AUTRICHE

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Autriche : carte physique

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Autriche : drapeau

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Autriche : organisation de l'espace

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Salzbourg, Autriche

Salzbourg, Autriche
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Nom officielRépublique d'Autriche (AT)
Chef de l'ÉtatAlexander Van der Bellen (depuis le 26 janvier 2017)
Chef du gouvernementSebastian Kurz (depuis le 18 décembre 2017)
CapitaleVienne
Langue officielleallemand
Unité monétaireeuro (EUR)
Population8 810 000 (estim. 2017)
Superficie (km2)83 879
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Pays de 83 855 km2, l'Autriche, quoique deux fois plus vaste que la Suisse, est à peine plus peuplée (8,38 millions d'habitants en 2010) ; elle est aussi plus alpestre : les Alpes et les Préalpes couvrent près de 70 p. 100 du pays alors qu'elles n'occupent que 58 p. 100 du sol helvétique. La vigueur du relief y conditionne étroitement la vie régionale et l'économie nationale. Par chance, une configuration physique favorable, des cols de haute montagne et la vallée du Danube, qui ouvre une voie entre le massif bohémien et les Préalpes autrichiennes, permettent à cet État alpin, limitrophe de huit pays (Suisse, Italie, Slovénie, Hongrie, Slovaquie, République tchèque, Allemagne et Liechtenstein), d'être le carrefour obligatoire des principales voies de communication de l'est à l'ouest et du sud au nord, en Europe centrale. Cette situation au cœur de l'Europe, à l'intersection des trois grandes civilisations latine, germanique et slave, a fait connaître à l'Autriche des vicissitudes politiques telles que sa situation économique actuelle en reste profondément marquée : la République fédérale d'Autriche n'est en effet qu'un lambeau, huit fois moins étendu, de l’Empire d'Autriche-Hongrie démembré en 1919. En revanche, l'Autriche actuelle bénéficie de l'incomparable avantage de l'unité ethnique, linguistique et religieuse. Devenue une nation essentiellement germanique, l'Autriche a noué spontanément des liens très serrés, fondamentaux pour son économie, avec l'Allemagne voisine.

Autriche : carte physique

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Carte physique de l'Autriche. 

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Autriche : drapeau

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Autriche (1919 ; 1945). C'est en fait un des plus vieux drapeaux du monde : la légende affirme que ses couleurs rappellent la tunique de Léopold V, duc de Babenberg, blessé à la IIIe croisade lors de la bataille de Ptolémaïs (Saint-Jean-d'Acre) en 1191 : le rouge symbolise le sang,... 

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La dislocation du bloc économique danubien fut une catastrophe. Réduite, au lendemain de la guerre de 1914-1918, de 625 000 km2 à 84 000 km2, coupée de terres riches en matières premières et en marchés agricoles, l'Autriche n'était plus qu'un tronc essentiellement montagneux, incapable de ravitailler une capitale hypertrophique conçue pour un empire, excentrée aux confins orientaux d'un territoire démesurément allongé, d'ouest en est, sur 550 km. Ce corps qui paraissait peu viable a pourtant survécu à un aussi grave déséquilibre ; il a trouvé en lui-même, comme dans ses alliances extérieures, les bases d'un développement économique normal et favorable. Ainsi s'explique que, en 1938, 99 p. 100 des Autