigieuse, bien que ses conquêtes ne soient que temporaires (Lusace, Bohême, Slovaquie ; occupation de Kiev en 1018) et qu'elles alarment des voisins avec lesquels les relations seront désormais incertaines et difficiles. Habilement, il patronne l'évangélisation des païens et, en 999, obtient la canonisation de l'ancien évêque de Prague, Adalbert (en polonais : Wojciech), martyrisé en Prusse et enterré à Gniezno. Il met à profit le désir qu'a l'Empire d'avoir la paix à l'est pour consolider l'indépendance et la gloire de son État : en 1000, création de l'archevêché de Gniezno, qui fait de la Pologne une province ecclésiastique dépendant directement de Rome ; en 1025, reconnaissance du titre royal auquel il aspirait depuis le début.

Pologne, Xe-XIVe siècle

Pologne, Xe-XIVe siècle

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Le royaume de Pologne de la mort de Mieszko (992) à la fin du XIVe siècle : tentatives d'expansion, partages et réunification. 

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Mais son héritage est trop lourd à porter pour des successeurs souvent médiocres et imprudents, tel Boleslas II le Hardi (1058-1079), dont les excès entraînent la perte : ayant fait exécuter l'évêque de Cracovie, Stanislas (Stanisław), qui avait pris la tête d'une révolte de la noblesse encouragée par l'Empire, il dut partir pour l'exil. La prépondérance germanique et les appétits des féodaux font échouer les tentatives de redressement opérées par Casimir Ier le Rénovateur (1034-1058) et Boleslas III Bouche-Torse (1102-1138). Ce dernier reconnaît lui-même que l'unité est matériellement impossible : par testament, il partage l'État entre ses fils, dont l'aîné, installé à Cracovie, était gratifié d'un droit tout théorique de séniorat.

La disparition du titre royal, les querelles incessantes entre les ducs qui se disputent les provinces polonaises, la création du margraviat de Brandebourg, l'invasion mongole de 1241 (le duc de Silésie Henri le Pieux périt à la bataille de Legnica) ne peuvent que favoriser l'emprise germanique. Celle-ci reçoit une impulsion décisive à partir de 1226, lorsque le duc Conrad de Mazovie invite les chevaliers Teutoniques à l'aider dans sa lutte contre les païens de Prusse orientale et leur donne en fief la province de Chełmno (Kulm), où ils fondent Toruń (Thorn) et d'autres centres militaires et commerciaux, construits selon un plan géométrique. En un demi-siècle se forme, entre la basse Vistule et le Niémen, une « nouvelle Germanie » ; les colons allemands y affluent, refoulant ou asservissant les indigènes dont ils prennent le nom (Prussiens).

Réunification et expansion

Le souvenir de l'unité polonaise, entretenu d'ailleurs par le clergé et ses écrivains, survit pourtant chez les ducs qui se considèrent comme les gestionnaires du patrimoine commun des Piast et admettent le principe de « l'incessibilité des terres et des droits du royaume ». Les chroniqueurs expriment d'autre part le mécontentement confus de l'opinion publique envers les nobles qui « jouent avec leurs princes comme avec des œufs de Pâques ». Le titre royal réapparaît en 1295 au profit de Przemyśl ; confisqué par le roi de Bohême Venceslas, il est revendiqué par le duc de Couïavie (Kujawy), l'énergique Ladislas Ier Łokietek (« le Bref »), qui, après quinze ans de luttes au dedans et au dehors, se fait couronner en 1320 à Cracovie et convoque en 1331 la première Diète. Malgré ses succès, il n'a pu reconstituer intégralement l'État de Boleslas le Vaillant. Si l'on excepte la Mazovie, qui sera réunie dès 1335, il lui manque deux territoires (ils ne reviendront à la Pologne, dans leur totalité, qu'en 1945), la Silésie et la Poméranie ; cette dernière, notamment, est « protégée », c'est-à-dire annexée, par les chevaliers Teutoniques : prise de Gdańsk (Danzig) en 1308, installation du grand maître de l'ordre au château de Malbork (Marienburg), qui interdit l'accès à la mer Baltique.

S'ils n'ont pu être repris lors du règne éclatant de son fils Casimir III le Grand (1333-1370), c'est sans doute que celui-ci a tourné ses ambitions vers le sud-est, où il a occupé une grande partie de la Ruthénie (avec Lwów) et de la Volhynie, peuplées en majorité d'Ukrainiens orthodoxes. Aussi ferme dans son gouvernement que populaire auprès de ses sujets, le « roi des paysans », bâtisseur infatigable et fondateur de l'Université de Cracovie, est le dernier des Piast à régner. Il laisse une place d'autant plus difficile à remplir que le royaume de Pologne passe à son neveu Louis d'Anjou, qui le néglige pour celui de Hongrie, puis à la fille de Louis, Hedwige, couronnée « roi » de Pologne à l'âge de dix ans (1384) et contrainte par la cour d'épouser deux ans plus tard le grand-duc de Lituanie, Ladislas II Jagellon (1386-1434), qui, à l'occasion de son mariage et de son « élection » au trône de Pologne, abjure, ainsi que son peuple, le paganisme.

Bien que souvent très relâché, le lien établi entre la Pologne et la Lituanie a permis une concentration de forces capable de repousser les chevaliers Teutoniques ; la victoire, même incomplète de Grunwald-Tannenberg (15 juill. 1410) est un coup d'arrêt à l'expansion germanique. Après l'intermède du bouillant adolescent Ladislas III, qui, également roi de Hongrie, engage la Pologne dans sa première « croisade » contre les Turcs (il trouve la mort à Varna en 1444), Casimir IV (1447-1492) reprend la lutte contre l'ordre Teutonique. La guerre de Treize Ans (1454-1466) aboutit à la « paix perpétuelle » de Toruń, qui restitue à la Pologne la Poméranie orientale avec Gdańsk et la Warmie avec Malbork, c'est-à-dire le cours inférieur de la Vistule et l'accès à la Baltique ; l'ordre se reconnaît même le vassal de la couronne polonaise. Mais un danger nouveau apparaît à l'est, avec l'ascension de la Moscovie sous Ivan III (1462-1505).

Nobles, paysans et bourgeois

L'évolution vers la « république nobiliaire » qui caractérisera la Pologne par la suite ne s'est faite que lentement, sous l'effet de tendances contradictoires. Reconnu maître absolu et propriétaire de son État, le souverain est tenu en même temps d'être ce que le chroniqueur Gallus appelle un « miroir de prince », doté de toutes les vertus politiques et morales : s'il s'écarte de ses devoirs, ses sujets ont le droit de lui résister et même de le chasser.

Les nobles ont eu beaucoup de mal à faire reconnaître leurs privilèges. La noblesse reste une classe ouverte, aux limites incertaines ; on y accède par la faveur du roi, par mariage ou tout simplement par la caution morale d'une famille déjà reconnue. Le terme de « magnat » n'apparaît qu'au début du xvie siècle. La plupart des nobles étaient de simples chevaliers, qui bénéficiaient surtout d'immunités fiscales et judiciaires. Indispensables sur le plan militaire, les membres de cette szlachta profitèrent des guerres pour obliger les souverains à accroître les pouvoirs politico-administratifs de la Diète et des « diétines » locales (statuts de Nieszawa, 1454), à fermer l'accès de leur classe, à réduire leurs propres charges tout en accroissant celles des autres « états » du royaume : paysannerie, bourgeois et même clergé (soumis à l'impôt en 1455).

Les paysans ont longtemps conservé la liberté personnelle, se contentant de verser au seigneur local une redevance (narok) en argent ou en nature. L'arrivée de colons allemands, établis à partir du xiiie siècle par les grands propriétaires dans des villages autonomes, permit aux laboureurs polonais de revendiquer pour eux aussi le jus teutonicum. Mais, au xve siècle, les nobles renforcent leur pression pour commercialiser une part croissante de la production agricole : dépouillés de leurs métairies, écrasés de dettes, astreints à des corvées sur la réserve seigneuriale (ou folwark), les paysans sont progressivement réduits au servage.

L'état des bourgeois, lié à une économie plus évoluée, a été le dernier à s'organiser. Si les villes, comme l'ont montré les historiens polonais, étaient déjà actives avant le xiiie siècle, il est certain que la création des villes franches dotées du droit allemand et l'installation des marchands venus d'Occident ou d'Orient ont apporté une impulsion nouvelle à l'artisanat et au commerce. La circulation des denrées se fait surtout par voie terrestre, Cracovie, Poznań et Lwów étant les principaux marchés intérieurs. Mais la liberté des transports par eau, décrétée en 1447, donne un grand essor à la voie fluviale. Le commerce maritime se concentre à Gdańsk, qui est en relation avec toute l'Europe occidentale ; la paix de 1466 fait de la Pologne entière son arrière-pays.

Vie intellectuelle et spirituelle

La vie spirituelle est dominée par le clergé, qui tient dans le pays une place de premier plan et contribue à maintenir l'idée nationale à l'époque du morcellement. Prélats et abbés, souvent venus de l'Occident (Italie, vallées du Rhin et de la Meuse), ont été des bâtisseurs d'églises et d'abbayes romanes ou gothiques, des amateurs d'objets précieux et de manuscrits enluminés, et ont largement bénéficié du mécénat royal et seigneurial. Les monastères, situés près des grandes routes, sont des centres intellectuels et économiques : Bénédictins à Łysa Góra et à Tyniec, Prémontrés à Wrocław, Cisterciens à Sulejów, à Mogiła et à Oliwa. Dans la seconde moitié du xiiie siècle, les ordres mendiants (Dominicains et Franciscains) ont des églises dans toutes les villes importantes ; en 1382, les Paulins s'établissent à Czȩstochowa où est vénérée l'icône de la Vierge noire ; au xve siècle, les Bernardins se lancent dans une campagne de missions à l'intérieur.

La littérature écrite est exclusivement latine jusqu'au xiiie siècle, du livre de prières de Gertrude, sœur de Casimir le Rénovateur, aux chroniques du Français connu seulement sous le nom de Gallus et du Polonais Kadłubek. Elle est influencée par la France et l'Italie, dont les universités – Bologne en particulier – reçoivent les étudiants polonais. Puis le clergé, pour assurer son emprise sur les masses, éliminer les vestiges tenaces du paganisme, sauvegarder l'esprit national, rédige en langue populaire des cantiques (l'Hymne à la Vierge-Mère est chanté à Grunwald), les Sermons de Sainte-Croix et même la Chronique de Grande Pologne. Les grandes dames et les princesses étrangères, qui ignorent le latin, commandent des ouvrages religieux écrits dans la langue employée à la cour : le psautier de Florian (pour Hedwige), la Bible de la reine Sophie. Enfin la création de l'Université de Cracovie (1364) et sa restauration en 1400 permettent à la fois l'expansion et la laïcisation de la culture (7 000 étudiants au milieu du xve siècle), surtout après l'ouverture des premières imprimeries (Cracovie, 1473). L'élite ecclésiastique se rallie d'ailleurs à l'humanisme, signe précurseur de la Renaissance, avec l'archevêque de Lwów Grégoire de Sanok (mort en 1477) ou le chanoine Jan Długosz (1415-1480), dont l'Historia polonica en douze volumes est une œuvre à la fois patriotique et érudite.

Grandeur et décadence de la « république nobiliaire » (XVIe-XVIIIe s.)

Le « siècle d'or » et ses ombres politiques

Sous les derniers Jagellons, la Pologne atteint son apogée. Vers 1500, elle s'étend sur 1 140 000 kilomètres carrés (dont 880 000 pour les possessions lituaniennes) et compte plus de 7 millions d'habitants. En 1525, elle reçoit même l'hommage du nouveau duc de Prusse, Albert de Brandebourg, qui s'est converti au luthéranisme et a sécularisé les possessions de l'ordre Teutonique dont il était le grand maître. Mais cet éclat engendre des ambitions excessives et désordonnées, en même temps qu'il irrite les États voisins. Les guerres, principalement dirigées contre la Moscovie, se soldent par la perte de Smoleńsk (1514) et par l'acquisition de la Livonie, legs opéré en 1561 par les chevaliers Porte-Glaive et finalement reconnu par Ivan le Terrible en 1582 à l'issue de la « guerre du Nord ». Elles ont rendu nécessaire une attitude dangereusement conciliante envers les Habsbourg et l'Empire ottoman.

Pologne, XVIe-XVIIe siècle

Pologne, XVIe-XVIIe siècle

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La formation et l'évolution de la « République des deux nations » (Pologne et Lituanie) aux XVIe et XVIIe siècles. 

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Les répercussions sur la politique intérieure ne sont pas moins redoutables. La moyenne noblesse, nombreuse, peu cultivée et tumultueuse, saisit toutes les occasions pour limiter le pouvoir royal et surtout les privilèges des magnats, représentés au sein de la Diète (Sejm) par un Sénat dont le roi désigne les membres. En 1505, la Constitution Nihil novi décide que toute loi devra être consentie par la seconde Chambre, celle des « nonces », c'est-à-dire des députés envoyés par les diétines provinciales. Le roi Sigismond Ier (1506-1548) est assez ferme pour s'allier à la szlachta tout en gouvernant de façon autoritaire. Mais Sigismond II Auguste (1548-1572) capitule de plus en plus devant elle : la loi de 1557 met fin aux immunités fiscales qui favorisaient surtout les grands propriétaires laïques ou ecclésiastiques ; l'union de Lublin (1569) étend à tous les nobles des provinces « lituaniennes » les avantages reconnus aux nobles polonais. En fait, cet acte allait surtout favoriser les magnats de ces régions, propriétaires d'immenses domaines ; de plus, en rattachant directement à la couronne polonaise les possessions ukrainiennes du grand-duché de Lituanie, il devait contribuer à engager davantage vers l'est et le sud-est la politique extérieure du royaume.

L'extinction des Jagellons donne la primauté, pour le choix du souverain, au principe électif sur celui de l'hérédité dynastique. Conduite par Jan Zamoyski, la szlachta utilise l'interrègne pour faire admettre la participation directe de tous les nobles à l'élection royale, quelle que soit la confusion qui en résulte (le scrutin majoritaire ayant été écarté, on votait par acclamations, donc à qui crierait le plus fort !). Elle considère comme une sorte d'otage le roi qu'elle va chercher en France et lui impose les pacta conventa (1573), qui stipulent un contrôle rigoureux du pouvoir monarchique. Puis, Henri de Valois s'étant enfui de Cracovie à la grande colère de ses sujets, dès juin 1574, elle le remplace par le Hongrois Stefan Batory (1575-1586), brillant capitaine, qui doit d'abord triompher du candidat des magnats, l'empereur Maximilien II, et dont les tendances absolutistes n'empêchèrent pas la Diète de décréter que tout vote, pour être valable, devait être acquis à l'unanimité.

L'éclat de la Renaissance

Le développement économique que l'on constate, de la fin du xve siècle jusqu'au début du xviie, s'est fait en faveur de la noblesse et de la bourgeoisie. La propriété foncière tend à devenir le monopole de la noblesse et du haut clergé ; la bourgeoisie en est écartée, et les tenures des paysans sont incorporées à la réserve seigneuriale, où, surveillés par un faktor ou dwornik, ils sont astreints à d'écrasantes corvées. Depuis 1518, les tribunaux royaux refusent d'examiner leurs plaintes. Pourtant, ils bénéficient quelque peu de l'essor agricole, qui permet à certains d'acquérir de l'aisance, parfois même de s'établir en ville et d'accéder à la noblesse ; malgré l'extension du servage, ils gardent conscience de leur liberté juridique. Dans la propriété nobiliaire, les membres de la szlachta ont encore la prépondérance. Ils dirigent eux-mêmes leurs exploitations, défrichent forêts et terres incultes, s'intéressent au progrès agronomique (le premier traité en polonais, Notaty gospodarskie, paraît en 1588), profitent des possibilités nouvelles d'exportation et de la baisse du prix des objets manufacturés.

Dans les villes, qui concentrent plus du cinquième de la population totale, la société se différencie de plus en plus. Le patriciat rivalise avec les magnats sur les plans matériel et culturel, mais fait alliance avec eux contre la bourgeoisie moyenne (le « commun ») et la plèbe urbaine. Il favorise l'édification de bâtiments administratifs ou utilitaires (hôtels de ville, halles) et se fait construire des demeures richement ornées (maisons de Kazimierz Dolny), à l'instar des nobles qui se font bâtir des châteaux à l'image du nouveau Wawel de Cracovie. Un début d'organisation capitaliste apparaît dans les entreprises minières et métallurgiques, dans les métiers nouveaux (imprimerie). Si Cracovie reste le principal marché intérieur, sa prépondérance est menacée par Varsovie, qui par surcroît devient la capitale à la fin du xvie siècle. Le volume du commerce maritime de Gdańsk est en accroissement à peu près continu jusqu'au début du xviie siècle, le chiffre le plus élevé étant atteint en 1618 ; les rives de la Vistule et de ses affluents se peuplent d'imposants greniers qui entreposent les grains avant de les expédier à Gdańsk. Outre les céréales, le port vend à l'étranger du bois, de la poix, du lin, du chanvre, quelques minerais. Il importe des objets fabriqués (tissus, meubles, armes), des produits alimentaires (même du sel, malgré les gisements nationaux de Wieliczka) et, par la suite, des denrées coloniales. Les trois quarts des bateaux qui se dirigent vers le Sund sont hollandais, les autres étant britanniques ou scandinaves.

Les réalisations et les débats de la Renaissance et de la Réforme ne sont pas moins visibles que dans l'Europe centrale ou occidentale. Que les écrivains soient des ecclésiastiques, souvent d'esprit moderniste, comme le cardinal Oleśnicki et l'évêque Tomicki, ou des laïques (membres de la szlachta surtout, mais aussi des bourgeois et même un paysan, le poète K. Janicki), tous sont des patriotes qui, même lorsqu'ils sont de parfaits latinistes, tiennent à se servir de la langue nationale : Mikołaj Rej, le « père de la littérature polonaise » ; Jan Kochanowski, le « Ronsard polonais ». Tous plaident en faveur de l'instruction, et leurs appels ne sont pas ignorés ; grâce à l'existence d'un millier d'écoles de tous niveaux, le quart de la population masculine sait lire et écrire ; Jan Zamoyski persuade Batory d'ériger en université le collège jésuite de Wilno (1579), et lui-même en fonde une dans sa ville de Zamość (1594). Depuis 1543, les constitutions de la Diète sont éditées en polonais. À la fin du siècle, la Pologne compte vingt imprimeries. Les meilleurs des humanistes élargissent leur idéal aux dimensions du monde : Frycz-Modrzewski (1503-1572) réclame inlassablement l'interdiction des guerres, la justice, la tolérance : cette tolérance dont Copernic, chanoine de Frombork, n'a pu profiter mais que la Confédération de Varsovie proclame en 1573 et dont l'esprit marque, relativement au reste de l'Europe, la crise religieuse en Pologne.

C'est sans massacres et sans guerres que la Réforme a conquis une partie du pays, puis a reflué rapidement. Au luthéranisme, prêché à partir de 1518 en Poméranie et en Grande Pologne, s'est ajouté vers 1540 le calvinisme ; plus facilement accepté (notamment en Petite Pologne), car il ne vient pas de pays germaniques, il est plus rationaliste et plus laïque, et gagne même les milieux de la cour ainsi qu'une partie du clergé. Venu d'Italie, le socinianisme fut également très populaire (Catéchisme de Raków). Le régime de tolérance fut accepté par le roi. De 1552 à 1565, les présidents de la Diète furent des calvinistes. Cette situation amena l'Église catholique à réagir en commençant par se réformer elle-même, sous l'impulsion de Stanislas Hosius (Hozjusz), évêque de Warmie, nommé cardinal en 1560, auteur de la Confessio fidei catholicae (1553), introducteur à partir de 1564 des Jésuites, dont le plus célèbre orateur fut P. Skarga. Dans les pays ruthènes, où l'orthodoxie restait puissante, la papauté se contenta de l'union de Brześć (Brest-Litovsk) : les uniates reconnaissaient la hiérarchie romaine, mais conservaient le rite grec. À la fin du siècle, le catholicisme, soutenu par la royauté, a reconquis la plus grande partie du terrain.

Souverains médiocres et guerres funestes (1587-1763)

À la fin du xvie siècle, la Pologne, qui cumule les inconvénients d'une république nobiliaire et d'un royaume électif, entre dans une longue décadence. La dynastie suédoise des Waza l'entraîne dans des guerres ruineuses et impopulaires. Sigismond III (1587-1632) échoue dans ses tentatives, aussi bien pour réunir le trône de Suède à celui de Pologne que pour conquérir et convertir la Russie (bien que son fils Ladislas en ait été reconnu tsar de 1610 à 1612 et que Smoleńsk ait été provisoirement réoccupé) ou pour repousser les Turcs d'Europe à la demande des Habsbourg. Devenu roi, Ladislas (1632-1648) ramène quelque temps la paix, mais ses exigences fiscales et militaires, jointes à la cupidité des nobles qui asservissent l'Ukraine, provoquent la révolte des Cosaques de Bohdan Chmielnicki, qui ouvre la sinistre période du « déluge » (potop). Son frère, Jean-Casimir (1648-1668), est incapable de venir à bout des Cosaques, alliés aux Turco-Tatars puis aux Moscovites qui envahissent l'Ukraine et la Biélorussie (1654). Les Suédois en profitent pour conquérir presque toute la Pologne (1655). Il fallut une puissante réaction populaire, patriotique et religieuse (résistance victorieuse du monastère de Czȩstochowa), et l'intervention d'autres puissances pour les en chasser. La Pologne dut céder la Livonie à la Suède (traité d'Oliwa, 1660), Smoleńsk et l'Ukraine orientale à la Russie (traité d'Andrusowo, 1667). Jean-Casimir, poussé par la reine Louise de Gonzague-Nevers, essaya de raffermir le pouvoir monarchique ; devant l'opposition violente des nobles, il abdiqua et s'exila en France. Désireux d'être gouvernés par un des leurs, les nobles élurent le médiocre Michał Wiśniowiecki (1669-1673), puis le brillant et séduisant Jan Sobieski (1674-1696), qui repoussa les Turcs à plusieurs reprises et se couvrit de gloire en les obligeant à lever le siège de Vienne (1683), mais ne parvint pas plus que ses prédécesseurs à améliorer les institutions.

Le déclin s'accélère sous les règnes de deux rois saxons. Auguste II (1697-1733), écarté un moment par le client de Charles XII de Suède, Stanislas Leszczyński (1704-1709), reprend son trône grâce à Pierre le Grand. Mais la Pologne est maintenant cernée par trois grandes puissances, puisqu'aux ambitions traditionnelles de l'Autriche s'ajoutent celles, plus récentes, de la Russie et de la Prusse. Et l'armée royale demeure limitée à 24 000 hommes par les nobles. La « guerre de Succession de Pologne » aboutit à la défaite de Leszczyński (1733-1736), mal soutenu par son gendre Louis XV, devant Auguste III (1733-1763) en faveur de qui l'armée russe est intervenue.

Recul économique, social et culturel

En un siècle et demi, la Pologne connaît une régression qui n'est pas due seulement aux désastres de la guerre et qui est un phénomène unique en Europe. Son régime y est d'ailleurs pris comme symbole de l'impuissance, surtout avec l'application systématique (à partir de 1652) du liberum veto, grâce auquel un opposant peut non seulement faire échouer tout projet de loi, mais aussi « rompre la Diète », c'est-à-dire l'obliger à se dissoudre en annulant ce qu'elle a décidé dans sa session.

La « démocratie nobiliaire » est devenue une oligarchie aux mains d'un petit nombre de magnats, laïques (Lubomirski, Zamoyski, Potocki, Czartoryski, Radziwiłł) ou ecclésiastiques (ainsi l'archevêque de Gniezno qui possède 232 villages), étendant sans cesse leur influence, leur richesse, leurs domaines (notamment dans l'Est) et disposant d'une clientèle de hobereaux faméliques, dont les mœurs et la mentalité sont dépeintes de façon savoureuse, pour le xviie siècle, dans les Mémoires de Pasek. Les paysans libres ont pratiquement disparu, à part quelques colons étrangers ; les corvées (quatre à six jours par semaine) et les redevances sont de plus en plus lourdes ; les liens sont complètement coupés entre les masses rurales et le monarque qu'elles avaient longtemps considéré comme leur protecteur.

La Pologne est sans doute le seul État où la part de la paysannerie dans la population totale (65 p. 100 au xvie siècle, 75 p. 100 au xviiie siècle) augmente, aux dépens des autres classes et notamment de la bourgeoisie. Beaucoup de villes ne sont plus que des bourgades en ruines, tombées sous la coupe des nobles. La capitale, Varsovie, a seulement 40 000 habitants. Gdańsk en compte 50 000, mais le trafic du port a fortement baissé : on exporte juste ce qu'il faut de matières premières pour que les magnats puissent acheter à l'étranger des produits de luxe. Comme l'artisanat, l'extraction minière (plomb argentifère d'Olkusz) est laissée à l'abandon.

La vie spirituelle connaît, elle aussi, une certaine décadence. À l'humanisme, à la curiosité, à la tolérance se substituent les conversions forcées, l'obscurantisme, la superstition et d'étranges mystiques d'origine espagnole. Hors la construction d'églises, les Jésuites ne semblent pas avoir joué le même rôle culturel qu'en d'autres pays. La noblesse dans son ensemble affecte de mépriser l'instruction : au château des Branicki, l'écurie abrite 200 chevaux et la bibliothèque 170 volumes ; elle se retranche dans le « sarmatisme » (forme archaïque et rétrograde de chauvinisme), orgueil de toute la nation élue de Dieu, la plus ancienne d'Europe. Pour le xviiie siècle, le tableau ne doit pas être trop poussé au noir : Cracovie est un centre assez actif ; vers 1740, un renouveau s'esquisse en matière d'éducation avec la fondation du Collegium nobilium de Varsovie par le père Konarski, de l'ordre des Piaristes. De plus, la population recommence à augmenter rapidement : elle atteint 14 millions d'habitants en 1771, pour une surface de 735 000 kilomètres carrés.

« Finis Poloniae » (1764-1914)

Les étapes du dépècement (1764-1815)

Pour le malheur de la Pologne, son affaiblissement coïncide avec la montée de ses voisins et avec les inquiétudes causées en Europe par la France. Le dernier roi, Stanislas Auguste Poniatowski (1764-1795), « Européen » fin et cultivé, patriote sincère mais élu sous la pression des Russes, sera victime de la conjoncture européenne autant que de la situation intérieure et de sa propre faiblesse de caractère. Plus il s'efforce de relever le pays et plus il incite à l'intervention ou à la désobéissance ses adversaires du dehors et du dedans, parfois coalisés contre toute innovation. Lui-même, d'ailleurs, n'a jamais envisagé de s'appuyer sur les forces populaires. Son premier plan de réformes – comportant l'abolition du liberum veto – et l'agitation dans les territoires de l'Est servirent de prétexte à l'intervention de Catherine II ; mais la Russie dut se contenter d'un partage partiel à trois (1772) : elle s'attribuait une partie de la Lituanie et de la Biélorussie, alors que l'Autriche recevait une partie de la Podolie et de la Galicie, et la Prusse la basse Vistule (moins Gdańsk) et la Prusse occidentale.

Pologne, 1772-1795

Pologne, 1772-1795

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Les partages successifs de la Pologne au profit des États voisins, entre 1772 et 1795. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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L'émotion qui en résulta facilita le redressement nécessaire, mais le contrôle exercé par les vainqueurs exclut les réformes politiques. L'expansion des Lumières se traduisit, en revanche, par une intense activité de la vie intellectuelle et scolaire, et cela dès le début du règne : création de bibliothèques, de journaux (Le Moniteur, 1764), du Théâtre national de Varsovie (1765), de l'École des cadets (1765), de la Commission d'éducation nationale (1773) qui fut en Europe le premier ministère de l'Instruction publique. Les talents littéraires foisonnèrent, comme au xvie siècle, pour servir la cause nationale : vers satiriques de I. Krasicki, recherches historiques de A. Naruszewicz, études politiques de S. Staszic et de H. Kołłataj, le réformateur de l'Université de Cracovie. Une brillante société cosmopolite fréquentait les salons du château royal et du palais Łazienki. La vie économique se ranimait : les propriétaires s'intéressaient au progrès économique et substituaient le cens ou même les baux de fermage à la corvée, les paysans étaient autorisés à acheter les terres vacantes, les villes connaissaient un regain d'activité grâce au développement des manufactures et des banques ; en 1792, Varsovie atteignait 100 000 habitants.

À la Grande Diète de 1788-1792, les réformateurs firent triompher leurs vues en ce qui concerne l'armée et les impôts. D'accord avec le roi, ils préparèrent presque clandestinement puis firent acclamer la Constitution du 3 mai 1791, inspirée des principes français, mais qui restait très modérée : ministres du roi responsables devant la Diète, octroi de droits politiques à la bourgeoisie, promesses faites aux paysans. Un an après, à l'appel de certains magnats, les troupes russes et prussiennes envahissaient la « jacobinière ». Négocié en l'absence de l'Autriche, le deuxième partage (1793) donnait à la Prusse la Grande Pologne, l'ouest de la Mazovie et Gdańsk, à la Russie une large bande allant de la Dvina au nord jusqu'au Dniestr au sud. Le mutisme observé par la Diète fut considéré comme un acquiescement. L'exaspération patriotique déboucha prématurément sur l'insurrection de Tadeusz Kościuszko, héros de la guerre d'Indépendance américaine (serment du 24 mars 1794 à Cracovie), appuyé par des nobles et des citadins (le cordonnier Jan Kiliński à Varsovie), ainsi que par des troupes de paysans auxquels les insurgés promirent la liberté (proclamation de Połaniec en mai). Mais les Polonais restaient divisés et les forces étaient trop inégales : Kościuszko fut battu et capturé à Maciejowice le 10 octobre ; Varsovie, déjà assiégée par les Prussiens, se rendit le 5 novembre au général russe Suvorov. Le troisième partage (24 oct. 1795) supprima la Pologne et interdit même de mentionner son nom ; Varsovie revenait à la Prusse, Cracovie à l'Autriche, Wilno et Brest-Litovsk à la Russie.

Pendant vingt ans, les espoirs des Polonais se reportèrent principalement sur la France, pour laquelle combattirent dès 1797 les légions de Jan Henryk Dabrowski (leur chant est devenu l'hymne national). Déçus par Alexandre Ier, ils se raccrochèrent à la création en 1807, par Napoléon, du grand-duché de Varsovie, doté d'institutions françaises ainsi que d'une armée sous le commandement de Józef Poniatowski, et agrandi en 1809 d'une partie de la Galicie prise à l'Autriche. Ces espoirs s'effondrèrent en 1812, et les traités de Vienne se contentèrent de reconsidérer les conditions du partage au profit de la Russie qui, en plus des territoires acquis jusqu'en 1795, recevait une sorte de protectorat sur le « royaume du Congrès » (avec Varsovie pour capitale), pourvu d'une constitution et ayant pour roi l'empereur de Russie. Seule Cracovie formait une république indépendante, qui fut réannexée par l'Autriche en 1846.

Les révolutions romantiques (1815-1864)

L'économie du royaume se développa rapidement après 1815 : mesures de protection douanière, ouverture de la Banque de Pologne, progrès agronomique et essor des cultures nouvelles (betterave à sucre), exploitation du charbon de Dabrowa, usines métallurgiques fondées par l'industriel belge J. Cockerill, entreprises textiles à Łódý et ̣Zyrardów (du nom du Français Philippe de Girard). La population put croire pendant quelques années qu'Alexandre Ier favoriserait les activités intellectuelles (inauguration de l'Université de Varsovie par Stanislas Potocki, 1818) et se comporterait en monarque constitutionnel (ouverture solennelle de la Diète, 1818). Mais, à partir de 1820, il pratiqua une politique autoritaire, ne réunit plus la Diète, poursuivit les organisations secrètes (Société patriotique nationale). Nicolas Ier durcit encore cette attitude ; l'agitation se répandit dans l'armée, notamment parmi les élèves-officiers qui se révoltèrent le 29 novembre 1830 sous la conduite de l'instructeur Wysocki, à la nouvelle que des troupes allaient être envoyées contre les forces révolutionnaires de France et de Belgique, et chassèrent de Varsovie le vice-roi Constantin. La Diète suivit le mouvement, déchut Nicolas Ier de son titre de roi de Pologne et forma un gouvernement national de cinq membres présidé par l'aristocrate libéral Adam Czartoryski, avec l'historien J.  Lelewel comme représentant du républicanisme radical. Comme en 1794, les insurgés ne purent ni s'entendre entre eux ni s'appuyer sur le peuple ; ils furent battus à Ostrołȩka en mai 1831, et Varsovie fut occupée par les troupes du général Paskiewicz le 8 septembre.

La répression fut rigoureuse : pendaisons, confiscations, déportations en Sibérie et dans le Kouban, dissolution de l'armée, fermeture de l'Université, remplacement de la Constitution par le Statut organique du 26 février 1832, mainmise des Russes sur les fonctions importantes, menaces de châtiment exemplaire en cas de récidive. La « grande émigration » jeta vers l'Occident plus de dix mille nobles et bourgeois, dont les deux tiers s'installèrent en France, les modérés regroupés autour du prince-roi A. J. Czartoryski qui résidait à Paris, à l'hôtel Lambert, les radicaux autour de Lelewel et de la Société démocratique polonaise dont le siège était à Versailles. Les écrivains et artistes romantiques Adam Mickiewicz (1798-1885), dont Montalembert traduisit en 1833 le Livre des pèlerins polonais, Juliusz Słowacki, Chopin exaltèrent le destin de la nation martyre et providentielle. Dans le royaume même, le calme fut maintenu pendant trente ans. Des troubles affectèrent, autour de 1848, les territoires sous domination prussienne et autrichienne, où la surveillance avait été quelque peu relâchée. Mais E. Dembowski (1822-1846) et L. Mierosławski échouèrent en Poznanie ; le gouvernement de Vienne soutint habilement les paysans de Galicie-Ruthénie contre les propriétaires nationalistes ; enfin, les Polonais accourus, comme le général Bem, au secours des Hongrois succombèrent devant l'armée russe (1849).

Le dernier sursaut révolutionnaire eut lieu dans le royaume. L'avènement d'Alexandre II paraissait offrir des possibilités nouvelles aux nobles libéraux (Société d'agriculture du comte Zamoyski) et même aux intellectuels avancés (École de médecine, 1857 ; réouverture de l'Université, 1861). Mais le malentendu fut vite évident : les patriotes voulaient l'indépendance ou au moins une large autonomie, alors que le gouvernement du grand-duc Constantin (frère de l'empereur) et du margrave Wielopolski exigeait le loyalisme envers la Russie, réprimait brutalement les manifestations des Varsoviens (1861-1862) et décidait d'enrôler dans l'armée les jeunes opposants. Cette dernière initiative déclencha l'insurrection en janvier 1863, et les territoires annexés de l'Est y furent gagnés dans les mois suivants. Mais plus encore qu'en 1831 le mouvement fut paralysé par les dissensions entre « Blancs » et « Rouges » et par l'absence de mesures générales en faveur des paysans. Encouragé par l'appui de la Prusse et l'inaction des autres puissances, Alexandre II confia le rétablissement de l'ordre à M. Muraviev (le « Pendeur de Wilno ») en Lituanie et au comte de Berg en Pologne. Le « dictateur » R. Traugutt, qui avait continué le combat, fut arrêté en avril 1864 et pendu. L'échec n'était pas total : la conscience nationale avait été réveillée, et les paysans reçurent en 1864 des terres dans des conditions beaucoup plus favorables que celles faites en 1861 aux paysans russes. Mais une révolution semblait impossible : les classes dominantes se rallièrent à un loyalisme prudent, et les opposants prônèrent le réalisme et le positivisme.

Vers une société et une mentalité nouvelles (1865-1914)

La Prusse et la Russie étaient décidées à faire disparaître toute trace de particularisme polonais. Bismarck et Guillaume II s'y employèrent pour leur part en interdisant l'usage de la langue nationale (notamment dans les écoles), en persécutant les catholiques (Mgr Ledóchowski), en installant des colons germaniques à la place des propriétaires locaux (Commission de colonisation, 1886 ; loi de 1908 autorisant les expropriations). Pour le gouvernement russe, il n'y avait plus de royaume de Pologne, mais seulement un « Territoire de la Vistule » voué à la russification administrative, religieuse et linguistique. Cette politique se traduisit par un recul culturel dans le peuple : 64 p. 100 d'illettrés en 1862, 82 p. 100 en 1910. Pourtant, le développement économique transformait peu à peu la société, dans laquelle une place croissante était tenue par la bourgeoisie et le prolétariat industriel (le nombre des ouvriers tripla de 1875 à 1905). Les écrivains et les artistes maintenaient les traditions nationales et populaires : l'histoire revivait dans les romans de H. Sienkiewicz, les drames de S. Wyspiański, les tableaux de J. Matejko ; la vie des bourgeois, des paysans, des ouvriers et la situation des femmes étaient décrites par les romanciers B. Prus (La Poupée, Les Émancipées), S. ̣Zeromski (Hommes sans toit), W. Reymont (Les Paysans). Des Polonais de toutes les conditions et de toutes confessions (juifs, notamment) émigraient dans le monde entier, mais gardaient de l'attachement pour leur pays d'origine.

La formation de partis politiques souvent clandestins et la diffusion des idées socialistes s'étendirent sur les trois tronçons de la Pologne et bénéficièrent de la tolérance du gouvernement autrichien, satisfait des résultats de sa politique d'autonomie en Galicie-Ruthénie et désireux de faire pièce à la Russie, sa rivale. Les Universités de Cracovie et de Lwów (Leopol) jouèrent à cet égard un rôle idéologique de premier plan. Le socialisme se répandit en dépit des persécutions de la police russe : en Galicie, le Parti ouvrier fondé en 1879, puis le Parti social-démocrate de I. Daszyński (1892) qui eut plusieurs élus au Parlement de Vienne en 1897 ; dans la partie russe, le « royaume », le groupe « Prolétariat » de Waryński (1882), puis, après les troubles de Łódý en 1892, le Parti socialiste polonais de B. Limanowski et J. Piłsudski, dont le réformisme et le nationalisme heurtaient le Parti social-démocrate polono-lituanien des révolutionnaires internationalistes, Rosa Luxemburg, Marchlewski et Dzieṛzyński. Les autres classes sociales commençaient seulement à se donner des organisations politiques : Parti paysan en Galicie (1895), Parti national-démocrate de Roman Dmowski dans le royaume (1897). Les socialistes participèrent activement à la Révolution de 1905 dans l'Empire de Russie, mais par la suite ils durent se cacher ou émigrer : encouragé par Vienne, Piłsudski monta en Galicie des groupes paramilitaires prêts à combattre contre la Russie. Dans les doumas, les Polonais ne furent guère représentés que par des nationaux-démocrates. À la veille de la guerre, la « question polonaise » – titre de l'ouvrage publié par Dmowski en 1909 – était aussi confusément posée qu'apparemment insoluble.

De la Première à la Seconde Guerre mondiale (1914-1945)

Renaissance de la Pologne (1914-1921)

Les Polonais se virent mobilisés dans les deux camps adverses. Beaucoup n'espéraient, au mieux, qu'une autonomie accordée par le futur vainqueur : le Comité national polonais de Varsovie comptait sur la Russie, alors que le Haut Comité national de Vienne misait sur l'Autriche dont les armées englobaient les légions de Piłsudski. Il devint rapidement évident que la principale menace pour l'avenir venait de l'Allemagne : occupation de Varsovie (août 1915), création d'un nouveau royaume annoncée par le gouverneur-général von Beseler qui cherchait à recruter des soldats polonais (nov. 1916). Piłsudski rompit avec les puissances centrales en 1917 et il fut interné à Magdebourg, au moment où la cause de l'indépendance allait pouvoir bénéficier de la Révolution russe, de l'appui de la France et de la sympathie du président Wilson. Parvenu à Varsovie, il proclama, le 11 novembre 1918, la république et fut reconnu comme chef de l'État, fonction dans laquelle il fut confirmé par la Diète constituante élue le 26 janvier 1919, où, par peur du bolchevisme (un Parti communiste polonais avait été fondé en décembre 1918), la majorité revint aux groupes du centre et de la droite (nationaux-démocrates, populistes de Witos).

Pologne, 1918-1922

Pologne, 1918-1922

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La reconstitution de la Pologne et la difficile délimitation des frontières après la Première Guerre mondiale. 

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La tâche difficile de la délimitation des frontières fut assumée par la Conférence de la paix, où la Pologne était représentée par Dmowski et par le célèbre pianiste Ignacy Paderewski (1860-1941), alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères. Le traité de Versailles définit les frontières occidentales : la Pologne recevait la Poznanie et le « Corridor » qui lui donnait un accès de 70 kilomètres de largeur à la Baltique, séparant ainsi la Prusse orientale du reste de l'Allemagne et attribuant à Danzig le statut de ville libre. Le sort de la haute Silésie, longtemps retardé par les troupes qui opposaient les Polonais de Wojciech Korfanty aux corps francs allemands, fut réglé par le partage d'octobre 1921 : la Pologne en reçut une petite partie, avec le bassin minier de Katowice. Le territoire de Cieszyn (Teschen) fut partagé en juillet 1920 entre la Pologne et la Tchécoslovaquie dans des conditions qui les mécontentèrent toutes deux. La question des frontières orientales était encore plus délicate. Profitant de la guerre civile en Russie, la République polonaise voulait récupérer les territoires possédés par le royaume lors de sa plus grande extension au xvie siècle. Aussi refusa-t-elle la « ligne Curzon » et lança-t-elle vers le sud-est une offensive qui conduisit ses troupes à Kiev en mai 1920. La contre-offensive soviétique les fit reculer jusqu'aux abords de Varsovie, mais Piłsudski, soutenu par les puissances occidentales, contre-attaqua à son tour (le « miracle de la Vistule », août 1920), et le traité de Riga (mars 1921) incorpora à la Pologne une partie de la Biélorussie et de l'Ukraine occidentales avec Lwów. En octobre 1921, un coup de main des Polonais permit de reprendre Wilno aux Lituaniens.

Ignacy Jan Paderewski

Ignacy Jan Paderewski

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Pianiste, compositeur et homme d'État polonais, Ignacy Jan Paderewski (1860-1941) tient son propre rôle dans le film Moonlight Sonata, en 1938. 

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La Pologne reconstituée s'étendait sur 388 000 kilomètres carrés et comptait 27 millions d'habitants (35 millions en 1938). Mais ses frontières, longues de 5 400 kilomètres et bordées par des États hostiles, étaient souvent difficiles à défendre. Les minorités nationales formaient, si l'on y inclut 9 p. 100 de juifs, près du tiers de la population. La Pologne manquait d'unité à bien des points de vue ; les vestiges du démembrement dont elle avait été la victime furent longs à disparaître ; enfin, le territoire avait beaucoup souffert de la guerre.

Les difficultés de la IIe République (1919-1939)

Pendant vingt ans, la Pologne, tout en connaissant un évident essor économique et culturel, fut en proie à des contradictions insurmontables, tant politiques et sociales que diplomatiques. Malgré des institutions démocratiques, elle fut gouvernée pendant une grande partie de la période de façon autoritaire ; le leader le plus prestigieux, Józef Piłsudski (1867-1935), incarnait, dans ses idées et sa politique, toutes les contradictions du pays.

La Constitution du 17 mars 1921, inspirée de la Constitution française de 1875, ouvrit une ère d'instabilité gouvernementale, dénoncée par les adversaires du régime parlementaire et en premier lieu par Piłsudski, qui résigna ses fonctions politiques et militaires. Le président de la République (un socialiste libéral) et les deux Chambres (à majorité conservatrice) devaient affronter, entre autres difficultés, une crise financière analogue à celle que traversa l'Allemagne : recours à la dévaluation (création du złoty par W. Grabski), puis à la déflation. Les dissensions et le mécontentement populaire permirent à Piłsudski de réussir un coup d'État militaire (12-14 mai 1926) et de faire élire à la présidence de la République le chimiste I. Mościcki, un ami personnel. Lui-même ne participait au gouvernement qu'en tant que ministre des Affaires militaires, mais il en prenait la direction en cas de besoin. Depuis le palais du Belvédère, il dirigea effectivement le pays pendant neuf ans en s'appuyant sur le Bloc gouvernemental (Sanacja) et en réduisant une partie de l'opposition au silence. La Constitution adoptée le 23 avril 1935, peu avant sa mort, introduisait un régime présidentiel de type autoritaire (« Le président, autorité suprême de l'État, porte la responsabilité de ses destinées devant Dieu et devant l'histoire »). En fait, Mościcki dut, jusqu'à la guerre, laisser gouverner le Bloc qui faisait presque figure de parti unique et les pâles épigones du maréchal défunt : le général Składkowski, le colonel J. Beck et, à la tête de l'armée, le maréchal E. Rydz-Śmigły.

Jozef Beck

Jozef Beck

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Jozef Beck (1894-1944), ministre polonais des Affaires étrangères depuis 1932 (à gauche), en conversation avec l'ambassadeur français à Varsovie, en 1938, peu avant l'invasion de la Pologne par les Allemands. 

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Malgré les pressions et les menaces, l'opposition relevait la tête. Des manifestations violentes eurent lieu à partir de 1936 dans les villes et les campagnes ; les diverses tendances de la gauche se rapprochèrent, sur l'initiative du Parti communiste, qui tentait de se réorganiser après la sévère épuration ordonnée par Staline. Ce parti est dissous en 1938 par le Komintern. La question agraire, primordiale dans un pays où près des trois quarts de la population étaient des paysans, était loin d'être résolue : les lois de 1920 et 1925 sur le partage des grands domaines furent appliquées très lentement, de telle sorte que 20 p. 100 des ruraux possédaient moins de 2 hectares et que 45 p. 100 n'étaient pas propriétaires. L'industrie était très concentrée, notamment dans la sidérurgie et les textiles, et fortement influencée par les capitaux étrangers ; mais, malgré la construction de ports (Gdynia, créé avec l'aide de la France), les échanges extérieurs se faisaient pour la plus grande part sous pavillon étranger, et la balance commerciale restait généralement déficitaire. Le prolétariat urbain avait considérablement pâti de la crise économique : en 1933, la production industrielle avait diminué de moitié par rapport à 1929 et, sur 1 800 000 ouvriers, on comptait 780 000 chômeurs. La nouvelle classe moyenne aspirait à la stabilité financière et aux libertés politiques. Les minorités ethniques se plaignaient d'être brimées sur les plans religieux, culturel, administratif.

La Pologne avait été restaurée dans des conditions qui ne lui laissaient en Europe qu'une alliée, la France (accords de 1921). Mais, dans la perspective d'une revanche allemande, le pacifisme de la gauche française et le silence du pacte de Locarno (1925) sur les frontières germano-polonaises l'inquiétaient. La montée du nazisme conduisit Piłsudski, de plus en plus méprisant envers les démocraties occidentales, à se garantir du côté soviétique (traité de non-agression en 1932, reconduit en 1934 pour dix ans) et aussi, sur les conseils de Beck, successeur de Zaleski aux Affaires étrangères depuis novembre 1932, du côté germanique (engagement de non-agression pour dix ans, 26 janv. 1934). Signé quelques jours avant la mort du maréchal, le pacte franco-soviétique amena Beck à faire savoir que la Pologne était décidée à ne pas laisser les troupes de l'U.R.S.S. traverser son territoire. Le 30 septembre 1938, son gouvernement mit à profit les accords de Munich pour adresser à Prague un ultimatum exigeant la cession de la partie tchécoslovaque du territoire de Cieszyn : il annexa ainsi 1 000 kilomètres carrés et 230 000 habitants, mais la mainmise de Hitler sur la Tchécoslovaquie désignait la Pologne comme sa prochaine victime ; Hitler prit prétexte de la garantie solennellement offerte par l'Angleterre et la France pour dénoncer l'accord germano-polonais (avr. 1939). L'échec des négociations anglo-franco-soviétiques aboutit à la conclusion du pacte germano-soviétique (23 août), complété par des articles secrets qui délimitaient les zones d'influence des deux signataires en Pologne (les historiens des pays de l'Est en nièrent officiellement l'existence). Le 1er septembre 1939, à l'aube, les troupes allemandes envahissaient sans déclaration de guerre le territoire polonais.

Le pays martyr de l'Europe (1939-1945)

Surprise avant d'avoir achevé sa mobilisation et très inférieure en potentiel militaire et en nombre, l'armée polonaise fut écrasée, malgré sa bravoure, par le Blitzkrieg des envahisseurs. Ceux-ci arrivèrent le 8 septembre devant Varsovie ; d'abord repoussés, ils revinrent et Varsovie fut complètement investie et capitula le 27 ; les derniers combats cessèrent le 5 octobre, au sud-est de Varsovie ; les chefs politiques et militaires se réfugièrent en Roumanie. Le 17 septembre, les troupes soviétiques étaient entrées en Pologne orientale, invoquant le sentiment national des populations ; après des négociations difficiles, l'U.R.S.S. obtint, le 28, que la frontière créée entre elle et le Reich fût portée sur le Bug, ce qui correspondait à peu près à la ligne Curzon. Les zones annexées ont été intégrées aux Républiques soviétiques d'Ukraine et de Biélorussie. Dès le 8 octobre, les territoires ayant appartenu à l'Allemagne avant 1918 furent incorporés au Reich (Gau de Dantzig, Gau de la Warta). Les autres régions conquises par les nazis formèrent un gouvernement général, avec Cracovie pour capitale, administré par H. Frank, lequel recevait ses ordres directement de Hitler.

Ultimatum

Ultimatum

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Les habitants de Varsovie lisent l'ultimatum d'Hitler, le 31 août 1939 : la capitulation ou l'invasion. Le lendemain, les troupes nazies envahissent le pays 

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Le Führer ne cachait pas que, selon ses plans, le peuple polonais devait être réduit en esclavage au profit des maîtres germaniques, et tous les opposants ou suspects liquidés. Dès octobre 1939, les juifs furent enfermés dans quelques ghettos ; celui de Varsovie devait être anéanti après le soulèvement d'avril-mai 1943. Les « territoires incorporés », peuplés de 9 millions d'âmes, furent soumis, sous le contrôle de H. Himmler, à une germanisation intensive dans tous les domaines de la vie matérielle et spirituelle ; les Polonais « irrécupérables » y subsistaient en tant que « personnes protégées », soumises à une discrimination lourde et humiliante ; 800 000 colons allemands venus de la Bessarabie et des pays baltes soviétisés y furent installés dans les meilleures conditions. Hitler n'ayant pas encore d'idées arrêtées sur l'avenir qu'il réservait à l'Europe orientale, le gouvernement général avait un statut assez confus et ses 12 millions de Polonais une nationalité indéterminée. Il rappelait un peu le Protectorat de Bohême-Moravie, avec un secrétaire d'État, une douzaine de services ayant leurs homologues dans les ministères allemands, des provinces, des districts, une police auxiliaire (Sonderdienst) recrutée parmi les habitants de race germanique, un Service du travail (Baudienst) affectant les hommes de dix-huit à soixante ans. Dans les vues de Himmler en 1942, le gouvernement général devait, lui aussi, être « colonisé ». Que seraient devenus les Polonais ? Peut-être auraient-ils été déportés en Sibérie, une fois l'U.R.S.S. vaincue. En attendant, la Pologne se couvrit de camps de travail forcé, puis de camps de concentration et d'extermination : Auschwitz (Oświȩcim), Majdanek, Treblinka.

Au-dehors, la résistance fut conduite par le gouvernement du général W. Sikorski, établi à Londres. Ce dernier disposait d'une armée qui combattit en Occident (accord anglo-polonais du 5 août 1940), puis d'une autre recrutée parmi les prisonniers en U.R.S.S. et commandée par le général W.  Anders (accord soviéto-polonais du 14 août 1941), qui s'illustra au Moyen-Orient et en Italie (Monte Cassino). En Pologne même, une grande partie du Sanacja et les partis hostiles au « régime des colonels » se réformèrent dans la clandestinité, avec des cadres, une presse, des tribunaux, des écoles et des forces armées rassemblées dans l'Armia Krajowa (A. K. : « Armée de l'intérieur »), qui organisa des sabotages, des coups de main et des attentats (exécution du général Kutschera). La résistance prit un caractère à la fois plus étendu et plus complexe après juin 1941. Le Parti communiste fut reconstitué en janvier 1942, sous le nom de Parti ouvrier polonais, par M. Nowotko et W.  Gomułka. En accord avec les socialistes de gauche, il fit harceler les occupants par l'Armia Ludowa (A. L. : « Armée populaire », créée en janvier 1944 ; auparavant, il s'agissait de la Garde populaire, G.L.). Les rapports entre les communistes de l'A. L. (22 000) et la Résistance nationale (360 000) se tendirent après la découverte (avr. 1943) des fosses de Katyń contenant 4 143 cadavres d'officiers polonais tués par le N.K.V.D. soviétique et la mort de Sikorski (juin 1943). Staline fit enrôler des unités de Polonais sympathisants dans l'Armée rouge et accorda son patronage à un Parlement provisoire, le Conseil national populaire (déc. 1943), puis, après l'entrée des troupes soviétiques en Pologne, au Comité polonais de libération nationale (22 juill. 1944, date actuelle de la fête nationale) ; celui-ci nationalisa presque aussitôt l'industrie et promulgua la réforme agraire. L'insurrection déclenchée à Varsovie par le général Bór-Komorowski, chef de l'Armia Krajowa, critiquée et non soutenue par l'U.R.S.S., fut écrasée après deux mois de terribles combats (août-sept. 1944), ce qui aggrava encore les désaccords entre les communistes et le gouvernement de Londres présidé par S. Mikołajczyk, puis par T. Arciszewski.

Les accords de Yalta (1945) entre l'U.R.S.S., les États-Unis et la Grande-Bretagne fixèrent les frontières orientales et occidentales du nouvel État polonais, décalé vers l'ouest, plus petit mais plus homogène. Le Comité de Lublin, transféré dans Varsovie libérée en janvier 1945, s'élargit le 28 juin en un gouvernement de coalition présidé par le socialiste de gauche Osóbka-Morawski, avec pour vice-présidents Gomułka, secrétaire général du Parti ouvrier, et Mikołajczyk, leader du Parti paysan ; le chef de l'État était le communiste B. Bierut.

Pologne, 1939-1945

Pologne, 1939-1945

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Le glissement vers l'ouest du nouvel État polonais, après les accords de Yalta en 1945. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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La Pologne fut le pays le plus durement atteint par la guerre et l'occupation, tant en ce qui concerne les pertes humaines (6 028 000 morts, dont 3 millions environ de juifs) que matérielles (98 p. 100 du matériel motorisé, 74 p. 100 de l'équipement ferroviaire, 70 p. 100 des entreprises industrielles, 40 p. 100 des constructions urbaines). Les Polonais estiment que 150 000 criminels de guerre ont sévi sur leur territoire ; dans les vingt-cinq ans qui ont suivi la fin des combats, 30 000 ont été condamnés, dont 5 300 en Pologne même.

Ruines de Varsovie

Ruines de Varsovie

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Le 1er août 1944 éclatait l'insurrection de Varsovie. Écrasée par les troupes allemandes, elle se terminait le 2 octobre 1944. La ville était pratiquement rasée. 

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—  Michel LARAN

La Pologne populaire

Pays ayant une riche tradition millénaire d'institutions politiques propres et d'esprit démocratique, pays dont la population se caractérisait, tout le long de son histoire, par un patriotisme farouche et par l'attachement viscéral à la liberté, la Pologne se trouva en 1944 – par le sort de la Seconde Guerre mondiale où elle fut « l'inspiration du monde » (paroles de F. D. Roosevelt) – à la croisée de chemins, sans pourtant pouvoir choisir librement la solution déterminant son avenir. Horriblement dévastée par la guerre, par la barbarie de l'occupation hitlérienne et les déportations massives : ses pertes en vies humaines entre 1939 et 1945 s'élevèrent à 6 028 000 citoyens et ses dommages matériels à environ 50 milliards de dollars.

Mécanismes de la vie politique

Origine et affirmation juridique

Le régime au pouvoir à partir de 1944 a sa genèse dans l'action politique clandestine entreprise sous l'occupation hitlérienne du pays. Le gouvernement fut reconnu d'abord par l'U.R.S.S. (en 1944) puis par plusieurs pays occidentaux (été de 1945) ; il remporta les premières élections (truquées) à la Diète en janvier 1947. L'opposition y fut réduite à 38 mandats sur 432 : ce fut sa dernière manifestation légale avant sa suppression par le régime.

La conférence de Potsdam (1945) ayant reconnu les droits de la Pologne aux territoires ex-allemands de l'Ouest et du Nord, un référendum populaire confirma, dès 1946, à la fois ces nouvelles structures territoriales et les transformations économiques. La « petite Constitution » de 1947 et plusieurs actes législatifs ont alors réglé la situation juridique des nouveaux organes de l'État. Le 22 juillet 1952 fut votée par la Diète la Constitution qui fit de l'État une « démocratie populaire où le pouvoir appartient au peuple travailleur des villes et des campagnes ».

Structure de l'État

D'après la Constitution de 1952, les futurs députés sont d'abord présentés uniquement par les organisations de travailleurs, puis ils sont élus au suffrage universel, ce qui limite la représentation à tous les échelons et restreint les droits et libertés civiques, excluant a priori l'existence d'une opposition légale. Ce système électoral – introduisant le suffrage universel – et la collégialité des organes fondamentaux de l'administration se trouvent formellement généralisés ; mais la liste électorale unique est présente à tous les niveaux, et le Parti ouvrier unifié (issu de la fusion des communistes avec le traditionnel ancien Parti socialiste, alors disparu) décide du choix de tous les candidats, quelle que soit leur étiquette.

La Diète unicamérale, élue pour quatre ans, représente d'après la Constitution « l'organe suprême du pouvoir de l'État » ; elle est composée de 460 députés, qui bénéficient des immunités traditionnelles et dont certains sont aussi des représentants des sans-parti. Deux sessions parlementaires plénières sont convoquées annuellement par le Conseil d'État, la session d'automne traitant du budget et du plan économique national. Les 19 commissions parlementaires travaillent pendant toute l'année. La Diète désigne et révoque le Conseil d'État, collège composé de 17 membres et exerçant collectivement, depuis 1952, les attributions de la présidence de la République ; le gouvernement est aussi désigné et révoqué par la Diète ; il en est de même pour le procureur général et le président de la Chambre suprême de contrôle. L'initiative législative appartient concurremment au Conseil d'État, au gouvernement et à la Diète. Pendant les intersessions, le Conseil d'État peut publier les décrets-lois (droit dont on abusait avant 1956 et dont on ne fait pratiquement plus usage depuis lors). Le rôle de la Diète reste pourtant effacé en fait, face à la domination des organes centraux du parti (Comité central, Bureau politique) ; on note parfois une certaine tendance à créer des conditions plus favorables aux députés afin qu'ils remplissent réellement leurs attributions constitutionnelles.

La Constitution prévoit l'existence d'un système unique d'organismes représentatifs hiérarchisés (centraux et périphériques), en éliminant l'ancien dualisme d'entités territoriales du pouvoir central et de celles du « gouvernement local ». Le Conseil d'État, en tant qu'émanation de la Diète, se trouve organiquement relié au mécanisme de 5 933 » conseils populaires » homogènes, dont 22 conseils départementaux (le territoire est divisé en 17 voïvodies et 5 villes assimilées aux voïvodies), 391 conseils d'arrondissements (317 et 74 villes assimilées), 755 communes urbaines et 4 671 agglomérations rurales groupant plusieurs villages (données de 1970). Au sein de chaque conseil, la « présidence » élue exerce des attributions exécutives – les services internes, composés de fonctionnaires nommés, lui étant subordonnés. Les commissions de chaque conseil peuvent comprendre des personnes qui lui sont extérieures. Leurs attributions dépassent le domaine de l'administration proprement dite et s'étendent aussi à la gestion économique, à l'activité culturelle et au contrôle dit social. Un mécanisme de « double subordination » est ainsi réalisé conformément au modèle du «  centralisme démocratique » : verticalement, les conseils populaires aux échelons inférieurs sont subordonnés à ceux des échelons supérieurs ; horizontalement, les présidences et les services (en dehors de leurs subordinations au gouvernement) dépendent aussi du conseil plénier donné, ainsi que, dans une certaine mesure, du corps électoral pouvant à tout moment révoquer les élus. On trouve, par conséquent, sur tout le territoire, les mêmes rouages du mécanisme du pouvoir auxquels correspond l'organisation hiérarchisée de l'appareil du parti ; la domination de ce dernier, en tant que centre d'inspiration, de décision et de contrôle, sur la pyramide de conseils populaires, caractérise le système.

Gouvernement et administration

Le nombre de ministres est fixé par la Diète à laquelle le gouvernement (Conseil des ministres) rend compte de son action. De fait, la plupart des ministres sont en même temps membres de la Diète et du parti, notamment les titulaires des postes clés. Cela ne s'oppose pas au cumul possible de postes ministériels et de fonctions dirigeantes dans le parti ; mais le premier secrétaire de ce dernier, qui est la première personnalité politique du pays, n'est généralement pas membre du gouvernement.

Il faut noter la tendance à créer, pour les vice-Premiers ministres, des attributions de coordination de l'activité de plusieurs ministères. Si le Conseil des ministres et diverses commissions centrales annexes (planification, petite industrie, travail et salaires, science et technique) ont un caractère collégial, les ministères sont des organes de type monocratique. Les grandes branches de l'autorité gouvernementale ont leurs contreparties au sein de l'appareil central du parti.

Le gouvernement autant que les organes de l'administration consacrent une grande part de leur activité aux affaires économiques. Aux échelons inférieurs, la gestion économique appartient aux « unions industrielles » par branches (qui ont, en 1958, remplacé les anciennes « directions centrales ») et, en outre, aux présidences de conseils populaires de voïvodie et d'arrondissement. Un équilibre nécessaire entre les gestionnaires étatiques de l'économie et les intérêts propres des entreprises est constamment recherché à travers des expériences successives ; jusqu'en 1956, la planification était très centralisée et rigide ; puis, à la suite de l'« Octobre polonais » (1956), on a passagèrement essayé de pratiquer l'autogestion ouvrière, pour finalement se limiter à un certain élargissement d'attributions et de responsabilités à des échelons inférieurs de gestion ; les méthodes de planification se sont assouplies, et l'on est parvenu temporairement à une plus grande élasticité des formes de direction.

En outre, est possible une critique des activités de l'administration par les administrés eux-mêmes, et cela grâce à des mesures telles que la codification de la procédure administrative non contentieuse, la sanction constitutionnelle du droit à soumettre des motions au pouvoir, le contrôle dit « social » exercé par les conseils populaires, grâce enfin à l'action constante des correspondants de la presse écrite. Ainsi l'efficacité relative des recours hiérarchiques, voire des motions, n'est pas contestable, puisque, si toute critique du pouvoir politique est exclue, celle de la bureaucratie étatique et des organisations sociales est admise, et même dans un sens encouragée. Mais, étant donné l'inexistence de la juridiction administrative (supprimée en Pologne dès 1939, sauf dans le domaine de la sécurité sociale) – cela en dépit de nombreux projets et de l'appui de l'opinion publique –, ces moyens de défense restent en fin de compte insuffisants. Depuis 1971, on remarque cependant une tendance à leur renforcement.

Le contrôle de toute l'action économique, financière et organisatrice de l'administration est confié à la Chambre suprême de contrôle (organe indépendant de l'exécutif) appelée constitutionnellement à contrôler les organes du sommet et les organes périphériques ; ces attributions s'étendent avant tout à l'exécution du budget et à la réalisation des plans économiques, mais aussi au contrôle de la légalité, de l'opportunité, de l'intégrité et de la justification économique de toute activité administrative (production, rendement, qualité de gestion, etc.). Cet organe propose à la Diète de donner au gouvernement le quitus de sa gestion.

Il est à noter aussi le rôle spécifique du Ministère public (Prokuratura) dans le domaine du contrôle de l'administration. Il s'agit d'une hiérarchie d'organes, indépendants, depuis 1950, des organes judiciaires et du ministère de la Justice ; en dehors de leur rôle d'accusateurs publics dans les affaires pénales, ils exercent le contrôle de la légalité administrative et celui des activités des unités de l'économie nationalisée, sans pourtant pouvoir annuler les actes respectifs. Ce contrôle semble, pratiquement, peu efficace eu égard à la surcharge du Ministère public, à la diversité de ses tâches et à l'inexistence de garanties légales concernant l'efficacité de son ingérence sur ce plan.

Organisation judiciaire

À la tête des organes judiciaires se trouve la Cour suprême composée de quatre Chambres (civile, pénale, militaire, de travail et assurances sociales) ; ses membres sont « élus » par le Conseil d'État pour cinq ans. L'annonce constitutionnelle concernant l'élection des juges de tous les tribunaux ordinaires n'a pas été appliquée. Les tribunaux sont organisés en fonction de la division administrative du pays (arrondissements, voïvodies). À l'exercice de la justice participent aussi des assesseurs populaires (désignés par les conseils populaires). En outre, il existe des tribunaux d'assurances sociales, des tribunaux militaires et des organes d'arbitrage économique pour les litiges entre les unités de l'économie nationalisée.

L'importante œuvre de codification des branches du droit (droit civil, droit pénal, procédure, etc.), entreprise depuis 1945, mérite d'être signalée.

Politique intérieure et politique étrangère

La réforme agraire

En transformant de fond en comble la structure économique antérieure, le nouveau régime tendait à mettre en marche des mécanismes socio-politiques suivant les grandes lignes des conceptions marxistes-léninistes.

La réforme agraire de 1944 (expropriation des biens fonciers au-dessus de 50 ha) fut radicale et améliora la situation des paysans pauvres. Le décret du 6 septembre 1944, supprimant la grande et moyenne propriété foncière, maintenait la propriété privée des fermes, ce qui était contraire aux dogmes collectivistes mais fut alors conçu comme une tentative de créer une atmosphère de confiance et de contribuer à consolider le régime.

Le gouvernement a distribué environ les deux tiers de la réserve de terres cultivables devenues disponibles par suite de la guerre, des mouvements massifs de population et de la réforme agraire, soit 6 070 000 hectares distribués sur environ 9 millions d'hectares ; il en garda le tiers restant pour l'État. Il en résulta que le secteur nationalisé, représentant environ 16 p. 100 des terres cultivées, n'assura que 8 p. 100 de la production agraire totale, tout en bénéficiant en 1968 de 19,7 milliards de złoty en crédits d'investissement, en comparaison des 14 milliards de złoty accordés à ce titre à la même époque aux fermes privées.

Si on a néanmoins augmenté notablement le nombre de fermes viables en élevant le niveau moyen de vie de la paysannerie, ce fut au prix d'une politique déterminée de collectivisation forcée (dite « volontaire ») ; elle fut accompagnée de contraintes et de discriminations qui, souvent, engendrèrent des conflits (pression fiscale, livraisons imposées de produits agraires à l'État, existence du monopole étatique du marché déterminant les prix, etc.) et obtinrent des résultats plutôt médiocres (267 000 ha en 1960 et 287 000 ha en 1970 appartenaient aux « coopératives de production rurale »). Il s'ensuivit une crise latente grave : méfiante quant aux intentions futures du gouvernement et ne pouvant créer une assise matérielle suffisante pour agrandir son potentiel de production, la paysannerie polonaise souffrait de la pénurie d'investissements, de la réglementation des prix à l'achat et à la vente, de la stagnation économique. Parallèlement s'est effectué un transfert massif de la jeune main-d'œuvre rurale vers les villes : la population agricole, de 60 p. 100 en 1931, tomba à 47,1 p. 100 en 1950 et à 29,5 p. 100 en 1970. Après le bouleversement de 1956, le régime mit fin à la contrainte collectiviste à la campagne, se distinguant en cela de tous les autres régimes communistes ; le nombre de « coopératives de production » rurales passa de 10 510 en 1956 à 1 978 en 1960, 1 251 en 1965 et 1 096 en 1970, le nombre de travailleurs agricoles étant tombé de 7,47 p. 100 en 1950 à 6 p. 100 en 1970. La progression de la production agricole étant insuffisante pour la consommation de la nation, la Pologne fut obligée d'importer des produits agricoles, ce qui contribua à l'apparition des crises successives ; après celle de la fin de 1970, on a officiellement annoncé le remplacement des livraisons obligatoires par des achats aux prix du marché.

Nationalisation et planification

La nationalisation des entreprises et le développement planifié de l'industrie (en particulier l'industrie lourde) sont en principe d'un essor rapide : la production industrielle étant de 100 en 1950 (année de référence), on constate qu'elle atteint 338 en 1960 et 750 en 1970. Plusieurs branches de production (par exemple les industries mécaniques et chimiques) ont été rénovées. La Pologne modernise ainsi progressivement sa structure économique retardataire : déjà en 1960, l'extraction du charbon se chiffre à 113,3 millions de tonnes (172,2 Mt en 1970), ce qui assure au pays la sixième place dans le monde ; en produisant 6,681 Mt d'acier en 1960 (11,792 Mt en 1970), la Pologne fait partie des dix plus grands producteurs mondiaux de l'acier ; l'industrie du bois occupe la neuvième place, les industries chimique et sucrière la dixième place. Mais ces résultats ont été atteints au prix de sérieuses disproportions entre l'édification précipitée du potentiel de production et la consommation des masses, cette dernière n'atteignant pas le niveau minimal correspondant aux besoins réels de la communauté. On constate une série de symptômes de crise, accompagnés du mécontentement des ouvriers (essais constants de grève réprimés par la force), de l'attitude dogmatique des gouvernants, de la tendance à identifier la situation du pays avec le modèle soviétique, de la prépondérance de relations économiques avec l'U.R.S.S. (souvent défavorables pour la Pologne), de l'attitude négative du régime à l'égard de l'initiative privée, de l'insuffisance notoire des salaires et de l'apparition d'une technocratie économiquement privilégiée. La politique économique s'efforce d'assurer malgré tout la réalisation des plans, qui se caractérisent par l'étouffement des initiatives des entreprises et aboutissent aux poussées effectives de chômage qu'on cache. Certains efforts de redressement économique et essais de renouvellement de la vie politique datent de 1971-1972.

Dans le domaine de la politique culturelle, il faut signaler l'effort efficace qui permit d'éliminer l'analphabétisme : création de bibliothèques et d'éditions nombreuses de publications de toute sorte et à bas prix devant servir la propagande officielle, organisation de loisirs, ouverture aux masses de l'accès à l'éducation élargie et gratuite, initiatives concernant l'éducation permanente. Sur le plan social furent créés un système gratuit et généralisé de protection de la santé et de sécurité sociale sans discrimination, des loisirs pour les travailleurs, divers avantages sociaux pour l'ensemble des salariés, l'unification et la modernisation du droit codifié du travail.

Les libertés publiques

Avant 1952, les droits et libertés civiques étaient constitutionnellement refusés aux ennemis du régime, la ligne politique générale étant modifiée aux différents stades de l'évolution, avec des mouvements cycliques de libéralisation partielle en rapport avec les crises économiques. Le développement excessif de l'appareil de sécurité et la diminution du rôle réel des organismes sociaux, surtout avant 1956, accentuaient le caractère souvent oppressif du pouvoir (censure, atteintes à l'autonomie de l'enseignement et de la recherche) et provoquaient en outre des protestations réprimées et l'émigration des talents.

Toutefois, des textes légaux qui remontent à 1952 (en particulier, l'article 71 de la Constitution) garantissent les droits inhérents à tout régime démocratique et acceptent la Déclaration universelle des droits de l'homme ; cependant, le traitement restrictif de ces derniers devint la règle dans l'intérêt de la défense, par tous les moyens, du régime et de l'ordre établis. L'appareil du parti, maître absolu de la propagande, dispose des moyens d'information et se trouve, de ce fait, placé au-dessus de tout mécanisme de droit objectif. Des « agressions » internes réitérées contre divers groupes minoritaires de la population (un certain nombre d'intellectuels, de croyants, de jeunes, de « sionistes » en 1968-1969) engendraient une atmosphère de crainte et d'incertitude voulues, un climat général d'arbitraire chez les détenteurs du pouvoir, la dégradation des institutions, la méfiance populaire à leur égard et le déphasage entre le pays réel et le pays légal.

La situation de l'Église catholique romaine en Pologne (25 diocèses) – environ 95 p. 100 de la population étant baptisée – est unique parmi tous les pays de l'Est. Forte de sa tradition millénaire, de sa lutte contre l'occupant, de ses assises populaires, l'Église rencontra pour des raisons souvent d'ordre politique, depuis 1944, une série de difficultés : dénonciation unilatérale du concordat, censure d'une partie de la presse catholique, pression fiscale, démantèlement de biens immobiliers, propagande athée, condamnations d'ecclésiastiques, internement du cardinal-primat S.  Wyszyński entre 1953 et 1956, etc. Une diversion fut tentée à l'intérieur (soutien accordé aux « prêtres patriotes », création de l'association Pax). Mais la résistance farouche de l'Église influençait ses rapports avec l'État ; les intérêts électoraux du régime menaient à des améliorations passagères du climat ; une commission mixte exerce parfois une influence modératrice. L'Église a essayé à plusieurs reprises d'obtenir du Vatican la reconnaissance définitive de nouveaux diocèses dans les territoires ex-allemands ; l'État, de son côté, a réattribué à l'Église des biens ecclésiastiques dans ces territoires ; tout cela a mené, dès 1970-1971, à une sorte de « coexistence pacifique », voire peut-être à un début de compréhension réciproque. Le 28 juin 1972, l'administration ecclésiastique en Pologne a été reconnue par le Saint-Siège dans les frontières de l'État polonais actuel.

Politique étrangère

La présence ininterrompue de troupes soviétiques en Pologne depuis 1944 et l'accord de 1945 avec l'U.R.S.S. (renouvelé en 1965 et en 1985), concernant l'établissement des liens d'amitié, d'aide mutuelle et de coopération économique, sont devenus les facteurs fondamentaux de toute politique étrangère polonaise, désormais sous l'influence décisive de l'U.R.S.S. La Pologne est, depuis 1949, membre du Comecon (Conseil d'assistance économique mutuelle des pays de l'Europe socialiste) et, depuis 1955, du « pacte de Varsovie ». Elle appartient aussi à l'O.N.U. et à ses institutions spécialisées. En août 1950, le traité avec la République démocratique allemande a confirmé le tracé de la frontière occidentale, conforme aux décisions de Potsdam de 1945 et à la raison d'État polonaise.

Dans ses rapports avec l'Occident, la Pologne a signé en 1970 une déclaration avec la France confirmant l'amitié traditionnelle et prévoyant une collaboration. De même, les rapports difficiles avec la république fédérale d'Allemagne n'ont pas empêché la conclusion d'un accord, en décembre 1970, tendant à normaliser les relations futures. La Pologne a soumis en 1957 à l'opinion mondiale le plan Rapacki, qui concerne l'établissement d'une zone désatomisée en Europe centrale. Elle se prononçait aussi constamment en faveur d'une Conférence internationale de sécurité européenne.

Le déficit du bilan du commerce extérieur, quant à lui, n'a pas encore pu être éliminé par l'exportation de matières premières et de produits fabriqués, en dépit de certains résultats positifs qui sont loin d'être négligeables. Le chiffre d'affaires du commerce extérieur s'élevait à 5 210 millions de złoty en 1950, à 11 282 en 1960 et à 28 261 en 1970.

Grandes lignes de l'évolution politique, à travers le rôle de trois détenteurs consécutifs du pouvoir

L'évolution politique du régime polonais d'après-guerre peut être retracée en fonction de l'influence déterminante exercée par Bierut, Gomułka et Gierek.

Entre 1944 et 1948, ainsi qu'entre 1956 et 1970, c'est Gomułka qui était à la tête du parti, lui donnant chaque fois une empreinte nationaliste et manifestant son caractère intransigeant aussi bien dans ses élans positifs que dans ses erreurs. Bien qu'adversaire acharné de tout courant anticommuniste, il a su se montrer rigide à l'encontre de certaines consignes de Staline. Mais son attitude conciliante à l'égard de Tito, condamné alors par Staline, et avant tout sa volonté initiale de continuer l'édification du régime polonais quelque peu différent du modèle soviétique lui coûtèrent, entre 1948 et 1956, son pouvoir et même jusqu'en décembre 1954, sa liberté.

Wladyslaw Gomulka et Tito à Belgrade, 1957

Wladyslaw Gomulka et Tito à Belgrade, 1957

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Wladyslaw Gomulka (1905-1982), premier secrétaire du Parti communiste polonais, de face, est reçu à Belgrade par le maréchal Tito (1892-1980), en 1957. 

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Bierut, par contre, au pouvoir entre 1949 et 1956, entièrement soumis à Staline et ex-« apparatschik » prosoviétique, devait faire intensifier des contraintes économiques et culturelles de toutes sortes et la terreur policière. Présent à Moscou au moment du XXe congrès du Parti soviétique en mars 1956 – lorsque Khrouchtchev dénonça les crimes de Staline –, Bierut, frappé de malaise, devait décéder rapidement.

Pendant le bref intermède d'Edward Ochab à la tête du parti en 1956 – le mécontentement populaire croissant toujours –, la situation devint explosive et mena à la sanglante révolte ouvrière de Poznań du 27 juin 1956. L'amélioration de méthodes et la libéralisation du régime étant considérées comme des nécessités fondamentales, Gomułka, revenu au pouvoir après les événements dramatiques de l'« Octobre polonais », en 1956, fut pour un temps le symbole de l'intransigeance à l'égard de l'U.R.S.S. Alors à l'apogée de sa popularité, il procéda à la réhabilitation des persécutés au cours des années précédentes, obtint le rappel de « conseillers » soviétiques de Pologne et le remboursement par l'U.R.S.S. de 2 milliards de roubles à titre de récompense pour l'exploitation de l'économie polonaise. Mais, progressivement, Gomułka s'éloigna de la société et s'enfonça dans les anciennes pratiques autoritaires. Ce processus de déchéance évolutive durant les années soixante constitue le thème passionnant d'une analyse possible, à caractère socio-économique, de l'homme au pouvoir et de son échec. La crise, longtemps latente, mena d'abord à la révolte des étudiants, des universitaires et des écrivains en mars 1968, expression dramatique d'une déception généralisée. Les événements de Varsovie, plus ou moins provoqués par la police, ne se sont pourtant pas étendus aux masses d'ouvriers, le pouvoir ayant alors réussi à limiter leur incidence à l'intelligentsia estudiantine et universitaire.

Le soulèvement de décembre 1970 sur la côte de la Baltique – manifestation révolutionnaire de désenchantement cruel des ouvriers, avec deux années de retard sur les étudiants – fut provoqué directement par l'augmentation vertigineuse des prix d'alimentation, servant de détonateur. Cela mit fin au pouvoir de Gomułka et de son équipe et mena à l'abolition de mesures économiques décrétées par lui.

Les événements de 1956 et de 1970 révèlent une certaine régularité politique quant à la survie des équipes au pouvoir en régime communiste polonais : leur fin n'est pas la conséquence d'un vote parlementaire ou le résultat d'élections libres, mais celui d'une révolte armée de la population laborieuse.

C'est ainsi qu'advint au pouvoir Gierek qui, à l'opposé de ses prédécesseurs, avait vécu plus de vingt ans dans les pays occidentaux comme mineur et militant communiste. Il s'est décidé immédiatement à modifier la situation antérieure, à commencer par une démocratisation relative de la vie sociopolitique, sans pourtant affaiblir en quoi que ce soit le rôle dirigeant du parti monopoliste et la coopération, teintée de subordination, avec l'U.R.S.S. L'augmentation du niveau de vie des masses et la lutte contre la crise économique menaçante constituent ses objectifs primordiaux. Ainsi il semble avoir repris, avec plus de prudence, l'ancien programme gomulkiste de 1956, avec des essais tendant à concilier ce qui peut paraître inconciliable : un certain degré de démocratisation et le pouvoir autoritaire ; l'indépendance nationale et la subordination à l'U.R.S.S. ; le libéralisme et le communisme.

Vingt-sept ans après la constitution du régime communiste en Pologne, le pays trouve à la fois son espoir et son désespoir dans sa situation géopolitique entre l'U.R.S.S. et l'Allemagne. Sa politique, interne et extérieure, est fonction de ce voisinage.

Les perspectives d'évolution

Les difficultés à surmonter par suite des dévastations dues à la guerre et à l'occupation, du chaos qui en résulta et de la transformation socio-économique étaient en Pologne d'une importance inconnue ailleurs. Les dimensions des migrations internes et externes, la simultanéité de la reconstruction et de la transformation, l'application du modèle de l'U.R.S.S. constituaient des handicaps écrasants. Et, pourtant, on constate un grand dynamisme de développement, des conquêtes sociales méritoires et des succès dans l'industrialisation. Pays avant tout agricole en 1939, occupant alors la dix-neuvième place en Europe par son revenu national (environ 96 dollars par tête), la Pologne se classait dès 1960 à la quatorzième place. Au cours de la réalisation du plan 1947-1949, le revenu national a dépassé d'environ 10 p. 100 celui de 1939, la production industrielle s'étant accrue de 61 p. 100 et la production agraire ayant diminué de 7 p. 100. L'augmentation du revenu national au cours de la réalisation de plans ultérieurs se présente comme suit : 170 p. 100 entre 1950 et 1955, 60 p. 100 entre 1956 et 1960, 52 p. 100 entre 1961 et 1965. La Pologne dispose d'importantes ressources naturelles et d'une main-d'œuvre considérable ; le recensement de la fin de 1970 montre qu'environ 50 p. 100 de sa population (52,2 dans les villes, 47,8 à la campagne), soit 32 589 000 personnes, est en âge de travailler.

Mais le niveau des salaires réels demeure insuffisant (il n'a atteint le niveau de 1939 que vers 1967). L'irrationalité du système des prix et les méfaits du centralisme planificateur ont obligé les gouvernants à procéder à des essais de réforme, malgré la résistance au changement de la bureaucratie du parti. La situation économique reste précaire et dépend du mode de gestion et de l'assainissement des méthodes de direction.

—  Georges LANGROD

L'échec des réformes

Lorsque Gomulka partit en décembre 1970, son successeur Edward Gierek déclara que les erreurs sérieuses qui ont été commises par l'ancienne direction du parti ont abouti à une crise politique ouverte et finalement ont mené le pays au bord de la catastrophe. Selon Gierek, la tragédie est venue du fait que rien n'a été tenté sur le plan politique et que « l'emploi de la force – rien que de la force – a été la seule réponse aux manifestations ouvrières ».

Mais Gierek ne tirera pas les conclusions de son propre diagnostic. L'année 1976 avec l'emploi de la force – rien que de la force – le prouvera. Toutefois, il ne s'agirait pas uniquement de la question de l'emploi de la force.

La Pologne des années 1971-1983 se caractérise, en effet, par la continuité des crises cycliques de plus en plus graves issues d'un hiatus qui va en s'approfondissant entre le pouvoir du parti dirigeant (inscrit dans la Constitution en février 1976) et la majorité de la société. Par ailleurs, l'emprise soviétique issue des accords de Yalta provoque de plus en plus le mécontentement de la population, surtout à mesure que celle-ci réalise que les dispositions des accords de Yalta sur les élections libres et démocratiques en Pologne devant aboutir à un gouvernement légal n'ont pas été respectées.

La période 1977-1983 a été riche en publications, d'abord clandestines, puis légales, qui dévoilaient les faits historiques passés sous silence ou déformés durant trente ans. Ainsi, l'un des traits significatifs des dernières années a été la prolifération des documents et des commentaires historiques indiquant notamment qu'en 1944-1945 la majorité de la population soutenait le gouvernement polonais en exil à Londres et non celui que soutenait Moscou, que les groupements prosoviétiques étaient minoritaires et, enfin, que les élections de janvier 1947, prévues par les grandes puissances à Yalta, ont été falsifiées (selon les publications non gouvernementales) ou qu'elles « ne furent pas aussi régulières qu'elles auraient dû l'être... » (selon les publications du Parti ouvrier unifié polonais en 1981-1982).

Les porte-parole du gouvernement ont publiquement reconnu, entre 1980 et 1983, que la terreur régnait en Pologne entre 1948 et 1956 et que l'instauration du pouvoir communiste en Pologne avait été due essentiellement au « rapport des forces internationales ».

Andrzej Werblan, ancien secrétaire du comité central du P.O.U.P., a constaté que « dans le passé il y avait eu une manipulation de la vie publique », que « le rôle dirigeant du P.O.U.P. avait été mal exercé » parce que l'appareil du parti remplaçait et doublait l'administration politique et économique d'État en exerçant ainsi le pouvoir de fait – sans responsabilité.

Pour Jerzy Wiatr (conseiller à l'époque du général Jaruzelski), « le pouvoir d'État n'a jamais résolu son problème initial, à savoir l'antagonisme entre les gouvernants et les gouvernés ». Pour les dirigeants actuels, « le penchant socio-démocratique et technocratique de Gierek » – premier secrétaire du P.O.U.P. entre décembre 1970 et septembre 1980 – « a mené la Pologne d'une crise à l'autre aboutissant aux événements d'août 1980 ». En réalité, les dix années du gouvernement Gierek se divisent en deux périodes : celle de 1970 à 1975, liée à un certain progrès politique et économique taxé parfois de « petite stabilisation », grâce au relâchement des contraintes socioculturelles et au développement industriel rendu possible par d'importants emprunts auprès de la France, des États-Unis et de l'Allemagne de l'Ouest, et la période de 1975 à 1980 qui voit l'aggravation des difficultés économiques.

Edward Gierek, 1977

Edward Gierek, 1977

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Edward Gierek, premier secrétaire du Parti communiste polonais de 1970 à 1980. 

Crédits : Hulton Getty

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Le tournant de 1975

En 1975, le gouvernement procède à une réforme administrative dont le mot d'ordre est la « réduction de la bureaucratie ». Cette réforme aboutit à la liquidation des administrations de district et à la multiplication des voïvodies (préfectures) qui passent de 22, dont 5 départements urbains, à 49, dont 3 départements urbains : Varsovie, Cracovie et Lodz.

En 1975, également, le gouvernement publie un projet de Constitution, profondément remaniée par rapport à celle de 1952. On y voit pour la première fois l'affirmation précise du rôle dirigeant du parti (art. 3) et l'obligation d'amitié avec l'U.R.S.S. (art. 6 et préambule). Ces textes définissent les objectifs de la nation, de l'État et de la Constitution en termes « d'indépendance et de souveraineté de la nation polonaise » en même temps que « d'amitié et de coopération avec l'U.R.S.S. ». Des commentateurs ont souligné l'incohérence de ces deux éléments : « indépendance et souveraineté », d'une part ; « amitié et coopération renforcées avec l'U.R.S.S. », d'autre part. Dès 1973, l'analyse du projet de modifications constitutionnelles d'Adam Lopatka (devenu en 1983 ministre des Cultes du gouvernement Jaruzelski) prévoyait toutes les modifications de 1975-1976 sauf une : celle qui porte sur l'amitié et la coopération institutionnalisées avec l'U.R.S.S.

Ces modifications, et d'autres encore, ont soulevé de nombreuses protestations, dont celles de l'épiscopat catholique (9 janv. 1976) et de maints intellectuels. La Constitution est néanmoins votée le 10 février 1976 ; un seul député catholique, Stanislaw Stomma, s'est abstenu. Le pays entre dans une nouvelle crise socio-économique (nouvelle hausse vertigineuse des prix) et aussi politique.

Les difficultés des années 1976-1980

La seconde moitié des années 1970 est marquée par les difficultés économiques ; le rendement des nouveaux investissements est bas (et très tardif), tandis que tombent les premières échéances de remboursement des crédits en devises. En même temps, la Pologne est obligée de dépenser des sommes considérables pour acquérir les armements imposés par l'U.R.S.S. (pacte de Varsovie). Le budget de la Défense nationale croît rapidement. L'appareil du parti et de l'État se bureaucratise (la réforme administrative n'a rien résolu) et devient corrompu tout en manifestant son incapacité à mener une gestion correcte, nécessaire à une grande société moderne de 35 millions de citoyens en 1980. Les services marchent mal, les magasins sont presque vides, le zloty perd sa valeur réelle et la population est mécontente. Le gouvernement répond au début par des mesures de répression.

Tel est le cas lors des manifestations ouvrières de Radom et d'Ursus, en juin 1976, contre la hausse des prix : elles sont écrasées par les forces de l'ordre et réprimées par une justice très expéditive. Ainsi, au cours des années 1976-1977 naîtra une solidarité entre de nombreux intellectuels catholiques et des intellectuels de gauche (souvent ceux-là même qui s'opposaient à la nouvelle Constitution) qui organisent le soutien aux ouvriers persécutés et à leurs familles. C'est alors, le 23 septembre, qu'est créé le fameux Comité de défense des ouvriers (K.O.R.), composé, au début, de dix intellectuels dont un prêtre. Ses activités se développent malgré des tracasseries administratives et policières.

Finalement, après une « levée en masse » de l'opinion publique polonaise, mais aussi internationale, la Diète vote une amnistie pour les travailleurs condamnés d'Ursus et de Radom, et le K.O.R. se transforme en Comité d'entraide sociale K.O.R., qui agit pour défendre les droits de l'homme bafoués en Pologne. Un autre comité, le R.O.P.C.I.O. (Mouvement de défense des droits de l'homme et du citoyen), est constitué avec à peu près les mêmes objectifs. Toutefois, si le K.O.R. a plutôt une orientation de gauche, et si il insiste sur l'attitude de l'intelligentsia à l'égard des ouvriers, le R.O.P.C.I.O. s'affirme davantage comme un mouvement patriotique et même nationaliste. Le R.O.P.C.I.O. se transforme, le 1er septembre 1979, en Confédération de la Pologne indépendante (K.P.N.), dont Leszek Moczulski et trois autres dirigeants ont été déférés, le 15 juin 1981, devant le tribunal de Varsovie et condamnés, en 1982, à de lourdes peines de prison.

Des publications « hors censure » de la K.P.N. sont diffusées assez largement dans le pays. Cependant, déjà depuis 1976 apparaissent des publications clandestines, périodiques ou non, issues du milieu du K.O.R. et des autres groupes non conformistes ou franchement oppositionnels. Dans la répression de cette information et du commentaire « hors censure », le pouvoir garde néanmoins une certaine mesure. Et cela non seulement du fait d'un besoin croissant de crédits occidentaux, mais aussi parce que l'Église catholique, grande puissance morale et donc indirectement politique en Pologne, soutient de plus en plus vigoureusement et savamment les revendications, socioculturelles d'abord, économiques ensuite, de la population. L'Église aide les deux comités (K.O.R. et R.O.P.C.I.O.) de même que l'« Université volante » animée par une équipe de cinquante-huit intellectuels, universitaires non conformistes, qui organisent des conférences et confectionnent des polycopiés sur le monde contemporain, sur la vraie histoire immédiate avec pour sujet essentiel : l'histoire de la Seconde Guerre mondiale et des trente-cinq années d'existence de la Pologne populaire, avec la vérité sur le pacte Ribbentrop-Molotov du 23 août 1939, sur le massacre soviétique de Katyń (avr.-mai 1940), sur l'insurrection de Varsovie contre les nazis privée de l'aide soviétique, etc. Les élections truquées de janvier 1947 constituent également un chapitre du programme de cette « Université ».

L'élection du nouveau pape polonais Jean-Paul II, en octobre 1978, et sa visite en Pologne en mai-juin 1979 renforcent moralement la société polonaise et donnent du courage à de nouvelles couches sociales : aux jeunes, aux masses catholiques paysannes et citadines. On observe un réveil moral authentique mais aussi indirectement politique ou du moins socio-économique.

Jean-Paul II. Voyage en Pologne

Jean-Paul II. Voyage en Pologne

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Le Polonais Karol Wojtyla, élu pape en 1978, a pris le nom de Jean-Paul II. Sa visite de huit jours en Pologne, du 2 au 10 juin 1979, prend une importance politique considérable. 

Crédits : Keystone/ Hulton Archive/ Getty Images

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1962 à 1989. De la guerre froide à la détente

1962 à 1989. De la guerre froide à la détente

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Néo-colonialisme. Choc pétrolier. Coexistence pacifique.Au lendemain de la crise des missiles de Cuba, qui a fait surgir le spectre d'une troisième guerre mondiale, la "détente" est à l'ordre du jour des relations Est-Ouest.Mais de nombreux conflits périphériques persistent. Au Vietnam, les... 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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L'effondrement de 1980

Rarement, dans l'histoire des crises polonaises de l'après-guerre, on voit s'esquisser des signes avant-coureurs d'un effondrement si important. Et cela bien que (ou peut-être parce que) la rigueur de la répression gouvernementale ne soit pas absolue. L'effondrement qui s'annonce en 1980 menace tous les secteurs de la population et tous les domaines : économique, social, politique et culturel. La manipulation des mass media est un des facteurs importants de mécontentement. L'entrée en scène d'une nouvelle génération qui n'a pas été marquée par la terreur stalinienne y est aussi pour quelque chose.

D'autant plus que les jeunes (et les moins jeunes) ont largement profité des possibilités de voyager en Occident offertes aux Polonais durant les années soixante-dix, ce qui donne lieu à des comparaisons théoriques, mais surtout pratiques, entre les régimes et contribue à la crise qui couve au début de 1980.

Une forte augmentation des prix, annoncée pour la fin de juillet, allait mettre le feu aux poudres. Les grèves éclatent à Ursus et Gdańsk (à nouveau), mais aussi à Lublin, Varsovie, Szczecin et un peu partout. Lech Wałȩsa, leader de 1970 et cofondateur d'un journal syndicaliste clandestin Robotnik Wybrzẹza (avr. 1978), dirige encore une fois la grève suivie par 17 000 hommes aux chantiers navals de Gdańsk. Les grèves se prolongent et touchent progressivement d'autres régions du pays, la Silésie en particulier. Dans cet éclat, il faut voir également quelques effets de l'action syndicaliste libre non officielle, soutenue par le K.O.R. et les bulletins clandestins (depuis sept. 1976) qui donnent au mouvement de grève sa nouvelle dimension.

Lech Walesa

Lech Walesa

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Lech Walesa, syndicaliste polonais créateur du syndicat Solidarité et organisateur de la grève des chantiers navals de Gdansk en 1980. Il sera élu président de la République en 1990. 

Crédits : Hulton Getty

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Contrairement à Gomulka en 1970, Gierek s'est décidé, en 1980, à négocier. Dès 1971, il avait annoncé que, dans des cas exceptionnels, le rôle de l'armée n'était pas de tirer contre les ouvriers. Après l'échec à Gdańsk d'un premier négociateur, Tadeusz Pyka, vice-président du Conseil, son collègue Mieczyslaw Jagielski réussit, après quelques jours de pourparlers dramatiques avec Lech Wałȩsa, à signer, le 31 août 1980, les accords dits de Gdańsk dont la teneur a été reprise par Kazimierz Barcikowski, autre représentant du gouvernement à Szczecin puis à Jastrzȩbie (Silésie).

Ces accords, publiés et acceptés par le gouvernement, autorisaient l'existence d'un syndicat indépendant (Solidarité), légalement établi et entériné le 9 novembre 1980 par la Cour suprême. D'autres points furent acquis : la réintégration de tous les travailleurs injustement licenciés, la libération des prisonniers politiques et des syndicalistes (dont Kuroń et d'autres dirigeants du K.O.R.), le droit d'accès aux moyens de l'information de masse, la reconnaissance effective du droit de grève, etc.

Pologne : la naissance de Solidarnosc, 1980-1981

Pologne : la naissance de Solidarnosc, 1980-1981

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En Pologne, le 14 août 1980, les 17 000 ouvriers des chantiers navals Lénine de Gdansk cessaient le travail.Cette fois, le mouvement n'était pas motivé par de seules questions de salaire. Ce sont les revendications portant sur la liberté syndicale et le droit de grève qui font l'objet de... 

Crédits : Pathé-ITN

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—  Georges MOND

L'effondrement du système communiste (1980-1989)

La naissance du syndicat indépendant Solidarité a provoqué un grave déséquilibre dans le fonctionnement du système politique. En contestant le monopole du Parti communiste, cette organisation indépendante le délégitimait aux yeux de la classe ouvrière et de toute la société. C'était, en fait, le début d'un long processus d'effondrement du régime.

Le rôle du syndicat Solidarité

Fondé le 11 septembre 1980, le syndicat indépendant Solidarité reprenait le nom du bulletin des grévistes de Gdańsk : Solidarność. D'abord limité à l'échelle régionale (selon les termes des accords de Gdańsk du 31 août 1980), il s'est étendu en quelques semaines à l'ensemble du pays et à toutes les entreprises. Il a pourtant fallu encore deux mois et une menace de grève générale avant qu'il ne soit enregistré officiellement. Une branche étudiante et un syndicat paysan se sont organisés, suivis par d'autres professions. Solidarité est devenu une immense organisation libre de la société face à « l'État-parti » (à l'été de 1981, il revendiquait 9,5 millions d'adhérents). Jacek Kuron, un des fondateurs de l'opposition démocratique, devenu conseiller de Solidarité, a décrit ce processus avec enthousiasme : « Dans tout le pays, la société civile s'éveillait, tout le monde se sentait responsable, tout le monde voulait faire quelque chose. Des commissions et des comités poussaient comme des champignons après la pluie, ils étaient créés selon divers schémas et compétences, ce qui occasionnera pas mal de problèmes par la suite. Ces comités et ces commissions, qui s'enregistraient immédiatement, reconnaissaient certes le rôle dirigeant de Wałȩsa et de Gdańsk, mais ils voulaient être entièrement indépendants, et ne pas recevoir d'ordres ni d'instructions émanant d'eux ». Cette expérience d'un syndicat indépendant légal, inédite sous un régime communiste, a duré seize mois. Elle a donné à la société polonaise une conscience d'elle-même et une expression pluraliste exceptionnelle. Elle est demeurée une référence pour les démocrates qui, en Pologne et en Europe centrale, ont accédé au pouvoir en 1989.

Lech Walesa à Varsovie en 1980

Lech Walesa à Varsovie en 1980

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Alors qu'il n'était qu'un chômeur anonyme, Lech Walesa se retrouve en août 1980 à la tête d'un mouvement ouvrier qui va devenir le premier syndicat libre des pays socialistes, Solidarité. 

Crédits : Hulton Getty

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Le syndicat Solidarité a été soumis, pendant sa période légale, à la triple pression du Parti communiste, le Parti ouvrier unifié polonais (P.O.U.P.), qui remettait constamment en cause les acquis d'août, de l'U.R.S.S., dont on craignait une intervention militaire (le pacte de Varsovie se réunit en novembre 1980, des mouvements de troupes sont observés...), et d'une base sociale excédée par les désorganisations et les pénuries alimentaires. Il est maintenant avéré que le nouveau responsable du parti, Stanislaw Kania, a d'abord tenté d'épuiser le mouvement, mais cette stratégie de la « confrontation morcelée » n'a fait qu'empirer la situation. Dès mars 1981, l'option d'une épreuve de force était privilégiée. Depuis l'automne précédent, le général Wojciech Jaruzelski, ministre de la Défense, la préparait techniquement dans le plus grand secret, avec l'état-major militaire, et pressé par Moscou que ne voulait pas intervenir directement. Nommé président du Conseil des ministres en février 1981, il devient Premier secrétaire du P.O.U.P. en octobre.

L'Église tenta de son côté des médiations. Le cardinal Stefan Wyszynski, primat de Pologne (mort en mai 1981), puis son successeur Jozef Glemp, mais aussi certains évêques au niveau local évitèrent à plusieurs reprises l'affrontement. De Rome, Jean-Paul II multipliait les gestes de soutien. Le syndicat devint aussi le théâtre de débats et d'oppositions politiques, qui préfiguraient, notamment lors de son premier congrès national de l'été 1981, les clivages politiques d'après 1989.

En instaurant la loi martiale, le matin du 13 décembre 1981, le général Jaruzelski répondait au désir des Soviétiques de bloquer une dynamique qu'ils ne pouvaient arrêter. Il espérait aussi détruire le mouvement, isoler ses leaders et reconstruire un contrat national pour redresser le pays. Il fonda pour cela un Conseil militaire de Salut national, qui concentrait tous les pouvoirs. Si l'opération fut, sur le court terme, une réussite (cinq mille arrestations, interdiction du syndicat, prise de contrôle de l'économie par l'armée...), et les affrontements limités (une dizaine de morts), elle ne fit que retarder l'échéance.

L'ordre n'était rétabli qu'en apparence. Le syndicat s'est reconstitué dans la clandestinité et, malgré la répression et une surveillance permanente, des centaines de milliers de personnes restèrent en contact. Des journaux reparurent, des actions locales, parfois de plus grande envergure (grèves et journées de manifestation), étaient entreprises. Certes, ces réseaux se sont divisés et parfois isolés d'une population fatiguée. Certains se réfugièrent dans une rhétorique résistante et nationaliste, d'autres préférèrent se limiter à des actions syndicales au niveau de l'entreprise. Beaucoup aussi quittèrent la Pologne. Les années 1982-1985 restent comme les plus noires, avec probablement les dernières grandes émigrations politiques polonaises, qui touchaient surtout des personnes hautement qualifiées.

En fait, l'équipe du général Jaruzelski ne parvint pas, malgré ses efforts, à reconquérir la confiance des Polonais. Le deuxième voyage de Jean-Paul II, en 1983, sous « l'état de guerre », en fut une démonstration éclatante. Le pape lui demanda de lever la loi martiale, ce qu'il fit un mois plus tard. Puis le Parlement adopta une amnistie générale pour les militants emprisonnés. Cela n'empêcha pas la poursuite d'une répression plus sélective, dont l'assassinat, par quatre officiers de la police politique, du père Jerzy Popieluszko en octobre 1984 est resté le symbole.

Le P.O.U.P. n'avait guère le choix. L'arrivée en 1985, à la tête du Parti communiste d'Union soviétique, de Mikhaïl Gorbatchev, accéléra le mouvement. Incapable de redresser la situation économique et sociale d'un pays exsangue, pliant sous la corruption et un certain désespoir, le général Jaruzelski tenta de récupérer à son profit les succès de son homologue russe. Il libéralisa les possibilités de circulation et d'action des anciens responsables de Solidarité, tenta même de les associer avec l'Église dans un comité consultatif. Mais en vain. Au contraire, la crise économique et le nouveau climat international encourageaient une jeune génération à agir. Une vague de grèves au printemps de 1988, notamment aux chantiers navals de Gdańsk, est apparue comme le coup de grâce du régime. Non seulement ses animateurs n'étaient pas contrôlables, mais il fallut faire appel à Lech Wałȩsa (Prix Nobel de la paix en 1983) pour obtenir un accord provisoire. En juin, le général Jaruzelski qualifiait d'« opportun » le projet d'une rencontre avec Solidarité. Le 31 août, Lech Wałȩsa rencontrait le général Czesław Kiszczak, ministre de l'Intérieur et, le 30 novembre 1988, il débattait à la télévision avec Alfred Miodowicz, le responsable des syndicats officiels. Malgré une dernière tentative des « durs » du parti pour bloquer cette dynamique, et du fait aussi des fissures qui apparaissaient partout dans le bloc soviétique, la direction clandestine de Solidarité acceptait, le 22 janvier 1989, de négocier avec le Parti communiste.

La « table ronde » et le gouvernement Mazowiecki

En six mois, les fondements de la République populaire de Pologne se sont effondrés pour aboutir, en septembre 1989, à la formation du premier gouvernement non communiste du pays depuis la fin de la guerre.

Tadeusz Mazowiecki, 1989

Tadeusz Mazowiecki, 1989

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Après les élections semi-démocratiques de juin 1989 qui annoncent la défaite du régime communiste, le candidat de Solidarité pour le poste de Premier ministre, Tadeusz Mazowiecki, s'exprime devant le Parlement polonais (derrière lui, Bronislaw Geremek). 

Crédits : T. Orban/ Sygma/ Corbis

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Une « table ronde » entre les principaux dirigeants de Solidarité et les autorités communistes s'est réunie du 6 février au 5 avril 1989. L'accord signé entre les deux parties décidait, notamment, le pluralisme syndical avec la légalisation de Solidarité (le 17 avril), la libéralisation de la presse (parution le 8 mai de Gazeta Wyborcza, premier journal indépendant, sous la direction d'Adam Michnik, personnalité symbole de la résistance au communisme), l'organisation d'élections semi-démocratiques (conservant un quota pour le P.O.U.P. à la Diète) et un ensemble de mesures sociales et économiques pour redresser le pays.

Alors même qu’une minorité radicale de Solidarité le refusait, cet accord ouvrit une dynamique sociale et politique qui aboutit à la victoire totale du syndicat aux élections des 4 et 18 juin : 100 p. 100 des élus au Sénat et 35 p. 100 à la Diète. Les principaux dirigeants communistes furent élus de justesse, le chef du dernier gouvernement, Mieczysław Rakowski, était battu dès le premier tour. Il s'ensuivit une crise politique estivale tandis qu'en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en République démocratique allemande, la crise prenait de l'ampleur. Le P.O.U.P. se révéla incapable de constituer un gouvernement. Et, suite à un éditorial fameux d'Adam Michnik (« Leur Président, notre Premier ministre »), Solidarité accepta de former un gouvernement.

Le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki, un des chefs de file de Solidarité, n'a duré que dix-huit mois. Il a cohabité avec le général Jaruzelski élu par la Diète le 19 juillet président de la République, jusqu'à l'élection au suffrage universel, le 9 décembre 1990, de Lech Wałȩsa. Pourtant il a posé les bases institutionnelles et entrepris les réformes nécessaires à la construction d'une démocratie sur les ruines du système communiste. Il a dégagé la Pologne de ses obligations vis-à-vis de Moscou et obtenu la fixation définitive des frontières (traité de Moscou le 17 juillet 1990) ; il a négocié la dette du pays avec ses créanciers publics du Club de Paris et stabilisé le zloty (un fonds de stabilisation d'un milliard de dollars est créé par vingt-quatre pays). Il a mis en place un nouveau cadre constitutionnel avec le « nettoyage » de la Constitution communiste, avec la formation de collectivités locales élues au suffrage universel (premier scrutin le 27 mai 1990) et l'ouverture de tous les chantiers nécessaires (justice, éducation, santé, etc.). Dès cette époque, les nouveaux dirigeants polonais ont fait de l'adhésion à la Communauté européenne et à l'O.T.A.N. leur objectif stratégique.

Sur le plan économique et social, le choc fut brutal. Les nouveaux dirigeants firent immédiatement le choix d'intégrer l'économie de marché. Lech Balcerowicz, le ministre des Finances, mit en place, dès le 1er janvier 1990, un train de mesures, qualifié de « thérapie de choc » par les observateurs. D'inspiration libérale et monétariste, il instaurait un taux de change unique du zloty (le cours officiel était, depuis une dizaine d'années, doublé d'un cours officieux de cinq à dix fois supérieur), il décidait une libération intégrale des prix et la désindexation des salaires, une hausse des taux d'intérêt, le droit de licenciement. Il annonçait une intense vague de privatisation en deux ans. Le résultat fut un véritable « démontage » de l'économie administrée héritée du communisme, la floraison de l'initiative privée, mais aussi la chute de la production industrielle, et l'apparition d'un chômage de masse. Le climat social devint très difficile et les laissés-pour-compte des réformes, ne sachant plus à qui faire confiance, donnèrent leurs voix, lors du premier tour de la présidentielle en novembre 1990, à un démagogue inconnu venu d'Amérique, Stanislaw Tyminski qui, avec 23,1 p. 100 des suffrages, dépassa Tadeusz Mazowiecki (18 p. 100).

Mais les bases étaient posées pour que la situation s'inverse, en 1991-1992. Dès lors, l'économie polonaise reprenait une spirale ascendante, avec des taux de croissance record. Elle devenait un des moteurs de la transformation de cette partie de l'Europe.

Une transformation démocratique

En une quinzaine d'années, le régime démocratique s'est consolidé. La Pologne a pu devenir, en mai 2004, un des principaux États membres de l'Union européenne. Le choc économique et social du début des années 1990 a favorisé un enrichissement global, une croissance continue et une élévation notable du niveau de vie de la population. Toutefois les inégalités sociales ont été redistribuées, dans certains secteurs ou régions, elles se sont accusées, ce qui a permis des enrichissements sans supprimer la pauvreté. La concurrence acharnée qui domine les relations sociales et la nouvelle idéologie libérale ont favorisé l'individualisme et miné l'influence de l'Église catholique.

Kwasniewski au Parlement européen, novembre 1998

Kwasniewski au Parlement européen, novembre 1998

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Le président polonais Aleksander Kwasniewski s'adresse aux parlementaires européens de Strasbourg pour leur confirmer la candidature de la Pologne, qui sera prête à intégrer l'Union européenne d'ici à 2002 (18 novembre 1998). Depuis son élection en novembre 1995, Kwasniewski avait toujours... 

Crédits : PA Photos

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Les grandes évolutions de la société

Une société nouvelle a pris forme en Pologne, assez dynamique mais plus contrastée et plus incertaine que celle de l'époque communiste. Le niveau de vie reste encore modeste. Les études sur la consommation des ménages confirment qu'une forte proportion des moyens (et du temps) est consacrée à la satisfaction des besoins élémentaires (nourriture, logement). Les disparités de revenus se sont également accrues, et la pauvreté toucherait, selon l'O.C.D.E., entre 9 et 11 p. 100 des ménages. Le marché du travail a donné naissance à la précarité des emplois. Le chômage se maintient pendant la période à un taux élevé, entre 13 et 18 p. 100, avec des difficultés particulières pour les jeunes de moins de 25 ans (entre 25 et 30 p. 100 de chômeurs). Les critères de réussite sont liés, plus que par le passé, au niveau d'éducation, ce qui conduit à un spectaculaire « boom éducatif ». Les modes de vie ont évolué, principalement dans les villes (où réside 61 p. 100 de la population). Le taux de fécondité s'est effondré dès 1990 (2,07 enfants par femme en 1989 et 1,22 en 2004), tandis que le nombre des divorces a augmenté, et que les mariages sont de plus en plus tardifs. Si elle est encore faible, comparée à celle de la France par exemple, la proportion d’enfants naissant hors mariage passe de 6,2 p. 100 en 1990 à 17,1 p. 100 en 2004. En revanche, la croissance de la population – encore très jeune du fait du boom démographique des années 1980 – s'est ralentie pour s'arrêter complètement en 1996 avec 38 294 millions d’habitants, et décroître (38 174 millions en 2004) du fait d’un solde migratoire négatif.

La plupart des grands services publics ont tenté de se moderniser, mais pas toujours au profit du consommateur. Dans certains cas (transports publics et infrastructures routières et ferroviaires), les retards d'investissement ont longtemps gêné la mobilité des personnes et des marchandises sur un vaste territoire, et freiné le développement. Dans d'autres secteurs, notamment la santé, l'éducation, l'information ou la communication, cette modernisation est passée par l'émergence d'opérateurs privés parfois majoritaires. Ainsi dans le domaine de la santé, la légalisation d'une médecine privée, avec ses cliniques et ses cabinets (logés quelquefois dans les hôpitaux publics) a favorisé la résorption de la corruption et des dessous de tables qui dominaient dans la période précédente. En 2005, les Polonais se disent plus satisfaits de ces services et savent les utiliser selon les circonstances : la majorité d'entre eux (83 p. 100) consultent des médecins publics, tandis que 24 p. 100 s'adressent aussi à des privés. Les pots-de-vin ont pratiquement disparu. Reste que ces services de santé sont chers et mal remboursés par la caisse d'assurance publique et ne limitent pas les inégalités devant l’accès aux soins.

L'éducation a également connu une véritable explosion. Le nombre d'étudiants a été multiplié par cinq. En quinze ans, la Pologne est passée d'un enseignement supérieur élitiste (400 000 étudiants en 1990) à une « université de masse » regroupant presque deux millions d’étudiants en 2004. Une loi de septembre 1990 a restauré l'autonomie des établissements et aboli le monopole de l'État en ce domaine. Il en est résulté une ouverture massive d'établissements privés, en général de petite taille, qui drainent environ 30 p. 100 du total des étudiants, surtout dans les domaines du droit, de la gestion, de l'économie, des langues étrangères. Ce secteur est en plein développement, y compris pour l'étude des sciences politiques, de la psychologie sociale ou de la diplomatie. À cela s'ajoute une plus large ouverture des établissements publics, qui ont introduit à côté des études « normales », des études « du soir/week-end » et post-diplômes, cursus payants pour les étudiants. Enfin, une loi de 1997 sur l'enseignement supérieur professionnel a conduit à la création d'écoles privées et publiques, surtout dans les petites villes. Aujourd'hui, plus de la moitié des ressources des universités publiques proviennent des droits d'inscription.

Quant à la communication et à l'information, elles sont libres depuis l'abolition de la censure (1989). Le pluralisme est total, avec l'émergence de centaines de nouveaux titres, et de groupes de presse indépendants (notamment Agora qui publie le quotidien Gazeta Wyborcza) ou multinationaux (par exemple, le groupe Springer édite le tabloïd Fakt), à côté des groupes audiovisuels publics (TVP) et privé (TWN, Polsat ou Canal + Polska). Internet pénètre dorénavant la majorité des foyers et est disponible dans les établissements scolaires.

Dans le domaine institutionnel, après les décisions fondamentales et constitutionnelles du gouvernement Mazowiecki (1989-1991), une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum en avril 1997. Des centaines de lois et de décrets ont été adoptés, consolidant l'État de droit (séparation des pouvoirs, dépolitisation de l'administration, contrôle des finances publiques, lutte contre la corruption, décentralisation, etc.) en conformité avec « l'acquis communautaire », c'est-à-dire les règlements européens. Ces réformes, souvent controversées, ont été conduites par des gouvernements d'orientations politiques différentes, dans le cadre d'un partenariat dit de « pré-adhésion » avec l'Union européenne. Outre des contraintes réglementaires, la Commission et les États membres ont apporté une assistance technique et une aide financière considérables (programme Phare, fonds de préadhésion).

La structuration de la scène politique

En juin 1989, la vie politique était partagée entre deux camps – membres de Solidarité opposés aux communistes – puis, très vite, chaque côté a connu ses divisions et ses transfuges. Les points de vue et les ambitions politiques se sont démultipliés face à une situation inédite et des questions difficiles à résoudre. Favorisés par les scrutins à la proportionnelle, beaucoup de groupes ont tenté leur chance et formé de nouveaux partis politiques, ou en ont réanimé d'anciens. Plusieurs centaines de formations se sont enregistrées. Une nouvelle génération s’est affirmée, les contacts internationaux se sont consolidés, et de grandes familles ont essayé de se réunir et de transcender l'opposition de départ. L'Église s'est retirée de l'action politique directe et n'a pas essayé d'inspirer la formation d'un parti démocrate chrétien, tentant plutôt d’influencer les uns et les autres. Finalement, après une période très confuse (1989-1993), la vie politique polonaise s'est installée dans une alternance de mandats présidentiels et de législatures qui attestent d'un jeu démocratique allant se clarifiant. Pourtant, à l'exception de 1989 et 1993, la participation des électeurs aux scrutins législatifs est demeurée plus faible (autour de 45 p. 100) qu'aux présidentielles et au référendum européen. Ce qui suggère une certaine méfiance vis-à-vis des partis et du personnel politique.

Pendant cette période de restructuration, trois présidents de la République ont été élus au suffrage direct pour des mandats de cinq ans avec un bon taux de participation et des majorités confortables : Lech Wałȩsa (1990-1995), qui a réuni 74,3 p. 100 des suffrages au second tour de l'élection en décembre 1990 (53,4 p. 100 de votants), incarnait l'héritage de Solidarité ; Aleksander Kwaśniewski (1995-2000), issu de la gauche ex-communiste, a obtenu 51,7 p. 100 au second tour (68,2 p. 100 de votants) et est parvenu pendant son premier mandat à imposer l'image d'un centriste au-dessus des partis ; il a été réélu pour un second mandat (2000-2005) au premier tour avec 53,9 p. 100 des voix (61 p. 100 de votants).

Ces majorités, souvent secouées de l'intérieur par des oppositions de politiques et de personnes, ont surtout été confrontées à des alternances législatives plus fréquentes et à des cohabitations inattendues : Lech Wałȩsa a présidé deux ans avec un gouvernement de gauche, tandis qu'Aleksander Kwaśniewski a cohabité pendant quatre ans avec un gouvernement de droite. Ces contraintes, garanties par le cadre constitutionnel, ont aussi été l'occasion de « civiliser » les relations politiques, normalisation symbolisée par les passages de pouvoir : en 1995, Lech Wałȩsa refusa de rencontrer son successeur, tandis qu’en 2005, le nouvel élu de droite a été reçu « en toute amitié » par le président sortant qui lui a fait visiter les appartements de fonction.

Les majorités parlementaires sont toutes allées au terme de leur mandat, mais se sont montrées plus instables, perdant très vite leur crédit dans l'opinion. L'inexpérience des gouvernements, l'archaïsme de l'administration, les ambitions personnelles et la corruption, l'ampleur des transformations nécessaires ont été beaucoup plus puissants que des programmes politiques souvent généraux (sinon démagogiques) et techniquement approximatifs. Il a fallu une bonne dizaine d'années avant que les partis disposent d'un personnel formé aux méthodes modernes de gouvernement. Sans doute dans la continuité de son expérience politique en 1980-1981, l'électorat polonais s'est structuré autour de trois grandes familles politiques traditionnelles qui ont alterné au pouvoir ; elles sont incarnées par des partis en recomposition constante, aiguillonnés sur leurs flancs par des agitateurs populistes et radicaux.

À droite, plusieurs tentatives pour structurer des partis formant un bloc conservateur, catholique social aux accents populistes, ont réussi. Ces partis ont gouverné en exploitant leur filiation avec Solidarité. De tonalité nationaliste, ils ont quand même agi en faveur de l'adhésion à l'O.T.A.N. et l'U.E. mais en portant l'accent sur « l'Europe des nations ». C'est le cas des coalitions en 1991-1993, et surtout de l'Action électorale Solidarité (A.W.S.) qui gouverne de 1997 à 2001 (Jerzy Buzek, Premier ministre) alliée avec les centristes libéraux. On les retrouve aussi autour du président Lech Wałȩsa, qui a cependant échoué à construire son propre parti. En fait, l’expérience du gouvernement Buzek a déçu cet électorat. Certains se sont ralliés au centre droit, mais la majorité s’est radicalisée et reconnue, dès le début des années 2000, dans le parti national conservateur, Droit et Justice (P.i.S.), fondé en 2001 par les frères Lech et Jaroslaw Kaczyński, anciens conseillers de Lech Wałȩsa.

Au centre, des partis à tonalités sociales et libérales, plus laïcs quoique comprenant de fortes composantes chrétiennes, ont longtemps regroupé l'essentiel des anciens dirigeants de Solidarité. Ils constituent le premier gouvernement non communiste en 1989, autour de Tadeusz Mazowiecki, Jacek Kuron et Bronislaw Geremek, et gouvernent avec l'A.W.S. de 1997 à 2001. Ils forment d'abord l'Union démocratique (U.D.) qui devient, en 1994, l'Union de la Liberté (U.W.) en fusionnant avec un parti libéral. Usée par l'exercice des responsabilités, polarisant les désillusions et les amertumes de l'électorat, cette formation se divise en 2001, entre l'U.W. qui n'a plus de députés (sauf aux élections européennes de 2004) et la Plate-Forme civique (P.O.) animée par Donald Tusk. Ce dernier, plus libéral que social, européen convaincu, réunira près de 46 p. 100 des suffrages au second tour de l'élection présidentielle de 2005.

À gauche, l'héritage du Parti communiste est d'abord encombrant. L'Alliance de la gauche démocratique (S.L.D.) se constitue en 1991 autour du Parti social-démocrate, héritier du P.O.U.P., qui s'était autodissous en 1990. Elle rassemble divers petits partis et des personnalités issues de l'establishment de l'ancien régime. Le S.L.D. capte un électorat traditionnel de 12 p. 100 en 1991, mais sa conversion sociale libérale lui permet de reconquérir le pouvoir à deux reprises : il est le premier parti du pays en 1993 (avec 20,4 p. 100 des suffrages) et surtout en 2001 (avec 41 p. 100). Il s'affiche au centre gauche, est membre du Parti socialiste européen au Parlement de Strasbourg, et gouverne en s'alliant avec le Parti paysan (P.S.L.) et avec la gauche issue de Solidarité, réunie dans l'Union du Travail (U.P.), parti fondé en 1993. Miné par des affaires de corruption et des oppositions de personnes, le S.L.D. quitte le pouvoir en 2005 très affaibli, et après avoir connu une scission de son groupe parlementaire. Déconsidérée, la gauche ne réunit plus que 10,33 p. 100 des suffrages à la présidentielle de 2005. C’est le plus mauvais score électoral de la gauche depuis 1989.

Plusieurs populismes radicaux se sont affirmés au fil de ces années sur les marges de ces grandes familles. Le plus original – et le plus important durant cette période – est Samoobrona (« Autodéfense »). Constitué en 1992 comme un syndicat d'autodéfense des paysans victimes de la « thérapie de choc », il a pour leader Andrzej Lepper, un ancien responsable d'une ferme d'État, qui fait des déclarations volontiers grossières et provocatrices. En entrant au Parlement en 2001, Samoobrona réussit à stabiliser un électorat de 10 à 15 p. 100 des suffrages, aux dépens, principalement, du P.S.L. Son programme est centré sur la dénonciation de la dérégulation néolibérale, du monétarisme et de la privatisation du secteur public qui provoquent chômage et pauvreté. Samoobrona propose notamment de rétablir le contrôle de l'État sur la Banque centrale, et de renégocier le traité d'adhésion à l'Union européenne, jugé très défavorable aux petits agriculteurs. Le parti fait appel aux nostalgiques de la Pologne populaire, des fermes d'État, de l'assistance sociale et du plein emploi, victimes des transformations. À l'opposé, la Ligue des familles polonaise (L.P.R.) se réfère à une identité plus cohérente et plus durable, même si ce parti n'a été fondé sous ce nom qu'en mai 2002. Il a regroupé divers groupuscules se réclamant de la tradition d'extrême droite nationale catholique, présente dans ce pays depuis le début du xxe siècle. Son poids électoral est plus faible (entre 7 et 8 p. 100 en 2005) mais le parti sait exploiter les occasions. La L.P.R. s'adresse au désarroi d'une partie de la population laissée pour compte. Son discours est résolument anti-européen. La formation exalte les valeurs traditionnelles, notamment religieuses et familiales, et une certaine « polonité », face à toutes les menaces. Adepte d'une vision de l'histoire fondée sur le complot, ses dirigeants flattent les peurs des populations en insécurité.

Catholicisme, mémoire et identité nationale

En vérité, l'ouverture du pays au monde, après quarante-cinq années de « souveraineté limitée » au sein du bloc soviétique, suscitent de nombreuses interrogations, dont le débat politique n'est qu'une des expressions. Traditionnellement distante des institutions, la société polonaise s'identifie plus facilement à des représentations collectives. Plus communautaire, meurtrie par deux siècles d'épreuves et de violences, elle s'est longtemps réfugiée dans ses valeurs nationales et religieuses. À la fin du xxe siècle, la figure du pape Jean-Paul II incarnait, mieux que toute autre, cette convergence entre des valeurs spirituelles et une identité nationale. Elle se plaçait dans la continuité d'un certain romantisme.

Or cette représentation de soi est mise à mal avec l'irruption de la liberté. Liberté de circulation des hommes et des idées, d'information, de débat, liberté de mœurs et de contestation dans un cadre mondialisé. Elle renvoie aux Polonais une autre image d'eux-mêmes et de leur histoire, remet en cause leurs certitudes. Cela est très sensible dans les expressions artistiques contemporaines. Le théâtre, la littérature, le cinéma ou les arts plastiques produits par la nouvelle génération expriment ces inquiétudes ou remises en cause : critique de la famille, du corps, du destin national, de la société de consommation, ou tout simplement du malaise « ici et maintenant ». Réaction à des résurgences xénophobes ou antisémites, au sexisme ou à l’homophobie qui traversent encore la société. Ce sont, au théâtre, les mises en scène de Krystian Lupa ou Krzysztof Warlikowski, en littérature les textes de Pawel Huelle, Wojciech Kuczok, Andrzej Stasiuk, Olga Tokarczuk ou Hannah Krall, au cinéma les films de Krzysztof Krauze ou Dariusz Gajewski, dans la rue ou les salles d'exposition les œuvres de Jarosław Modzelewski, Katarzyna Kozyra, Artur Zmijewski ou Zbigniew Libera. Ces artistes, pour ne citer que quelques-uns qui se sont affirmés dans les années 1990 et 2000, à l'instar de la « Jeune Pologne » un siècle plus tôt, donnent le ton d'une époque et renvoient à la société polonaise une image de soi pour le moins critique.

À l'inverse, malgré son repli des affaires politiques directes, l'Église catholique polonaise s'est engagée dans une nouvelle mission évangélique, définie par Jean-Paul II lors de ses plus importants voyages. À Lubaczow, en 1991, il insistait sur le fait qu'il ne fallait pas séparer la religion de la vie publique, sur les dangers moraux de la liberté retrouvée et sur les méfaits du capitalisme sauvage. Message repris à Varsovie, en 1999, devant les deux chambres du Parlement et l'ensemble des corps constitués : faisant référence à son encyclique Veritatis splendor (1993), il souligna le danger d'une alliance de la démocratie et du relativisme éthique. Relayé par le clergé et l'Opus Dei (très présent en Pologne), ce message fournit une réponse à la crise d'identité, mais ne ralentit pas la baisse de la fréquentation des offices. D'après les statistiques de l'épiscopat polonais, depuis le milieu des années 1990, l'Église perd chaque année des fidèles. La pratique a baissé (seulement 40 p. 100 des catholiques assistent aux messes dominicales, alors que dans les années 1980, ils étaient plus 50 p. 100), surtout chez les jeunes et dans les villes. La tendance est moins forte pour les vocations religieuses, mais elle va dans le même sens. Cette ambition de l'Église place surtout les valeurs chrétiennes au cœur du débat public. Or la tension est exacerbée sur ce thème par des prédicateurs catholiques traditionalistes qui disposent de puissants relais médiatiques. Ce fut d'abord le père Jankowski, aumônier de Solidarité et confesseur de Lech Wałȩsa qui fut finalement sanctionné et écarté par l'épiscopat. C’est ensuite le père Rydzyk, prêtre à Torun, qui anime Radio Maryja et une chaîne de télévision, Trwam, dont l’audience est entretenue par les conservateurs du P.i.S. et l'extrême droite (L.P.R.). Critiquée par l'épiscopat et par le pape Benoît XVI, cette radio milite pour un renouveau traditionaliste, face à une Église divisée et à une société hésitante en pleine interrogation sur elle-même.

Une série de grands débats « mémoriels » a jalonné ces années et ajouté à ces questionnements. La rupture avec l'histoire officielle de l'époque communiste a libéré les mémoires et détruit de nombreux stéréotypes. Des anniversaires ou tout simplement l'irruption de « mémoires oubliées » ont provoqué de nombreuses controverses avec, pour certaines, d'importantes conséquences politiques. On peut citer l'histoire de l'Armée de l'intérieur et l'insurrection de Varsovie en 1944, les échanges de populations après 1944, notamment le déplacement des Allemands et des Ukrainiens, une succession de polémiques sur les relations judéo-polonaises et l'antisémitisme, de « l'affaire du Carmel d'Auschwitz » à la commémoration du massacre par leurs voisins polonais de plusieurs centaines de Juifs à Jedwabne (1941), en passant par les pogroms et campagnes antisémites après guerre et sous le communisme (à Kielce en 1946 ; la campagne « antisioniste » de 1968-1969) ; les crimes du communisme (notamment les fusillades contre les ouvriers de Gdańsk et Szczecin en décembre 1970 ; la loi martiale du 13 décembre 1981). Outre les problèmes d'identité déjà cités, ces controverses eurent deux grandes conséquences pratiques. D’une part, l'ouverture, en 2000, de l'Institut de la Mémoire nationale (I.P.N.) qui gère les archives de la Seconde Guerre mondiale et de l'époque communiste avec des fonctions d'information, de recherche et de justice. Il a pu affirmer un point de vue indépendant lors du débat sur les responsabilités polonaises dans le massacre des Juifs de Jedwabne en 1941. D’autre part, plusieurs lois ont voulu revenir sur la politique dite du « gros trait » décidée par le gouvernement Mazowiecki, entraînant un débat récurrent sur la « décommunisation » ou « lustration » de l'administration publique.

Deux thèmes « de société » ont polarisé d'autres clivages. Dans les années 1990, le recours à l'interruption volontaire de grossesse, légal sous le communisme, a d'abord été restreint sous la pression de l'Église (loi de 1993). Puis, à la suite d'une campagne d'une partie de la gauche issue de Solidarité, ce droit a été à nouveau assoupli (loi de 1996). Mais le retour au pouvoir de la droite et l'appui du Tribunal constitutionnel ont rétabli immédiatement une législation très restrictive (loi de 1997). Alors même que tous les sondages attestent d'une position libérale de la société polonaise, notamment des femmes, la gauche au pouvoir de 2001 à 2005 n'a pas osé contester cette législation, toujours en vigueur. En revanche, la première moitié des années 2000 a vu l'irruption de la lutte contre la corruption. Plusieurs scandales retentissants ont mis en cause des responsables de la majorité de gauche, souvent d'anciens apparatchiks communistes, pour avoir profité de leur position pour s'enrichir. Ce fut le cas de l'affaire Rywin, en 2003-2004, qui mettait en cause l'entourage du Premier ministre S.L.D. pour tentative de corruption du groupe de presse indépendant Agora. Ce scandale, et d'autres impliquant les milieux financiers, a donné lieu à la création d'une commission d'enquête parlementaire avec instruction en direct à la télévision et a marqué durablement l’opinion.

Relations et alliances internationales

Dès la formation du gouvernement Mazowiecki en 1989, la Pologne a commencé à inverser ses alliances internationales. Le traité dit « 2 + 4 », signé à Moscou en septembre 1990, a fixé définitivement les frontières du territoire national, la dissolution du pacte de Varsovie, en février 1991 à Budapest, et la disparition de l'Union soviétique en décembre de la même année, ont complètement libéré le pays de ses alliances passées. Peuvent alors s'affirmer les grandes orientations mises en œuvre (avec seulement des différences d'accents) par tous les gouvernements et présidents de la République jusqu'à aujourd'hui. Elles s'appuient sur deux fondements indissociables pour les Polonais : l'Alliance atlantique et l'Union européenne. Le premier se traduit par une amitié jamais démentie dans la lutte pour la démocratie (grâce notamment à la présence aux États-Unis d'une communauté de neuf millions de Polonais). Et l'adhésion de la Pologne à l'O.T.A.N. (mars 1999) sanctionne, selon le président Aleksander Kwaśniewski, « le dépassement des accords de Yalta, qui avaient établi une ligne de démarcation sur notre continent pendant un demi-siècle ». Le second fondement, qui aboutit en mai 2004, est l'adhésion à l'Union européenne. Conçue comme un retour à l'Europe, une « réunification », l'intégration est profondément ancrée dans la conscience du pays (approuvée par 77,5 p. 100 des électeurs en 2003). Elle est soutenue par tous les gouvernements et tous les grands partis, mais elle ne doit pas porter atteinte à la souveraineté nationale. C'est pourquoi les responsables polonais se sont tant attachés au traité de Nice (2003), qui donne à la Pologne un poids équivalent à celui de l'Espagne. De même, ils se sont généralement prononcés contre le projet de Constitution repoussé par la France et les Pays-Bas en 2005. Aussi, seront-ils les avant-derniers, en octobre 2009, à ratifier le traité de Lisbonne modernisant les institutions européennes.

Sur cette base, l'État polonais construit des alliances régionales ou des politiques particulières. Sa relation avec Washington est plus complexe qu'il n'y paraît. Varsovie s'est engagé en Irak, malgré l'opposition de la majorité de l'opinion polonaise, sans obtenir en retour des facilités de visa pour ses ressortissants ayant de la famille aux États-Unis. Au Moyen-Orient, Varsovie a renoué et intensifié ses relations avec Israël, apportant un soutien inconditionnel à la politique de Benyamin Nétanyahou alors même que l’opinion polonaise est très partagée sur le conflit israélo-palestinien. Au sein de l'Europe, ses alliances sont à géométrie variable : elle a construit des regroupements régionaux plus ou moins vivaces, comme le triangle de Weimar avec la France et l'Allemagne (1991), ou le groupe de Visegrad avec la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie (1993) ; elle a recherché des alliances politiques avec le Royaume-Uni ou l'Espagne sans toujours y parvenir. Mais sa principale préoccupation diplomatique, dans ce cadre, est la construction d'une politique orientale de l'Europe. Favorable à des liens privilégiés avec une Ukraine démocratique, elle a ouvert un dialogue sur les contentieux mémoriels entre les deux pays, et le président Kwaśniewski a joué un rôle de médiateur, pendant la « révolution orange » (2002). Dans la même logique, la Pologne a soutenu ouvertement l’opposition démocratique en Biélorussie. Considérant comme dangereuses les ambitions dominatrices de la Russie à l’endroit de son « étranger proche », particulièrement depuis l’avènement de Vladimir Poutine, la Pologne cherche à bloquer la reconstitution de l'empire russe à l'est de l'Europe, tout en conservant une relation sereine avec la Russie.

Un État membre de l’Union européenne

Lorsqu’elle intègre l’Union européenne en mai 2004, la Pologne offre une première image paradoxale. D’un côté, elle est sans doute l’État candidat le mieux préparé et qui affiche, de plus, de bonnes performances économiques (malgré un ralentissement) et, d’un autre côté, elle élit dès 2005 un nouveau président conservateur et eurosceptique, Lech Kaczyński, lequel nomme un gouvernement de coalition avec l’extrême droite. Ce paradoxe prend fin avec les élections législatives anticipées en 2007.

La vie politique polonaise après 2004

Lech Kaczyński est élu président en octobre 2005 avec 54 p. 100 des suffrages au second tour, alors que le P.i.S. remporte au même moment les élections législatives de l’automne (27 p. 100). Il compose alors une majorité avec les populistes de Samoobrona et de l’extrême droite L.P.R. L’impopularité immédiate de cette alliance, ses maladresses ou ses provocations conduisent à un éclatement de la majorité en moins de dix-huit mois et à l’autodissolution de la Diète. En octobre 2007, une nouvelle majorité est élue autour de la P.O. (41,5 p. 100 des suffrages), tandis que le P.i.S. se maintient à un bon niveau et que ses alliés populistes s’effondrent et disparaissent de la Diète. La cohabitation entre le gouvernement dirigé par Donald Tusk et le président Lech Kaczyński, qui affiche un euroscepticisme doublé d’un antigermanisme mal accepté dans l’opinion, se termine tragiquement, lors d’un accident d’avion, survenu le 10 avril 2010 près de Smolensk (Russie). Le président et une centaine de hauts représentants de l’État, de toutes obédiences, se rendaient aux cérémonies de commémoration du massacre de Katyń (1940). Son successeur, le libéral conservateur Bronislaw Komorowski, soutenu par P.O., est élu au second tour le 4 juillet 2010 avec 53 p. 100 des voix. Cette évolution de la scène politique polonaise se confirme en 2011, lorsque Donald Tusk, Premier ministre sortant, gagne à nouveau les élections législatives avec 39,2 p. 100 (dix points de plus que le P.i.S., 29,9 p. 100).

En revanche, la gauche demeure faible. Elle continue à payer sa gestion corrompue des années 2000. Un nouveau mouvement au discours gauchiste, formé autour d’un homme d’affaires issu de P.O., Janusz Palikot, a semblé un moment esquisser une orientation alternative – il obtient 10 p. 100 des suffrages en 2011. Mais ses prises de position parfois incohérentes ne convainquent pas et, malgré une alliance avec des personnalités issues du S.L.D., dont l’ancien président Aleksander Kwaśniewski, il ne parvient pas à rassembler plus de 3,5 p. 100 des suffrages aux élections européennes de 2014. Aussi, bien qu’affaibli et souvent déconsidéré, le S.L.D. demeure-t-il le parti le plus solide à gauche, avec un électorat d’environ 10 p. 100.

En fait, les clivages révélés dans la période précédente se sont approfondis. L’opposition entre anciens communistes et anciens de Solidarność est dépassée avec ces scrutins. Puis la courte et saisissante expérience d’une majorité conservatrice alliée à l’extrême droite a, semble-t-il, dissipé définitivement cette vieille opposition au profit d’un autre clivage : l’affrontement entre une droite radicale, nationale-catholique, étatiste, et un centre libéral, européen, tout aussi patriote, structure dorénavant la vie politique polonaise. Cette opposition se réfère à des traditions anciennes et exprime deux visions de l’avenir de la Pologne dans, et avec, l’Europe.

La concurrence entre ces deux orientations domine la vie politique et médiatique. En 2014, le P.i.S. et P.O. obtiennent d’ailleurs des scores équivalents, autour de 32 p. 100, et le même nombre de députés européens. Les autres partis ne parviennent pas à définir une alternative crédible. Les agrariens du P.S.L. (qui ne dépassent pas les 6 à 7 p. 100 selon les scrutins) gouvernent avec P.O., tout en conservant un électorat rural modéré séduit par les aides européennes à l’agriculture. À gauche, plusieurs tentatives de rassemblement ont échoué. À l’inverse, la réapparition d’un parti d’extrême droite aux accents antisémites et europhobes, la Nouvelle Droite, qui obtient quatre eurodéputés, souligne la permanence de cette orientation, certes très minoritaire, en Pologne.

Moins qu’une adhésion au nationalisme eurosceptique des frères Kaczyński, le vote de 2005 apparaît comme une sanction des conséquences sociales des politiques libérales de droite ou de gauche, menées dans les dix années précédentes. Le nouveau gouvernement relance la croissance en favorisant la consommation intérieure qu’alimente une forte hausse des salaires (5 p. 100 en moyenne en 2006 et 2007) et en facilitant les investissements, qui atteignent 17,6 p. 100 de la valeur ajoutée en 2007. Les pouvoirs publics lancent la construction d’infrastructures (2 000 km d’autoroutes) en utilisant à plein les fonds structurels européens (67 milliards d’euros entre 2004 et 2014), tandis que les entreprises investissent et que la construction de logements privés connaît un vrai boom. La croissance atteint des chiffres records, compris entre 6 et 7 p. 100, en 2006 et 2007, année où le taux de chômage descend en-dessous de 10 p. 100 et le déficit public sous les 2 p. 100 du P.I.B. tandis que la dette publique régresse.

Pragmatiques, les gouvernements de Donald Tusk ont la sagesse de ne pas bouleverser ce cours de l'économie. La Pologne enregistre encore une croissance de 5 p. 100 durant l’année 2008, pourtant caractérisée par le début de la grande crise financière mondiale, et est le seul pays de l'Union européenne à conserver une croissance positive, certes modeste, en 2009, avant de reprendre le cours d'une progression plus marquée, supérieure à 3 p. 100 en 2010 et 2011. Le pays attire les investisseurs étrangers, développe de nouveaux services performants, réoriente son industrie et restructure son agriculture.

Dans l’ensemble, la modernisation et les transformations structurelles se poursuivent. Après une stagnation de dix ans, la population a recommencé à croître légèrement en 2009, avec une tendance au retour des émigrés jeunes (le solde migratoire demeure cependant faiblement négatif). Le nombre d’enfants par femme est toujours très bas (1,25 en 2013). Mais le pays s’est globalement enrichi : selon les calculs de la Banque mondiale (en dollars courants), son P.I.B. par habitant a doublé entre 2004 (6 620 dollars) et 2012 (12 710 dollars), alors que les formes de contrat de travail précaires se multiplient, surtout parmi les jeunes (elles concerneraient 800 000 personnes en 2014). Quant aux réformes libérales des systèmes de santé et de retraite, elles se heurtent à des résistances.

Les enjeux européens

Après les élections législatives de 2007, la Pologne a infléchi sa politique européenne, en renouant avec le style des années 1990, et en redéfinissant ses priorités comme État membre. Elle souligne volontiers le caractère premier et central de son intégration européenne. On peut mesurer cette volonté européenne sur quelques dossiers.

D’abord avec l’euro. La crise de la monnaie unique bat son plein lorsque la Pologne préside l’Union en 2011. Si l’U.E. et ses fonds structurels ont bonne presse dans l’opinion polonaise, ce n’est pas le cas de l’euro. Les affrontements dans les rues d’Athènes ou la hausse prévisible des prix effraient, ce que montrent les sondages. Or la Pologne doit adopter la monnaie unique, selon les termes de son traité d’adhésion ; ce qu’elle confirme, sans se montrer pressée, comme le précise Donald Tusk : « Plus de date, seulement des obligations pour satisfaire les critères de Maastricht. Dès à présent, nous les remplissons mieux que certains pays de la zone euro. Mais nous ne voulons pas emprunter de raccourci. Si rien d’extraordinaire ne survient, nous remplirons la totalité des critères en 2015, mais ce n’est pas, bien sûr, la date de l’adhésion. »

La politique de voisinage de l’U.E. est un autre sujet central. Elle concerne tant les voisins de l’Est que ceux de la Méditerranée. La Pologne s’est immédiatement engagée aux côtés des révolutions en Tunisie et en Égypte, des missions se sont rendues sur place, rencontrant les nouveaux gouvernements et des O.N.G. À l’Est, elle rompt avec l’approche des Kaczyński, laquelle cherchait à entraîner l’Union dans une politique agressive vis-à-vis de la Russie, sous couvert d’une politique orientale concentrée sur les ressentiments et les phobies. Elle se veut au contraire « pragmatique et ferme » et tente de trouver des compromis. On constate un apaisement des relations avec la Russie, notamment sur les contentieux historiques (Katyń, entre autres), qui n’a rien à voir avec la « finlandisation » dénoncée par le P.i.S. Mais la crise ukrainienne de 2013-2014 a renforcé les craintes. Le gouvernement polonais, particulièrement son ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski, a joué un rôle moteur pour trouver un compromis entre les révoltés de la place Maïdan à Kiev et la Russie de Vladimir Poutine. Elle y a entraîné l’Europe en mobilisant le « triangle de Weimar » et en jouant la solidarité de l’Union.

On mentionnera enfin ce qu’en France on appelle le « tropisme atlantiste » de la Pologne, c’est-à-dire son soutien jugé inconditionnel à la politique des États-Unis. Or un infléchissement est notable depuis l’entrée du pays dans l’Union européenne. La Pologne s’est montrée exigeante lors des négociations sur le bouclier antimissile que l’O.T.A.N. envisageait d’installer sur son territoire. De plus, elle s’est investie dans la formation d’unités communes au sein d’une Europe de la défense, participant même à des missions militaires en Afrique (Tchad, République centrafricaine). Cet infléchissement est souligné par les autorités polonaises elles-mêmes.

(Voir également POLOGNE, chronologie contemporaine)

—  Jean-Yves POTEL

Langue polonaise

Le polonais est la langue parlée par environ 40 millions de personnes en Pologne et par un nombre important d'émigrés établis en Europe occidentale et en Amérique. Le polonais appartient au groupe des langues slaves occidentales. Il s'y distingue par les principaux traits suivants : alternances vocaliques e/a (mierzyć, « mesurer » ; miara, « la mesure ») et e/o (nieśćc, « porter » ; niosȩ, « je porte »), la présence des voyelles nasales et , disparues dans les autres langues slaves, l'abondance des consonnes dites « chuintantes » (du point de vue acoustique) issues de la palatalisation. Malgré l'existence d'un État polonais dès le xe siècle, on ne possède pas de documents rédigés entièrement en polonais avant le xive siècle, en raison du rôle joué jusque-là par le latin. Mais on trouve des noms polonais cités dans des textes latins dès le xiie siècle (cf. la bulle de Gniezno, de 1136, énumérant les possessions de l'évêque de Gniezno). La tradition littéraire polonaise commence au xive siècle avec des textes religieux (sermons, psaumes, etc.) et reste ininterrompue jusqu'à nos jours. Au xvie siècle, les imprimeurs de Cracovie établissent, sur la base de l'alphabet latin, les normes de l'orthographe polonaise qui, à quelques ajustements près, demeure en vigueur aujourd'hui.

On distingue trois périodes d'évolution de la langue : du xiie siècle à la fin du xve, le vieux polonais ; du xvie siècle à la première moitié du xviiie siècle, le polonais moyen ; de la seconde moitié du xviiie siècle à nos jours, le polonais moderne. Le polonais n'est pas très différencié du point de vue dialectal. Des différences, surtout phonétiques, permettent d'opposer les dialectes du Sud-Ouest (Grande-Pologne autour de Gniezno, berceau de l'État polonais, Petite-Pologne autour de Cracovie et Silésie) et ceux du Nord-Est (Mazovie autour de Varsovie, région de Chełmno-Warmie, Kachoubie). Le kachoube, dialecte le plus différencié, est considéré en Pologne comme une langue régionale ; il est en voie de disparition. Depuis le début du xxe siècle, avec les progrès de l'enseignement, la presse et la radio, les variations de frontières et les déplacements de population, les anciennes limites dialectales perdent de leur netteté.

Phonologie

Le polonais possède vingt-huit consonnes dont deux semi-consonnes (̭u et j) et huit voyelles dont deux nasales ( et ). L'abondance de consonnes est due historiquement aux phénomènes de palatalisation (ou mouillure), prolongés en polonais par des phénomènes de dépalatalisation (ou durcissement). C'est ainsi que sont apparus les phonèmes ś, ć et ý à la place des consonnes s', t' et z' du slave commun ; ou les consonnes dites « durcies » : c issu de t palatalisé par j, z issu de d palatalisé par j, etc. L'évolution du r' palatalisé a conduit à une prononciation durcie non vibrante : ž ; le l dur à un ̭u (comme dans le français oui). L'ancien l' palatalisé s'est durci devant toutes les voyelles, sauf i, et se prononce comme l en français. Sous sa forme actuelle, le polonais a perdu l'opposition phonologique de palatalisation qui structurait le système des consonnes jusqu'à la première moitié du xxe siècle, mais la palatalisation demeure un trait phonétique important puisque toute consonne suivie d'un i ou d'un j se prononce palatalisée. De ce fait, le nombre des réalisations phonétiques standard des consonnes est presque le double de celui des phonèmes consonantiques (52 contre 28). Notamment, le polonais moderne possède des réalisations phonétiques palatalisées qui n'apparaissent que dans les mots d'origine étrangère ou à la limite entre les morphèmes : il s'agit des prononciations t', d', c', z', č', ž', š', ž' ; par exemple diament (le diamant) se prononce [d'jamẽnt]. L'opposition des consonnes sourdes et sonores (respectivement représentées à gauche et à droite sur le tableau) concerne dix paires de consonnes ; cette opposition est neutralisée en finale, par exemple rad (content) se prononce [rat], et dans les groupes de consonnes, où babcia (grand-mère) se prononce [bapća].

Langue polonaise : les phonèmes consonantiques

Langue polonaise : les phonèmes consonantiques

tableau

Les phonèmes consonantiques polonais. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Les voyelles nasales notées et dans l'orthographe correspondent respectivement à e nasalisé et o nasalisé. Leur prononciation asynchronique rappelle celle des nasales du français méridional : elles sont longues, comportant une attaque orale suivie d'une articulation nasale qui peut s'autonomiser au point de devenir consonantique (za̧b, « la dent », se prononce zõmp) ou se perdre en finale (prononciations e et o). Il existe, à côté du phonème i, un phonème y (ce n'était à l'origine que la réalisation phonétique du i derrière les consonnes dures) qui est légèrement plus ouvert et plus en arrière que le i et n'est pas labialisé, à la différence de u. Le a, le o et le e sont plus ou moins ouverts suivant qu'ils sont entourés ou non de consonnes palatalisées.

Le polonais connaît un accent de mot fixe : l'avant-dernière syllabe du mot est prononcée avec plus d'énergie que les autres syllabes. Cette règle est un peu compliquée par l'existence de quelques mots atones (proclitiques ou enclitiques), qui forment une unité accentuelle avec le mot qui suit ou précède ; il s'agit de prépositions ou pronoms : przed 'domem, « devant la maison » ; 'myjȩ si ȩ, « je me lave ».

Graphie

Pour noter le polonais, l'alphabet latin a été complété par des signes diacritiques : cédille pour les voyelles nasales et , accent pour noter les consonnes palatalisées en finale ou devant une autre consonne ś, ć, ý, ń (devant une voyelle elles sont notées par un i : si, ci, zi, ni, etc.), barre pour l'ancien l dur ł (prononcé u), point sur le z pour noter la spirante alvéolaire dure ž. Certains phonèmes sont notés par des « doubles lettres » (ce qui accentue l'impression visuelle d'accumulation de consonnes) : graphie dz, , ḍz, cz, sz des phonèmes z, ý, ž, č, š. Les lettres rz notent le ž quand il est issu de l'ancien r' palatalisé.

Dans l'ensemble, l'orthographe polonaise est phonologique : une lettre (ou double lettre) représente un phonème quelles que soient ses réalisations phonétiques (le b de da̧b s'écrit b même en finale où il est prononcé p). Les quelques exceptions à cette règle ont une origine historique (le phonème u se note ó là où, en vieux polonais, il était un o long : róg, « la corne »).

Morphologie

La déclinaison, la conjugaison et même la dérivation sont compliquées par de nombreuses alternances qui témoignent d'anciennes lois phonétiques. L'ancienne opposition de longueur des voyelles (en vieux polonais) est à l'origine des alternances o/ó (mowa, « la parole » ; mówić, « parler ») et ȩ/a̧ (zȩby, « les dents » ; za̧b, « la dent »). Les alternances consonantiques sont dues à la palatalisation (et dépalatalisation dans certains cas où l'on est obligé de parler de consonnes durcies qui, du point de vue morphologique, fonctionnent comme les consonnes molles) : g/dz, droga, « le chemin », w drodze, « en chemin » ; s/sz, pisać, « écrire » ; piszȩ, « j'écris », etc.

La déclinaison distingue deux nombres (singulier, pluriel) et sept cas (nominatif, accusatif, génitif, datif, instrumental, locatif et vocatif). La distinction des trois genres est complétée par deux sous-catégories, celles du masculin animé et du masculin personnel. L'opposition (attestée dans d'autres langues slaves) du masculin animé et du masculin non animé détermine la forme de l'accusatif singulier : semblable au nominatif pour les substantifs masculins désignant des choses inanimées ; semblable au génitif pour ceux qui désignent des êtres animés. Elle joue aussi un rôle dans le choix de la désinence du génitif singulier : en a pour les animés, en u pour les inanimés, mais cette règle connaît de si nombreuses exceptions et cas particuliers que les locuteurs natifs eux-mêmes sont parfois embarrassés pour choisir entre les deux terminaisons (dans certains cas, la norme tolère deux formes concurrentes qui peuvent être utilisées pour distinguer deux nuances du sens d'un mot ou deux homonymes : zamka, gén. sing. de zamek, « la serrure » ; zamku, gén. sing. de zamek, « le château fort »). Au xviiie siècle, l'opposition du masculin personnel/non personnel a remplacé au pluriel celle du masculin animé/inanimé : les masculins (à radical en consonne dure au sing.) désignant des personnes ont un nominatif pluriel (en i ou y après consonne durcie) différent de celui des masculins désignant des animaux ou des objets ; les masculins personnels ont l'accusatif pluriel semblable au génitif, et les masculins non personnels l'ont semblable au nominatif. Les terminaisons du datif, de l'instrumental et du locatif pluriel sont uniformisées pour les trois genres : om, ami, ach.

La déclinaison de l'adjectif a perdu l'opposition entre la forme longue, généralisée, et la forme courte, dont il ne reste que quelques traces au masculin singulier (zdrowy chłopiec, « un garçon sain » ; ba̧dý zdrów, « sois sain »). Les pronoms personnels présentent deux formes : une enclitique, non accentuée (pytam ciȩ, « je te demande »), et une accentuée (pytam ciebie, « c'est à toi que je demande »).

Comme dans toutes les langues slaves, l'aspect divise le lexique verbal en deux catégories, celle des verbes perfectifs (exprimant l'action envisagée dans sa limite ou son résultat) et celle des verbes imperfectifs (ne présentant pas cette limitation et susceptibles d'exprimer des nuances plus variées, comme celle de l'action habituelle ou de l'action en déroulement). Là où le français emploie un seul verbe (à différents temps), le polonais emploie un couple de verbes dont l'un est dérivé de l'autre par préfixation (formation des perfectifs) ou par suffixation (formation des imperfectifs) ; exemple : pisać/napisać, « écrire » ; przepisać/przepisywać, « recopier ».

Le polonais moderne ne connaît pratiquement que trois temps : présent, futur et prétérit (le plus-que-parfait étant de moins en moins employé). Le présent des verbes perfectifs a la valeur de futur comme en russe. Le futur des verbes imperfectifs se forme à l'aide de l'auxiliaire être, au futur, suivi de l'infinitif (bȩdziemy robić, « nous ferons ») ou du participe en l (bȩdziemy robili, « nous ferons »), cette dernière forme étant plus fréquente. Le passé présente des formes agglutinées (résidus de l'ancien auxiliaire être) aux première et deuxième personnes (robiłem, « je faisais » ; robiłeś, « tu faisais »). L'ancienne forme courte du neutre singulier du participe passé passif en n fonctionne aujourd'hui comme un prétérit impersonnel (mówiono, « on disait »). Le substantif verbal est une forme productive sur tous les verbes, qui connaissent également deux gérondifs (le gérondif passé est peu usité) et un infinitif.

Syntaxe

Elle ne présente pas de particularités importantes par rapport à la syntaxe des autres langues slaves ayant conservé un système de déclinaison du substantif. Les désinences casuelles (seules ou avec les prépositions) indiquent le rôle syntaxique des substantifs qui entourent le verbe. En conséquence, l'ordre des mots n'a pas une fonction syntaxique mais communicative (répartition et mise en valeur de l'information nouvelle). Le modèle de phrase le plus courant est du type : sujet au nominatif et verbe accordé en genre et en nombre. Mais il existe plusieurs types de phrases impersonnelles qui ne comportent pas de sujet au nominatif ni sous la forme d'un nom ni même sous la forme d'un pronom. Il faut signaler aussi que, les terminaisons de première et deuxième personne du verbe étant distinctives, l'emploi des pronoms personnels de première et deuxième personne est réservé à l'emphase (mówiȩ, « je parle » ; ja mówiȩ, « moi, je parle »).

Le sujet logique de la phrase d'existence négative est au génitif et le verbe être est remplacé par le verbe avoir (jest ojciec w domu, « mon père est à la maison » ; nie ma ojca w domu, « mon père n'est pas à la maison »).

L'expression de la politesse se fait à la troisième personne du verbe précédée de pan, « monsieur », pani, « madame », panowie, « messieurs », panie, « mesdames », państwo, « messieurs et dames » ; exemple : niech pan wejdzie, « que monsieur entre », pour « entrez ». La deuxième personne du pluriel ne sert jamais de forme de politesse, sauf dans certains dialectes et, sous le régime communiste, dans le parler des membres du Parti ouvrier unifié polonais qui n'employaient pas pan, « monsieur », mais towarzysz, « camarade ».

Vocabulaire

Les procédés d'enrichissement du vocabulaire par dérivation sont très productifs : suffixes pour créer de nouveaux substantifs et adjectifs, préfixes pour les verbes. La formation des mots nouveaux par composition est plus rare et souvent due à des calques à partir de langues étrangères.

Outre la dérivation sur les racines polonaises, la langue a emprunté au cours de son histoire des mots à diverses langues. Le mot emprunté est transcrit dans l'orthographe polonaise et sa prononciation « polonisée » : abạzur, « abat-jour ». Les langues qui ont fourni le plus d'emprunts au polonais sont successivement : le latin, le grec pour une moindre part, le tchèque (les « bohémismes » datent surtout du Moyen Âge), l'allemand (vocabulaire de l'artisanat et des techniques), le français (surtout au xviiie s.) et l'anglais (vocabulaire de la technologie et de la civilisation modernes). Quand deux synonymes coexistent, le mot étranger a un sens plus technique et plus limité que le mot d'origine slave.

Les Polonais sont très attachés à leur langue, symbole de leur identité : à l'époque des partages, c'est la langue qui a maintenu l'unité de la nation. Cette attitude envers la langue est sans doute à l'origine non seulement du talent littéraire des Polonais, mais aussi de leur créativité dans le domaine de la linguistique, de la logique et de la philosophie du langage.

—  Hélène WLODARCZYK

Littérature polonaise

Une des particularités les plus sensibles de la littérature polonaise réside dans son lien étroit et constant avec les courants intellectuels et artistiques de l'Occident ; aussi retrouve-t-on en elle non seulement les formes d'expression familières au lecteur français, mais encore les phases successives qui, de la Renaissance au xxe siècle, en ont scandé le développement, chacune apparaissant avec un contenu original. Martelée par l'histoire dont les vicissitudes ont, très tôt, enraciné dans l'âme collective l'amour de la terre et de la vie polonaises et, contre toute emprise dominatrice, fortifié la passion de la liberté et l'affirmation d'une personnalité irréductible, cette littérature a assumé, dans le temps du malheur, la charge exceptionnelle de mainteneur de l'âme nationale et du patriotisme. Si la vigueur instinctive de l'imagination et du sentiment assura, à toutes les époques, une place de choix à la poésie, la réflexion critique appliquée aux problèmes religieux, politiques et sociaux a, depuis le xve siècle, donné naissance à de multiples écrits et traités historico-politiques qui constituent une part essentielle de son apport.

De nos jours, la prose de réflexion, qui inclut parfois des éléments de fiction ou des parties romancées, demeure un genre original, illustré par des œuvres de grande valeur. Le théâtre est également une des formes d'expression où les Polonais excellent. Ils y jouent souvent le rôle de novateurs et même de précurseurs par rapport aux autres littératures européennes. Ils le traitent comme un art complet où la littérature s'allie avec l'art plastique, l'expression corporelle et la musique.

Si cette littérature exprime et reflète les problèmes spécifiques de la nation polonaise, elle n'en atteint pas moins une signification universelle, et cela d'autant plus que les écrivains polonais font preuve d'un vif sens critique et d'un humour parfois acéré vis-à-vis d'eux-mêmes et de leur pays. La littérature polonaise donne depuis ses origines jusqu'à nos jours un bel exemple de liberté intellectuelle vis-à-vis de tout dogme, qu'il soit de nature religieuse, politique ou philosophique.

—  Hélène WLODARCZYK

Littérature de clercs

Comme l'histoire écrite de la nation, la littérature polonaise allait naître et se développer dans le prolongement du baptême de Mieszko et de son entourage (966), et, par la religion, se rattacher à la civilisation de l'Occident chrétien. Cette orientation, fortifiée par le rôle prépondérant de l'Église dans la vie de l'État et par le prestige du latin, écarta le fond culturel pagano-slave primitif, de sorte que le Moyen Âge ne connut rien de pareil aux bylines russes ou aux chants épiques serbes, et n'eut pour l'essentiel qu'une littérature latine. D'apparition tardive, elle ne comprit longtemps que quelques Chroniques et des Vies de saints ; c'est seulement au xve siècle que, dans le rayonnement de l'université de Cracovie fondée en 1364, elle prit une ampleur attestée par la naissance d'une pensée politique hardie (P. Włodkowic, Jan Ostroróg) et l'œuvre monumentale de Jan Długosz (1415-1480), le dernier des chroniqueurs médiévaux et le premier des historiens modernes (Historia polonica, 1455-1480). Les premiers monuments en langue polonaise, tardifs et modestes, n'apparaissent guère avant le xive siècle, répondant à la nécessité pour l'Église de se faire entendre du peuple : on a ainsi conservé des textes de sermons, des psautiers, des chants religieux parmi lesquels brille le célèbre Hymne à la Vierge (Bogurodzica, fin du xiiie s.), entonné par les chevaliers à la bataille de Grunwald et qui servit longtemps de chant national. Le xve siècle y ajouta une abondante poésie mariale et un début timide de poésie profane.

Controverses religieuses et littérature nationale

Devenue puissante et prospère avec la dynastie des Jagellons, la Pologne, dès le xve siècle, participe activement à la vie politique, intellectuelle et artistique de l'Europe. De multiples échanges, en particulier avec l'Italie, favorisent la pénétration des courants qui renouvellent alors la pensée occidentale. L'humanisme se reflète déjà dans les œuvres d'Ostroróg et de Dlugosz ; il imprègne le portrait que l'Italien F. Buonaccorsi, dit Callimaque, consacre à son protecteur, Grégoire (Grzegorz) de Sanok, archevêque de Lwów ; enfin, il suscite dans la première moitié du xvie siècle un bel essor de la poésie latine, riche en thèmes nouveaux (Andrzej Krzycki, Klemens Janicki). Précédé par l'épanouissement artistique du règne de Sigismond le Vieux, la renaissance littéraire s'affirme avec éclat dans la seconde moitié du siècle – le « siècle d'or » – qui consacre la naissance de la littérature nationale. Le mérite en revient à Mikołaj Rej (1505-1569), qui le premier voulut n'écrire qu'en polonais, et à Jan Kochanowski (1530-1584), grâce auquel la parfaite assimilation de l'Antiquité devint une part fondamentale de la tradition polonaise. Dès avant le milieu du siècle, le développement de l'humanisme va de pair avec les progrès de la Réforme. L'extension rapide du mouvement, au milieu d'un esprit de tolérance sans exemple en Europe, suscite des controverses passionnées et inspire une riche littérature dans laquelle le débat religieux conduit à l'examen critique des problèmes politiques. Plus que l'ouvrage alors universellement célèbre du cardinal Stanisław Hozjusz (1504-1579), Confessio fidei catholicae (1553), les traités de ses adversaires antitrinitariens (S. Budny) peuvent aujourd'hui encore retenir l'attention par l'audace de leurs idées. Mais l'œuvre capitale est ici celle d'Andrzej Frycz-Modrzewski (1503-1572), De republica emendanda (1551-1554), l'un des grands livres du siècle, vaste programme de réformes liées à l'amélioration préalable des mœurs, seule susceptible d'assurer l'efficacité d'une réorganisation complète des institutions et des lois. C'est également un appel aux réformes que, dans ses Sermons à la Diète (Kazania Sejmowe, 1597), le prédicateur jésuite Piotr Skarga (1536-1612) adresse à ses compatriotes : mais l'évocation de la ruine dont la Pologne est menacée si elle ne se ressaisit pas donne à ses exhortations la valeur d'un avertissement solennel et prophétique, exprimé avec la flamme d'une éloquence inégalée. De tels accents, associés à la notion de châtiment, attestent un esprit qui n'est plus celui de la Renaissance. Déjà, au temps même où l'œuvre de Kochanowski composait un art de vivre, Mikolaj Sȩp-Szarzyński (1550-1581), dans ses poèmes (Rytmy) publiés seulement en 1611, plaçait, au centre de son inquiète méditation dominée par le sens chrétien de la mort, la recherche du salut. Ici paraissent les premiers signes de l'art baroque qui marque la littérature du xviie siècle.

Les aspects du baroque

Comme ailleurs en Europe, l'apparition du baroque est liée au triomphe de la Contre-Réforme et à l'installation des Jésuites, bientôt tout-puissants dans la vie politique et scolaire. Mais le baroque polonais est fortement original. Il se développe au milieu des guerres continuelles qui emplissent le siècle et, dans le fracas de victoires éclatantes et d'irréparables désastres, couvrent le pays de ruines, le plongent dans la misère et le chaos. Parmi ses aspects les plus singuliers figurent les éléments orientaux de faste et d'affectation dont le contact avec les Turcs et les Tartares a imprégné la vie et les mœurs de la noblesse ; on y trouve également les idées que celle-ci nourrit complaisamment sur l'ancienneté de son origine, son rôle de défenseur de la Chrétienté contre l'Infidèle, la supériorité du mode de vie polonais sur tout ce qui est étranger (ce que le siècle suivant raillera sous le nom de sarmatisme). Ce lien avec les événements et les mentalités explique le caractère spécifique et local du baroque polonais, la diversité de ses aspects et son exceptionnelle durée, jusque dans l'assoupissement qui, dès la fin du siècle, gagne ce qui subsiste d'une vie littéraire refermée sur elle-même, dans l'isolement des campagnes. Mais avant ce déclin, il donne naissance à une littérature remarquablement abondante, dominée par la poésie. L'enrichissement du lyrisme dont témoigne l'œuvre d'Andrzej Morsztyn (1613-1693), représentant du maniérisme raffiné, est illustré par le jésuite Maciej Sarbiewski (1595-1640), l'« Horace chrétien » (Lyricorum libri tres) de renommée européenne, J. B.  Zimorowicz (1597-1677), auteur d'idylles délicates et mélancoliques, et surtout par de nombreux poèmes, typiques de la vie campagnarde et qui, sous des formes frustes, associent l'attachement à la terre et la dévotion religieuse (baroque sarmate). Mais le genre le plus largement cultivé et le plus caractéristique est l'épopée dont Piotr Kochanowski (1566-1620) a donné le modèle dans sa magistrale adaptation de La Gerusalemme liberata (1618). On voit ainsi se multiplier, sur des sujets tirés de l'histoire contemporaine – et qui ne sont souvent qu'une mise en vers de Mémoires du temps –, de longues narrations dont la valeur est moins dans un récit souvent mal composé que dans les nombreuses digressions (peintures de bataille, épisodes romanesques, discours satiriques ou moralisateurs) où éclatent parfois de surprenantes beautés. Tels sont : Le Siège de Czȩstochowa (Oblȩ̣zenie Jasnej Góry), d'un auteur anonyme ; La Guerre de Chocim (Wojna Chocimska, 1669-1672, publié en 1850 sous le nom d'Andrzej Lipski), de Wacław Potocki (1625-1696) ; Daphnis changée en laurier (Daphnis drzewem bobkowym, 1638), pastorale mythologique ; La Belle Pascaline (Nadobna Pakswalina, 1655), roman en vers de Samuel Twardowski (1600-1660). Des innombrables Mémoires qui constituent l'essentiel de la prose se détachent ceux de Jan Chryzostom Pasek (1630-1701), dans lesquels ce soldat buveur, bretteur et conteur plein de verve fait revivre son personnage et son époque dans un style vigoureux et truculent. Unissant le maniérisme de L'Astrée aux saillies d'une franche sensualité et aux exubérances d'un faste oriental, la correspondance de Jean III Sobieski (1624-1696) à sa femme Marysieńka constitue l'un des échantillons les plus curieux de la prose baroque.

Le siècle des Lumières

L'épuisement du baroque dans la disparition de toute vie intellectuelle entraîne pour la littérature, à l'époque des rois saxons, une éclipse dont la Pologne ne s'est sortie qu'avec le règne de Stanislas Auguste (1764-1795). Alors se manifeste une véritable renaissance au cours de laquelle le pays, émergeant de sa torpeur et de son isolement, se rouvre aux modes de penser et de sentir de l'Europe. L'influence française devient prépondérante, exclusive, apportant, avec le rationalisme des Lumières et les nouvelles formes de la sensibilité, l'idéal esthétique du classicisme. La Varsovie de Stanislas Auguste et la résidence des Czartoryski à Puławy, où se réunissent écrivains et artistes, deviennent les foyers d'une vie intellectuelle brillante. À l'instar de l'Occident, des journaux paraissent, luttant contre les préjugés et l'obscurantisme, propageant idées, œuvres et goûts nouveaux (Monitor). La littérature stanislavienne est marquée par le renouvellement de la poésie, la naissance du théâtre et du roman, la diffusion de la pensée politique et, dans tous les domaines, la création d'une langue précise, sobre, claire. Outre Ignacy Krasicki (1735-1801), l'époque compte deux grands poètes : Stanisław Trembecki (1739-1812), auteur de fables, d'épîtres, de poèmes descriptifs (Zofiówka), et Franciszek Karpiński (1741-1825), hôte de Puławy, le « poète du cœur » dont les idylles jouirent d'une popularité considérable. La fondation par le roi d'un théâtre permanent à Varsovie (1765) amena la formation de troupes polonaises et la création d'un vaste répertoire que Stanisław Bogusławski (1757-1829) et Franciszek Zabłocki (1754-1821) alimentent de traductions, d'adaptations, de pièces originales. Le vigoureux esprit de réformes qui parcourt le siècle, et dont le père Konarski s'était fait, dès 1740, l'initiateur dans le domaine capital de l'instruction, se manifeste dans les écrits politiques de Stanisław Staszic (1755-1826) et de Hugo Kołtła̧taj (1750-1812). Si leurs avertissements, comme les réformes entreprises, ne purent prévenir les partages, du moins la disparition de l'État ne fut pas celle des Lumières. Le courant reparaît, au début du siècle, avec la Société des amis des sciences, fondée en 1800, qui donne un extraordinaire élan à la recherche scientifique par l'étude et la publication des monuments du patrimoine intellectuel et artistique de la nation ; mainteneur du sentiment patriotique, il règne à l'université de Wilno, préside à la création du lycée de Krzemieniec où se formera une jeunesse ardente. Ce regain n'eut cependant aucun prolongement dans les lettres qui, autour du « Parnasse varsovien », se figèrent dans un pseudo-classicisme stérile. Dans cette époque transitoire et troublée, deux écrivains doivent être nommés : J. U.  Niemcewicz (1757-1841), homme politique, historien, essayiste, dramaturge, poète, romancier, mémorialiste, dont les Chants historiques (Śpiewy historyczne, 1818) furent une sorte de manuel populaire d'histoire nationale ; Jan Potocki (1761-1815), grand voyageur, orientaliste, ethnologue, qui écrivit en français son Manuscrit trouvé à Saragosse (1804-1805), composition à tiroirs où se mêlent étrangement le fantastique et l'observation des mœurs, l'aventure, l'érotisme et l'horreur.

L'apogée romantique

Le romantisme est assurément le phénomène le plus singulier de la littérature polonaise ; ses créations grandioses occupent une place exceptionnelle dans l'histoire du mouvement européen. Dans un pays qui a perdu son indépendance, les courants qui transforment alors la sensibilité occidentale, rejoignant ce qu'il y avait de plus vigoureux dans l'esprit de rénovation intellectuelle et morale de l'époque des Lumières, prennent une intensité qui fait de ce romantisme bien davantage qu'une école littéraire : un moment dans le développement de la conscience qu'une nation prend de ses épreuves et des voies de son destin. Sans doute, au cours de ses premières manifestations (où, à défaut de théâtre et de roman, la poésie tient toute la place), ne présente-t-il pas encore ces traits distinctifs. Son principal théoricien, Kazimierz Brodziński (1791-1835), revendique seulement une littérature qui, affranchie de toute imitation étrangère (en particulier la française, identifiée à la rigidité classique), retrouve les sources vives et originelles de l'âme nationale. Chez ses poètes (Mickiewicz surtout, Antoni Malczewski, Bohdan Zaleski, Seweryn Goszczyński), les thèmes sont ceux que connaît déjà l'Occident : le sentiment et la passion, les coutumes et traditions anciennes, les légendes mêlées à l'histoire, les chansons populaires, la couleur locale, l'âme des paysages, l'exotisme ; quant aux formes, ce sont la courte pièce lyrique, la ballade, la narration selon la technique du poetic tale. Mais voici qu'avec Konrad Wallenrod (1827), de Mickiewicz, se révèle un élément spécifique : le lien, plus étroit et plus significatif qu'ailleurs, entre la littérature et la réalité contemporaine qui, étant ici celle d'une nation captive, charge la poésie d'exprimer la résistance à l'oppression, fait du verbe un instrument d'action libératrice. C'est à partir de là qu'après l'échec de l'insurrection de 1830, dans les conditions de l'exil et de l'émigration, va éclater l'originalité du romantisme, avec Adam Mickiewicz (1798-1855), Juliusz Słowacki (1809-1849) et Zygmunt Krasiński (1812-1859), ceux auxquels est appliquée la notion spécifique de wieszcz : poète inspiré, barde, prophète, guide spirituel de la nation dont il incarne les souffrances et assume le destin. L'appel à l'énergie devient une exhortation morale, religieuse, mystique, et prend une dimension universelle avec le messianisme. Celui-ci enseigne la régénération intérieure qui exige l'accord des moyens et des fins dans une action où le machiavélisme vengeur de Wallenrod le cède au militantisme inlassable du Pèlerin, guidé par l'amour et la fraternité ; il proclame que les malheurs présents sont l'épreuve que la Providence a imposée à la Pologne pour l'expiation de ses fautes et, en même temps, le signe irrécusable de sa vocation qui est de racheter, par son sacrifice, tous les peuples. Cette foi virile est portée par une puissance créatrice inégalée où l'éclat du verbe, la richesse des images, la magnificence des visions, l'ampleur des registres (y compris l'ironie slowackienne) renouvellent les formes du lyrisme, de l'épopée, du drame. Tandis que se déroulait cet épisode sublime des lettres polonaises, dans le pays réduit à la misère et étouffé sous la censure se poursuivait une vie littéraire terne mais non sans mérites. Le lyrisme trouve de beaux accents, mais il se réduit le plus souvent à l'écho des grandes voix de l'émigration. Si Aleksander Fredro (1793-1876), le créateur de la comédie de mœurs (La Vengeance, Zemsta), cesse d'écrire, J. Korzeniowski et surtout Józef Ignacy Kraszewski (1812-1887) contribuaient efficacement au développement du roman, notamment historique, et on voit chez eux les tendances romantiques se mêler à l'analyse psychologique et à l'observation réaliste de la société.

Le positivisme et le réalisme

L'échec de l'insurrection de 1863 fut ressenti comme la faillite de l'idéologie qui, pendant plus d'un demi-siècle, avait tendu les énergies de la nation ; il détermina, particulièrement dans les milieux de la jeunesse varsovienne, une réaction antiromantique connue sous le nom de « positivisme ». Ce terme ne désigne pas une philosophie apparentée à la doctrine de même nom, mais essentiellement une attitude d'esprit pratique, procédant d'un regard lucide et critique et conduisant à une méthode d'action efficace adaptée à la situation de la Pologne au lendemain du désastre. La « génération de la défaite », née aux environs de 1840, s'est formée au contact de la pensée scientifique et matérialiste qui triomphe alors en Occident et a pour maîtres Spencer, Stuart Mill, Darwin, Comte, Buckle. Sans renoncer à la libération de la nation, elle abandonne les moyens employés par ses aînés, pour se consacrer au « travail fondamental », c'est-à-dire à la reconstruction matérielle et morale du pays. Refaire sa richesse et rattraper son retard en tirant parti, autant qu'il est possible, du développement économique et technique que le capitalisme industriel et financier favorise partout en Europe, réformer la société selon les idées de progrès et de justice, répandre l'instruction, telles sont les tâches concrètes que se propose le positivisme varsovien. Ce mouvement se reflète dans la littérature qu'il tourne vers le monde réel et la vie quotidienne ; confrontée aux problèmes du temps, elle s'assigne un devoir d'éducatrice que le développement de la presse (malgré la censure) lui permet de remplir auprès d'un public plus étendu. Au moment du positivisme dans l'histoire des idées correspondent, dans celle des lettres, les progrès du journalisme et l'essor de la nouvelle et du roman réalistes. Dans ce climat peu favorable à la poésie, on rencontre cependant deux poètes de qualité : Adam Asnyk (1838-1897), dont l'œuvre haute et grave, chargée d'une leçon de volonté et de courage, est pleine de confiance en l'esprit ; Maria Konopnicka (1842-1910), qui touche encore par la chaude sympathie avec laquelle s'exprime sa protestation contre les injustices sociales. Quant à la prose, elle est abondamment représentée par une foule de théoriciens, de vulgarisateurs, d'essayistes, de critiques, de romanciers qui, avec un didactisme parfois lassant, propagent les idées nouvelles. Elle est dominée par les trois grands écrivains : Eliza Orzeszkowa (1841-1910), Bolesław Prus (1847-1912), Henryk Sienkiewiez (1846-1916), qui créent la prose moderne, instrument remarquable par la clarté, la précision, la richesse et la diversité.

La « Jeune Pologne » et le néo-romantisme

Vers 1890, une nouvelle génération se dresse contre l'intellectualisme et le matérialisme utilitaires du positivisme. Sous les divers noms par lesquels on la désigne – Jeune Pologne, modernisme, néo-romantisme –, cette réaction se situe à la rencontre de différents courants intellectuels et artistiques venus d'Europe et d'un réveil des forces profondes du pays. L'impressionnisme, le naturalisme, le symbolisme, introduits presque simultanément, fortifient cette génération dans ses aspirations fondamentales : refus du primat de la raison, revendication d'un art libre, sincère, total, affranchi de toute contrainte moralisatrice et didactique, n'hésitant pas à secouer préjugés et conventions pour pénétrer dans les zones cachées de la psychologie individuelle et des milieux sociaux, enfin, désir de rendre à la poésie la première place. Tandis qu'apparaît le roman naturaliste (Gabriela Zapolska, 1860-1921), d'excellentes traductions (dues à Edward Porȩbowicz, Miriam Przesmycki, Antoni Lange) révèlent la poésie française contemporaine. Avec Słowacki et C. K. Norwid (1821-1883) que l'on découvre alors, Maurice Maeterlinck devient le maître de la sensibilité et de l'art nouveaux dont l'esthétisme, avec ses prolongements décadents, forme l'un des courants majeurs. Mais non le seul, car cette génération entend aussi les appels de la réalité et des questions auxquelles le positivisme n'a pas su répondre : la misère du prolétariat, résultant des premières concentrations industrielles ; le poids de l'oppression étrangère, que n'a pas allégé une politique de loyalisme plus ou moins déguisé. De là un puissant réveil du sentiment national, souvent associé à la volonté de lutte contre l'injustice sociale et qui, en ressuscitant les grandes traditions du romantisme, distingue fortement la Jeune Pologne des autres littératures fin de siècle. Aussi, le mouvement réunit-il les tendances les plus opposées, de l'esthétisme décadent et nihiliste (Stanisław Przybyszewski, 1868-1927 ; Kazimierz Przerwa-Tetmajer, 1865-1940) à l'aspiration à créer une Pologne nouvelle, à « gouverner les âmes » (Stanisław Wyspiański, 1869-1907 ; Stefan ̣Zeromski, 1864-1925). Cependant, l'érotisme fin de siècle de Tetmajer le cède ensuite à une exaltation épique devant la nature et la vie primitive des montagnards ; de même, Wacław Berent (1873-1940) élargit son inspiration par une observation pénétrante de la réalité de son temps. Une place à part revient à Władysław Reymont (1867-1925) et, dans la poésie, à Jan Kasprowicz (1860-1926) dont le lyrisme métaphysique exprime la passion et la révolte d'une âme assoiffée d'absolu, chargée de toute la douleur du monde et partagée entre la tentation du néant et la révolte prométhéenne (Hymny), pour s'acheminer ultérieurement vers l'apaisement. On peut encore citer Leopold Staff (1878-1957), dont le chant s'efforce, par-delà les souffrances, vers la conquête de l'harmonie.

—  Jean BOURRILLY

Le renouveau du XXe siècle dans la Pologne indépendante (1918-1939)

Une ère d'intense foisonnement artistique s'ouvre avec l'indépendance recouvrée. La littérature se fait l'écho de l'enthousiasme qui salue la réalisation du rêve des générations précédentes. En même temps, elle se libère de son rôle de conscience nationale : « Au printemps, laissez-moi voir le printemps, pas la Pologne », s'écrie le poète Jan Lechoń (1899-1956). La littérature se tourne vers une réflexion sur elle-même et se livre aux expérimentations les plus novatrices. Les écrivains polonais participent au renouveau artistique du xxe siècle et y apportent leur part originale. Mais, au début des années 1930, l'euphorie fait place à une inquiétude croissante provoquée par les difficultés économiques et sociales (entraînant de grandes vagues d'émigration paysanne et ouvrière), le problème des minorités nationales dans l'atmosphère générale de montée des nationalismes. La démocratie libérale qui, en 1919, avait choisi un artiste pour premier ministre (le pianiste et compositeur Ignacy Paderewski), le cède, après la mort du maréchal Piłsudski, en 1935, à un régime dirigé par des militaires. Les vingt ans d'indépendance se terminent dans une atmosphère de pessimisme prémonitoire qui s'exprime dans le « catastrophisme » du dernier mouvement poétique d'avant guerre.

Les manifestes artistiques émanaient de cercles où peintres, écrivains, gens de théâtre et philosophes travaillaient ensemble. Les expressionnistes, autour de la revue Zdrój (La Source, 1917-1922), révoltés contre les horreurs de la guerre, restaient attachés au rôle spirituel de l'art ; les formistes (autour du philosophe, peintre et logicien Leon Chwistek) tentaient de construire un art reflétant la pluralité de la réalité (1918-1921). Les futuristes (dont le poète Aleksander Wat, 1900-1967) se faisaient connaître par leur goût du scandale et ouvraient la voie aux formes nouvelles par une joyeuse destruction du passé. L'Avant-garde de Cracovie, dont le théoricien Tadeusz Peiper (1891-1969) fonda la revue Zwrotnica (L'Aiguillage, 1922-1923 et 1926-1927), prônait en poésie une méthode proche du constructivisme (surtout illustré par des artistes plasticiens : peintres, cinéastes...), fondée sur la rigueur et la conscience de soi de l'artiste-technicien, se situant résolument du côté de la civilisation urbaine industrielle et abandonnant les nostalgies primitivistes des premiers novateurs. Peiper fut entouré par des poètes de talent comme Jan Brzȩkowski (1903-1983), Adam Wạzyk (1905-1982) – proche mais non directement lié à l'Avant-garde – et surtout Julian Przyboś (1901-1970) qui créa une langue poétique remarquable par sa condensation, jouant au maximum de l'homonymie et de la polysémie, donnant un grand rôle à l'imagination visuelle.

Un groupe de poètes moins féconds en théories connut un grand succès. Il se nomme Skamander (Le Scamandre), du nom de leur revue (1920-1928 et 1936-1939). Ils surent mettre la littérature à la portée du public cultivé grâce à la revue Wiadomości literackie (Les Nouvelles littéraires) où publiait le critique et feuilletoniste plein d'esprit Tadeusz Boy-Żeleński (1874-1941), talentueux et prolixe traducteur de la littérature française. Les Scamandrites n'étaient pas animés d'un désir de révolutionner le langage poétique comme leurs émules de l'Avant-garde, ils s'accommodaient des formes classiques en poésie mais la renouvelèrent cependant par leur sensualisme, leur goût du concret, leur élan vital frénétique. Ces poètes, qui se retrouvaient dans des cabarets littéraires, avaient aussi (comme Konstanty Ildefons Gałczyński, 1905-1953) une activité de satiristes. Les Scamandrites touchèrent les contemporains dès leurs premiers recueils : Jan Lechoń, Kazimierz Wierzyński (1894-1969), Antoni Słonimski (1895-1976). Le plus fécond et le plus virtuose était Julian Tuwim (1894-1953), fasciné par la musique de la langue, à la recherche du contenu spirituel enfoui dans ses sonorités. Il excellait aussi dans la poésie pour enfants et dans la satire. Proche des Scamandrites, la poétesse Maria Pawlikowska (1894-1945), par son humour et son style discret, son approche réaliste de la psychologie féminine, rompt avec le ton pathétique de l'époque décadente.

La poésie intemporelle du poète Leopold Staff (1878-1957) traverse les époques (Wiklina 1954). La poésie de Bolesław Leśmian (1878-1937) est un phénomène à part : une métaphysique du néant, un érotisme où règne la fascination de la mort, une langue qui, alliant les audaces néologiques aux formes populaires et dialectales, crée une atmosphère de retour aux origines, d'angoisse mais aussi d'admiration pour le mystère de l'existence (Breuvage d'ombre, Napój cienisty, 1936) ; tout cela sur un ton parodique, avec une dérision omniprésente.

La période connut quelques mouvements et revues d'inspiration marxiste et révolutionnaire. Le plus doué des poètes « prolétariens » était Władysław Broniewski (1897-1962) qui continua à créer en période réaliste socialiste. La littérature pour enfants fut illustrée par les textes poétiques de Jan Brzechwa (1998-1966) et Julian Tuwim, la prose de Janusz Korczak dont, par ailleurs, l'œuvre de rénovation pédagogique marqua la culture polonaise et européenne.

Dans les années 1930, avec la « deuxième avant-garde », l'optimisme des débuts fait place aux plus noirs pressentiments. Józef Czechowicz (1903-1939), prophète de la catastrophe dans ses vers, périt lors des premiers bombardements de septembre 1939. Sa poésie préfère la musicalité à la rigueur syntaxique, ses visions oniriques se distinguent par leur douceur élégiaque. Czesław Miłosz (1911-2004), l'un des plus importants poètes de l'après-guerre, fait ses débuts dans la même atmosphère catastrophiste. Il se fait remarquer par son classicisme, la transparence de son discours empreint de solennité et d'accents prophétiques.

Milosz Czeslaw

Milosz Czeslaw

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«Siècle mien, bête mienne, qui saura / Plonger les yeux dans tes prunelles... », écrivait Ossip Mandelstam en 1923. À travers poésie, essai ou roman, l'œuvre de Milosz se veut une réponse à un tel défi. Ici, l'écrivain pendant une lecture des ses poèmes, à Cracovie. 

Crédits : Hulton Getty

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La prose connaît un grand développement entre les deux guerres. Stefan Żeromski publie en 1925 sa dernière œuvre importante L'Avant-Printemps (Przedwiośnie) dont le héros est un jeune homme qui confronte le rêve d'une Pologne indépendante et juste avec la réalité. Les romans à thématique sociale et politique contemporaine de Juliusz Kaden-Bandrowski (1855-1944) se distinguent par une recherche portant sur le rythme de la phrase et la construction non linéaire de l'action (Les Ailes noires, Czarne Skrzydła, 1928). Moins éprise d'innovation formelle, Maria Da̧browska (1889-1965) peint dans une grande saga familiale l'évolution de la noblesse polonaise depuis la fin du xixe siècle (Les Nuits et les jours, Noce i dnie, 1932-1934). Zofia Nałkowska (1884-1954) jette un regard lucide sur la société de son temps. Ses personnages de femmes sont très marquants (La Frontière, Granica, 1935). Jarosław Iwaszkiewicz (1894-1980), qui publie aussi des vers, est connu pour sa prose raffinée, proustienne (Les Demoiselles de Wilko, Panny z Wilka, 1933). Zbigniew Uniłowski (1909-1937) peint la vie de la bohème misérable de Varsovie dans une autobiographie romancée d'un naturalisme saisissant (Chambre commune, Wspólny pokój, 1932). Bruno Schulz (1892-1942) à la fois prosateur, peintre et illustrateur, professeur de dessin à Drohobycz, petite ville à forte minorité juive de l'Ukraine polonaise, crée – dans un style d'une grande beauté – une réalité onirique qui transfigure les phantasmes individuels et les enracine dans les archétypes culturels (Sklepy cynamonowe, Les Boutiques de cannelle, 1934, Sanatorium pod klepsydra̧ Le Sanatorium à la clepsydre 1937). Sa sensibilité inquiète et blessée rappelle Kafka. Malgré sa disparition précoce (il fut assassiné par les nazis pendant la guerre), il a opéré une synthèse des traditions juive et polonaise, et connaîtra un regain d'intérêt dans la Pologne désireuse de retrouver ses racines multiples après la chute du système soviétique. Le poète Jerzy Ficowski (1924-2006), son biographe passionné (également témoin des Tsiganes polonais), publia en 2002 sa correspondance complète, ses écrits épars et ses œuvres graphiques. Traduit en de nombreuses langues, Bruno Schulz apparaît à partir de la seconde moitié du xxe siècle comme un jalon majeur de la littérature mondiale.

S. I. Witkiewicz (1885-1939), à la fois philosophe, romancier, dramaturge et peintre, dépasse toutes les tendances de son époque par l'originalité et la multiplicité de son génie. Ami de l'anthropologue Bronisław Malinowski qu'il accompagna dans le Pacifique, il relativise la culture occidentale, dont il redoute l'effondrement. Il conçoit l'art à la fois comme expression et source du sentiment métaphysique, seul capable d'arracher l'homme à la bestialité. Par le grotesque, il élimine tout pathos et exhibe sans pitié les liens entre les aspirations les plus hautes de l'homme et ses « boyaux », surtout sa vie sexuelle qu'il décrit sans complaisance. Ses pièces (Les Cordonniers, Szewcy, 1925) rompent complètement avec le théâtre de mœurs ou de caractères et annoncent le théâtre de l'absurde qui fera fortune en Occident dans les années 1950. Ses romans (Pożegnanie jesieni, L'Adieu à l'automne, 1927 ; Nienasycenie, L'Inassouvissement, 1930) sont le terrain d'expérimentation de ses théories philosophiques. Redoutant le triomphe des masses abruties sur l'individu pensant, il prévoit l'asservissement de l'homme au confort technique (américanisation) ou à la barbarie de l'« Hyper-prolo » (Hyper-robociarz).

Les œuvres novatrices de Bruno Schulz et de S. I. Witkiewicz ne furent comprises en Pologne et à l'étranger que dans la seconde moitié du vingtième siècle. De la même trempe, Witold Gombrowicz (1905-1970) débute avant guerre avec des œuvres dont l'originalité dérange. Mais ce n'est qu'après la guerre qu'il deviendra, bien que vivant en émigration depuis 1939, la figure dominante de la littérature polonaise et, bien au-delà, un rénovateur de la littérature mondiale.

La littérature face aux totalitarismes (1939-1989)

Le 1er septembre 1939, Hitler franchit les frontières occidentales de la Pologne. Quelques jours plus tard, l'écrivain visionnaire S. I. Witkiewicz se suicide lors de l'invasion des territoires orientaux de la Pologne par l'Union soviétique. L'occupation nazie dura six ans. Quand aux troupes soviétiques, elles ne quittèrent la Pologne qu'après la chute du Mur de Berlin en 1989. Pendant toute cette période, les lettres polonaises sont à nouveau soumises à une commande sociale impérieuse, mais elles parviendront à rejeter les dogmes imposés de l'extérieur en partie, sans doute, grâce à l'expérience de résistance culturelle héritée de l'époque des partages. Face à la pression des idéologies de masse, les écrivains choisissent les voies individuelles pour tenter d'échapper non seulement au mensonge, mais encore plus à toute vérité qui voudrait se donner comme unique. Les écrivains polonais de l'époque totalitaire sont des pionniers qui, comme le narrateur de Witold Gombrowicz dans Cosmos, « bâtissent laborieusement leur maison sur les confins... ». Confins de l'Europe... et de la barbarie moderne, des systèmes philosophiques et esthétiques, de l'expérience vécue individuelle... Leurs œuvres bousculent les frontières entre prose et poésie, roman et autobiographie, fiction et témoignage, langue écrite et langue parlée.

Une génération de poètes débute pendant la guerre, mais ils disparaissent presque tous en août 1944, pendant l'insurrection de Varsovie. À peine sortis du lycée, écrivains clandestins et combattants de la Résistance, ils font preuve d'une maturité remarquable. Ils témoignent de l'écroulement des valeurs par l'ironie, le grotesque, sans haine mais avec le tragique pressentiment d'une mort certaine et inutile. Krzysztof Kamil Baczyński (1921-1944), dont les vers sont d'une merveilleuses musicalité et puissance créatrice, est devenu une légende. Tadeusz Gajcy (1922-1944), Andrzej Trzebiński (1921-1943) et d'autres ont publié dans la revue Art et Nation (Sztuka i Naród). Survivant du camp d'Auschwitz, Tadeusz Borowski (1922-1951) mit fin à ses jours peu après la guerre : il réussit à porter témoignage de son expérience dans une prose cruellement dénudée (Le Monde de pierre, 1948), parole d'un narrateur qui semble indifférent au bien et au mal. De nombreux écrivains de talent présentèrent l'occupation nazie dans un style étonnamment neutre, laissant le lecteur seul juge, comme la romancière Zofia Nałkowska, membre d'une commission d'enquête sur les crimes hitlériens (Les Médaillons, 1946).

Aussitôt après la guerre, mais en émigration, bien avant les Russes Soljenitsyne et Chalamov, des Polonais donnent la première littérature de témoignage sur les camps soviétiques : Souvenirs de Starobielsk (Rome, 1946) et Terre inhumaine (Paris, 1949) de Józef Czapski, ainsi que Un monde à part (Londres, 1951 et 1953) de Gustaw Herling-Grudziński. Artistes raffinés, pétris d'une vaste culture allant de la littérature française à la littérature russe, Herling-Grudziński (1919-2000) et Czapski (1896-1993, qui fut aussi peintre) créent une prose de synthèse entre fiction et document. Ce n'est qu'après 1989 que leur œuvre sera connue en Pologne.

Comme au xixe siècle, pendant les partages, la littérature d'émigration reprend, pendant l'occupation nazie et la période soviétique, son rôle de gardien de la culture. Plusieurs des plus grands écrivains contemporains se comptent dans ses rangs. Witold Gombrowicz, réfugié en Argentine depuis 1939, domine la période grâce à la revue et aux éditions Kultura de Paris qui publiaient ses œuvres et veillaient à leur diffusion clandestine en Pologne. Connu et traduit dans le monde entier à la fin de sa vie, il exerce une fascination d'autant plus grande sur les intellectuels du pays. Superbement individualiste, Gombrowicz n'est pas l'homme des coteries ni des pétitions, il refuse d'abaisser la littérature au niveau du débat politique. Dans son journal de solitaire (Journal 1953-1966), il se moque de tout conformisme, qu'il soit politique (de droite ou de gauche), métaphysique ou moral, il se moque même de la forme du journal qu'il traite comme autocréation. Pour créer son propre moi, le héros-narrateur de ses pièces et romans lutte contre la Forme (l'école, la société, les stéréotypes polonais, etc.). Novateur sans cesse imité mais toujours inégalé, il est un maître du grotesque qui bouscule toutes les conventions littéraires.

Pendant toute la période socialiste, deux grandes revues (concurrentes et divisées par leur attitude vis-à-vis du régime de Varsovie) ont servi de forum aux intellectuels polonais dispersés dans le monde, publiant les textes des écrivains émigrés ou interdits par la censure : la revue Kultura (La Culture) de Paris et la revue Wiadomości (Les Nouvelles) de Londres. De nombreuses autres initiatives éditoriales ont connu une existence plus brève, mais parfois importante, aussi bien en Europe occidentale qu'en Amérique ou même en Australie. Tymoteusz Karpowicz (1921-2005), qui avait débuté en Pologne après 1956, fut à partir de 1973 professeur à l'université de Chicago. La poésie devient chez lui une méthode de connaissance. Leopold Tyrmand (1920-1985), amoureux du jazz et de la culture zazou à l'époque stalinienne, émigra en 1965 : auteur de romans et d'essais, il est célèbre pour son Journal de 1954, publié en 1980 aux États-Unis. L'étude et le recensement de tous les écrivains émigrés ne fait que commencer en Pologne, depuis les années 1990, dans les instituts et archives de l'émigration.

En Pologne, juste après la guerre, en 1947, l'événement littéraire est constitué par les premiers poèmes de Tadeusz Różewicz (1921-2014). Poète de la responsabilité morale, résistant à l'occupation nazie, il constate au lendemain de la guerre, sans le moindre manichéisme : « j'ai 20 ans / je suis un assassin / instrument / aussi aveugle / qu'un sabre / dans la main d'un bourreau » (Lamentation). Różewicz a créé un style laconique, dépouillé, à la recherche d'une simplicité originelle, parfois biblique, mais bannissant toute grandiloquence. Il a composé lui-même en 1995 une anthologie personnelle (1944-1994), somme imposante, d'une lucidité cruelle, sans illusion ni complaisance. Également prosateur, auteur principalement de nouvelles, Tadeusz Różewicz est aussi et surtout l'un des plus importants dramaturges de son temps. Sa première pièce Kartoteka (Le Fichier, 1960) utilise une technique du collage aux antipodes du réalisme psychologique ; depuis, il ne cesse de développer le génie grotesque du théâtre polonais.

Les nazis et les Soviétiques s'étaient particulièrement acharnés contre les élites culturelles. À son tour, le régime installé en 1945 pourchassa les anciens résistants non communistes, dont beaucoup furent condamnés à mort. Quant aux écrivains communistes avant la guerre, ceux qui avaient cherché refuge près des frontières soviétiques (notamment à Lwów, en Ukraine polonaise, en 1939-1940) furent arrêtés et persécutés par le N.K.V.D. qui se méfiait de l'esprit d'indépendance des Polonais, même communistes. C'est ainsi que se retrouvèrent en prison à Moscou les poètes Władysław Broniewski et Aleksander Wat ; ce dernier donna un témoignage émouvant de ses épreuves (Mon siècle, propos recueillis par C. Miłosz en 1964-1965). Dans ces conditions, on ne peut expliquer par un élan d'enthousiasme ou un aveuglement subit l'adhésion au nouveau régime de plusieurs écrivains célèbres avant guerre, tels Julian Przyboś, Adam Wạzyk, Jarosław Iwaszkiewicz ou Jerzy Andrzejewski (1909-1983), dont le roman Cendre et diamant (Popiól i diament, 1947) est le classique de la Pologne populaire. Faute d'accorder leur soutien au nouveau régime, les écrivains risquaient d'être interdits de publication et rejetés en dehors de la vie intellectuelle ou même de la vie tout court ; en acceptant des compromis, ils devinrent les écrivains officiels de la Pologne socialiste qui leur offrait, en contrepartie, l'assurance d'une aisance matérielle réservée aux écrivains, ainsi que le passeport et les devises indispensables pour voyager à l'étranger. Des jeunes gens qui avaient survécu à la guerre s'étaient aussi résolus à s'accommoder des nouvelles réalités pour faire leurs débuts littéraires ; la plupart furent vite oubliés, mais certains révélèrent leur véritable talent, une fois libérés des contraintes politiques.

Le bref épisode réaliste socialiste (1949-1956) ne laissa aucune œuvre de valeur, les plus doués des écrivains qui y avaient participé font amende honorable et deviennent d'ardents opposants dès la première crise du régime (1956) : A. Wạzyk, J. Andrzejewski. Dès lors, il n'existe plus, en Pologne, de littérature officielle. Les protestations iront se multipliant contre la censure et toute ingérence des autorités politiques dans la vie artistique : à l'occasion de la crise de 1968, puis avec la création du Comité de défense des ouvriers (K.O.R.) en 1976, enfin avec la création du syndicat Solidarité en 1980. Les années de l'état de guerre qui suivent le coup d'État militaire du 13 décembre 1981 sont marquées par un élan de résistance au totalitarisme. Face à un régime définitivement discrédité, les intellectuels sont soutenus par tout un peuple, les médias officiels sont boycottés et les éditions clandestines (Nowa, Atelier indépendant d'édition, ou Zapis, L'Index) se développent. Dans les années 1970, Tadeusz Konwicki (né en 1926), qui avait débuté avec des œuvres de style réaliste socialiste, publie dans les éditions clandestines les tableaux littéraires les mieux réussis et en même temps les critiques les plus virulentes de la vie quotidienne dans la Pologne populaire (La Petite Apocalypse, Mała Apokalipsa, 1979). Il mêle le roman, l'essai et l'autobiographie, et son style est un alliage inimitable de tendresse lyrique et d'autodérision ; son don d'observation de la réalité contemporaine ne se démentira pas dans la nouvelle période (Czytadło, Roman de gare, 1992).

Devant la pression des événements, la prose non romanesque a connu un grand développement : reportages littéraires, interviews, journaux et mémoires (W. Gombrowicz, T. Konwicki), autobiographies plus ou moins romancées (Henryk Grynberg, né en 1936, émigré depuis 1967, marqué par son sort d'enfant juif pendant la guerre), essais philosophiques (Leszek Kołakowski, né en 1927). Andrzej Bobkowski rédige à Paris ses Esquisses à la plume - Paris 1940-1944 (trad. franç. En paix et en guerre). Czesław Miłosz (émigré depuis 1951), en parallèle avec son œuvre poétique monumentale d'une limpidité classique, poursuit sa réflexion dans des recueils d'essais (Une autre Europe, 1959 ; La Terre d'Ulro 1977). Le roman historique connaît un grand essor avec deux écrivains émigrés : Józef Mackiewicz (1902-1985) est tout aussi critique envers les communistes qu'avec l'Église ou les milieux de l'émigration (le Chemin qui ne mène nulle part, 1955) ; Włodzimierz Odojewski (né en 1930) peint la difficile coexistence des Polonais et des Ukrainiens sur les anciens territoires orientaux. En Pologne même, les thèmes historiques sont un moyen de contourner la censure ; ils permettent notamment de parler des territoires retirés à la Pologne après 1945 : Andrzej Kuśniewicz (1904-1993) fait revivre la Galicie polonaise à l'époque des Habsbourg, Julian Stryjkowski (1905-1996), communiste, est un des rares écrivains autorisés à faire revivre les Juifs polonais d'avant la Shoah. À l'inverse, Stanisław Lem (1921-2006) a trouvé refuge dans le futur : il est un maître mondial de la science fiction qui se distingue par une ironie subtile. Esprit encyclopédique il prit part aux débats scientifiques et philosophiques de son temps dans l'œuvre d'essayiste qui accompagne ses romans (Solaris 1961) et ses cycles de nouvelles (Mémoires d'Ijon Tichy 1971). Passionné par les avancées de la science, il n'ignore pas les menaces que l'homme fait peser sur son avenir par ses inventions techniques ou politiques. Le reportage a connu aussi un grand essor, illustré par l'œuvre d'envergure internationale de Ryszard Kapuściński (1932-2007) qui fut longtemps correspondant de presse dans le Tiers Monde (L'Empereur, 1978 ; Ébène, 1998). Dans la seconde moitié du xxe siècle, la critique se déplace des revues littéraires vers les instituts de recherche et les universités (Artur Sandauer, Jan Kott, Michał Głowiński, Janusz Sławiński, Edward Balcerzan). Dans les années 1960, le théâtre connaît un renouveau en affirmant son autonomie par rapport à la littérature, en insistant sur le contact avec le public et sur ses moyens propres (le jeu, le chant, la danse, la vision plastique...). Jerzy Grotowski (1933-1999) prône un « théâtre pauvre » (1965) qui se fonde avant tout sur le corps de l'acteur et se veut un rituel auquel participe le public. Le spectacle Apocalypsis cum figuris (1968) rendit Grotowski célèbre dans le monde entier. Il est considéré comme un des plus grands rénovateurs du théâtre au xxe siècle. Il enseigna aux États-Unis de 1982 à 1984, puis en Italie où un institut fut créé pour lui en 1985, et au Collège de France en 1997. Tadeusz Kantor (1915-1990), également peintre, impose une vision plastique qui relègue le texte au second plan. Son spectacle, La Classe morte (1975), est librement inspiré de textes de Schulz et de Gombrowicz. Par la suite, Krystian Lupa (né en 1943) situera nettement ses premières recherches théâtrales dans le sillage de Kantor.

Des auteurs qui avaient refusé de s'engager firent des débuts retardés après 1956. Le poète, dramaturge, essayiste et critique d'art, Zbigniew Herbert (1924-1998) a recours – dans ses vers même – à un narrateur, « Monsieur Cogito », pour peindre avec ironie le drame de l'homme du xxe siècle qui n'a d'autre choix que de défendre une cause perdue. Son rationalisme dans la lignée de Valéry, son ancrage dans la culture européenne depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, son style concis, lapidaire, lui valent d'être traduit et apprécié au plan international tandis que sa posture morale en a fait un des poètes emblématiques en Pologne socialiste. On retrouve l'ironie et la réflexion philosophique dans les vers de Wisława Szymborska (1923-2012) qui recevra le prix Nobel en 1996. Le style de Miron Białoszewski (1922-1983) est un défi à la littérature aussi bien en poésie qu'en prose : il donne à entendre la parole spontanée de l'individu privé qui contemple les choses de la vie sans le truchement d'aucun schéma idéologique (Mémoire de l'Insurrection de Varsovie 1970). Białoszewski a créé une prose poétique très proche de la parole quotidienne ; son ton humble valorise les menus détails de l'expérience individuelle. Stanisław Grochowiak (1934-1976) est le poète de la souffrance quotidienne renouant avec le baroque. Edward Stachura (1937-1979) crée une prose poétique novatrice (parallèle à ses poèmes symphoniques) pour traduire une une quête personnelle. Pour les poètes de l'existentialisme chrétien, souvent en même temps prêtres catholiques, Dieu n'est jamais donné : Jan Twardowski (1915-2006) savait le dire avec une simplicité toute franciscaine, tandis que Janusz Pasierb (1929-1993), également critique d'art, a un style savant et un ton plus déchiré.

Au moment du Dégel de 1956, Marek Hłasko (1934-1969) introduit dans sa prose le langage brutal et vulgaire des marginaux pour traduire sa révolte et son malaise. Avec la crise politique de 1968 qui suit la répression du mouvement de libération en Tchécoslovaquie, débutent les poètes de la « nouvelle vague » (Nowa Fala) qui protestent contre la désinformation de la presse (Ewa Lipska, née en 1945, Ryszard Krynicki, né en 1943, Stanisław Barańczak né en 1946). Pendant l'état de guerre décrété entre 1981 et 1983 par le général Jaruzelski, les jeunes poètes (notamment Tomasz Jastrun, né en 1950, Bronisław Maj, né en 1953) rejettent les stéréotypes de la dissidence et se tournent vers les problèmes éthiques et métaphysiques. Czesław Miłosz, émigré depuis 1953, reçoit le prix Nobel en 1980. C'est l'occasion pour son œuvre d'un retour triomphal en Pologne qui s'accompagne d'un regain créateur poursuivi jusqu'à la fin de sa longue vie, en 2004.

Sławomir Mrọzek (né en 1930, émigré depuis 1963 jusqu'à son retour en Pologne en 1996) est un maître de la parodie qui fait revivre le conte philosophique et joue du paradoxe avec virtuosité, démontrant avec humour que, malgré la logique la plus implacable, tout raisonnement humain est menacé de circularité. L'ironie radicale de Mrożek laisse au lecteur la liberté de conclure par lui-même. Son théâtre est célèbre dans le monde : ses pièces grotesques, où le rire côtoie l'angoisse, posent les questions fondamentales du xxe siècle (Tango, 1964, L'Ambassadeur, 1978).

L'ironie après l'Histoire

Dans le pays redevenu libre des années 1990, les anciennes maisons d'éditions clandestines ou d'émigration prospèrent au grand jour, les œuvres des émigrés sont lues avidement par un large public, de jeunes écrivains créent de nouvelles revues. Le marché de l'édition se libère, décentralise et régionalise, les formes traditionnelles de publication sont relayées par Internet.

À la faveur des changements, une mémoire longtemps refoulée a fait surface : de très nombreuses œuvres paraissent sur l'occupation nazie ou la déportation en Union soviétique. Certaines sont de grande qualité comme Les Neiges bleues (1996) où Piotr Bednarski fait revivre son enfance de déporté polonais en Sibérie, ou Les Saisons noires (1999), dans lesquelles le critique Michał Głowiński, jusque là muet sur son passé, livre ses souvenirs d'enfant du ghetto de Varsovie.

La place de la poésie est confirmée par le prix Nobel décerné en 1996 à Wisława Szymborska, seulement seize ans après Miłosz, et cette fois dans une Pologne sans crise politique, pour une œuvre subtilement ironique, laconique et lapidaire, lucide sans être amère car toujours capable de s'étonner (La Fin et le début, 1993 ; Paysage au grain de sable, 1996). D'autres femmes poètes ont aussi marqué le xxe siècle, mentionnons Anna Świrczyńska (1909-1984), Anna Kamieńska (1920-1986), Halina Poświatowska (1935-1967), Julia Hartwig (née en 1921), Urszula Koziol (née en 1931) ...

Les trois figures tutélaires de la période précédente (Miłosz, Rọ́zwicz et Herbert) poursuivirent leur œuvre, reléguant au second plan de nombreux autres poètes. La disparition de Zbigniew Herbert en 1998 a ravivé sa popularité. Czesław Miłosz aura droit en 2004 à Cracovie à des obsèques nationales. Les meilleurs poètes de la nouvelle vague (1968) ont abandonné l'engagement politique de leurs débuts pour des préoccupations métaphysiques : ainsi de Stanisław Barańczak, émigré aux États-Unis (Carte postale de ce monde 1988) et d'Adam Zagajewski, émigré en France (Terre de feu 1994). Quant à la génération de « l'état de guerre », seuls ceux qui ont su rompre avec l'engagement survivent comme artistes à la recherche d'une parole vivante, dans la lignée de Białoszewski : c'est le cas de Bohdan Zadura (né en 1945) et de Piotr Sommer (né en 1948), traducteur du poète américain Frank O'Hara.

Les poètes et écrivains ayant débuté autour de la revue Brulion (Brouillon, 1987-1997) partagent une même méfiance vis-à-vis de la politique, une attirance pour la culture pop, la musique rock, le cinéma, l'esthétique de la publicité, la langue populaire. Marcin Świetlicki, né en 1961, est le plus populaire d'entre eux (en partie grâce au groupe de rock qu'il dirige : Świetliki [Les Lucioles]). Inspiré par les Américains F. O'Hara et J. Ashbery, il refuse toute mission sociale ou politique, mais n'en jette pas moins un regard critique sur la société de son temps. Jacek Podsiadło, né en 1964, est proche des mêmes options.

La prose de fiction, délaissée pour le document à la fin du communisme, reprend sa place pour démythifier toutes sortes d'illusions polonaises, qu'elles soient anciennes (mythes de la résistance au communisme, de la vie en émigration, des confins multinationaux de l'ancienne Pologne) ou nouvelles (mythes de la société de consommation, de la démocratie libérale, de l'Europe unie). Vite déçus par les changements politiques, les romanciers critiquent la nouvelle classe dirigeante, sa lutte pour le pouvoir et l'argent, ses méthodes mafieuses (Marek Nowakowski né en 1935, qui fut un critique, auparavant, du système socialiste, Andrzej Stasiuk, né en 1960). Là encore, ironie et discours au second degré font merveille. Jerzy Pilch, né en 1952, est apprécié pour ses chroniques de presse et ses romans au ton grotesque (La Liste des femmes adultères, 1993).

Andrzej Stasiuk

Andrzej Stasiuk

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«J'aime ce bordel balkanique, hongrois, slovaque et polonais, cette merveilleuse pesanteur de la matière, ce je-m'-en-foutisme face aux faits, cet esprit de suite dans la soûlerie à midi pile» (Sur la route de Babadag). 

Crédits : K. Gubala/ Polish Cultural Institute, New York

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La nostalgie des anciennes patries régionales, vues à la manière d'Arcadies heureuses, ravagées par la guerre, à présent minées par l'intolérance et la jalousie, inspire des tableaux non dépourvus d'idéalisation : c'est la cas de Gdańsk chez Paweł Huelle, né en 1957, et Stefan Chwin, né en 1949 ; de la Silésie chez J. Pilch et Olga Tokarczuk née en 1962 ; de Sandomierz dans le roman L'Horizon, succès de l'année 1997, de Wiesław Myśliwski né en 1932, rendu célèbre dès 1984 par son épopée paysanne Pierre sur pierre, etc.

Le roman d'initiation se renouvelle sur un fond de parodie avec une critique sévère de la famille. La sortie de l'enfance est présentée comme déracinement, perte d'innocence et de toutes valeurs (Tomek Tryzna, Mademoiselle Personne ; également dans les romans de Manuela Gretkowska, O. Tokarczuk, A. Stasiuk, etc.). Magdalena Tulli (née en 1955) propose une narration non réaliste d'un ton très personnel. Désormais, aucun sujet n'est tabou. L'audace thématique distingue les jeunes prosateurs, tandis qu'une composition non linéaire nourrie de digressions est le procédé formel le plus caractéristique.

Dans le sillage des expériences tragiques qu'elle a connues, la Pologne a créé au xxe siècle une littérature essentiellement ironique, toujours au second degré par rapport à un autre discours, parvenant à articuler l'indicible, – Auschwitz ou le Goulag –, sans le moindre pathos, ce qui se reflète également dans l'école de diction de ses acteurs. Cette littérature constitue aussi une synthèse culturelle unique en Europe grâce au talent d'écrivains d'origine juive qui ont fait vibrer toute la musique de la langue polonaise (si la prose de Schulz est maintenant largement connue, les poètes virtuoses que furent Leśmian et Tuwim sont plus difficiles à traduire). Enfin, à côté des manifestations brillantes d'une imagination libérée, la culture polonaise affectionne la rigueur logique et le rationalisme qui s'expriment dans le conte philosophique, les aphorismes et même en poésie. Cet élan à multiples facettes, brisé par la Seconde Guerre mondiale et le stalinisme, s'est prolongé à travers l'émigration et a repris sa vigueur dans le pays dès après 1956. En transgressant les frontières entre les genres, la prose et la poésie, la langue écrite et la langue parlée, le théâtre et les arts plastiques ou la danse, la littérature du xxe siècle reflète, dans ses formes mêmes, la passion des Polonais pour la liberté.

—  Hélène WLODARCZYK

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Le site Internet suivant propose des présentations en français des principaux écrivains et courants littéraires polonais en indiquant les traductions en français et vers d'autres langues : http ://www.culture.pl/fr/culture

Écrit par :

  • : directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
  • : docteur d'État ès lettres, professeur à l'université de Paris-IV-Sorbonne
  • : maître de recherche au C.N.R.S.
  • : docteur en études politiques, ancien chargé de recherche au C.N.R.S., ancien chargé de cours à l'université de Paris-II
  • : professeur à l'université de Paris-IV
  • : historien, chargé d'enseignement à l'Institut d'études européennes, université de Paris-VIII
  • : directeur scientifique au C.N.R.S., professeur à la faculté de droit de l'université de la Sarre

Classification

Voir aussi

RÉFORMES AGRAIRES    EXPLOITATIONS AGRICOLES    ADAM ASNYK    ALLIANCE ATLANTIQUE    KRZYSZTOF KAMIL BACZYŃSKI    LITTÉRATURE BAROQUE    BASSE-SILÉSIE    BESKIDES monts    MIRON BIAŁOSZEWSKI    TADEUSZ BOROWSKI    KAZIMIERZ BRODZIŃSKI    CASIMIR III LE GRAND    CASIMIR IV JAGELLON    CENTRALISME DÉMOCRATIQUE    INDUSTRIE DU CHARBON    CIESZYN ou TESCHEN    COLLECTIVISATION    CONSEIL D'ÉTAT pays socialistes    CORRUPTION    COUR SUPRÊME DE JUSTICE pays socialistes    CROISSANCE ÉCONOMIQUE    LIGNE CURZON    JÓSEF CZECHOWICZ    DÉCLINAISON grammaire    DÉMOCRATISATION    SIGNE DIACRITIQUE    DIÈTE histoire    ÉCONOMIES SOCIALISTES    EFFONDREMENT DU BLOC COMMUNISTE    HISTOIRE DE L' ÉGLISE des origines au concile de Trente (1545)    HISTOIRE DE L' ÉGLISE du concile de Trente à nos jours    ÉGLISE & ÉTAT    EMPRUNT linguistique    ENSEIGNEMENT PRIVÉ    ENSEIGNEMENT PUBLIC    ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR    EUROPE géographie et géologie    EUROPE politique et économie    EXTRÊME DROITE CONTEMPORAINE Europe    ANDRZEJ FRYCZ-MODRZEWSKI    ACCORDS DE GDAŃSK    HAUTE-SILÉSIE    GUSTAW HERLING-GRUDZIŃSKI    LES JAGELLON    POUVOIR JUDICIAIRE    JULIUSZ KADEN-BANDROWSKI    JAN KASPROWICZ    MARIA KONOPNICKA    JÓZEF IGNACY KRASZEWSKI    LITTÉRATURE LATINE CHRÉTIENNE    JAN LECHOŃ    BOLESŁAW LEŚMIAN    LIBERTÉ DE LA PRESSE    LITUANIE histoire    COMITÉ DE LUBLIN    JÓZEF MACKIEWICZ    MÉMOIRES littérature    MIESZKO Ier    ZOFIA NAŁKOWSKA    JULIAN NIEMCEWICZ    EDWARD OCHAB    WŁODZIMIERZ ODOJEWSKI    OPPOSITION POLITIQUE    CONSONNES PALATALES    PARTIS COMMUNISTES    JAN CHRYZOSTOM PASEK    PAUVRETÉ    CONDITION DU PAYSAN    TADEUSZ PEIPER    LES PIAST    JOSEF PILSUDSKI    PLANIFICATION économie    POLITIQUE ÉCONOMIQUE    POLOGNE économie    POLOGNE histoire des origines au XVe s.    POLOGNE histoire de 1500 à 1763    POLOGNE histoire de 1764 à 1914    POLOGNE histoire de 1914 à 1945    POLOGNE histoire de 1945 à nos jours    GRANDE POLOGNE    PARTAGES DE LA POLOGNE    PETITE POLOGNE    POLONAIS langue    THÉÂTRE POLONAIS    LITTÉRATURE POLONAISE    PRIVATISATION    PROCURATURE    JULIAN PRZYBOŚ    RÉFORME ÉCONOMIQUE    REPRÉSENTATION ÉLECTORALE    RÉPRESSION    RÉSISTANCE EN EUROPE    ROMANTISME littérature    RUSSIE histoire des origines à 1801    RUSSIE histoire de 1801 à 1917    FÉDÉRATION DE RUSSIE    RUSSIFICATION    RUTHÉNIE    SANTÉ PUBLIQUE    MACIEJ SARBIEWSKI    SECTEUR AGRICOLE    SERVICE PUBLIC    WLADYSLAS SIKORSKI    SILÉSIE    SKAMANDER revue littéraire    PIOTR SKARGA    LANGUES SLAVES    SOCIAL-DÉMOCRATIE    MOUVEMENTS SOCIALISTES    SOLIDARITÉ ou SOLIDARNOŚĆ    TATRAS ou TATRY    DONALD TUSK    JULIAN TUWIM    ZBIGNIEW UNIŁOWSKI    U.R.S.S. histoire    GRAND-DUCHÉ DE VARSOVIE    VASA ou WASA    TRAITÉ DE VERSAILLES    VIEILLISSEMENT démographie    VILLES FRANCHES    JÓZEF BARTŁOMIEJ ZIMOROWICZ    ZŁOTY

Pour citer l’article

Marie-Claude MAUREL, Hélène WLODARCZYK, Michel LARAN, Georges MOND, Jean BOURRILLY, Jean-Yves POTEL, Georges LANGROD, « POLOGNE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 novembre 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/pologne/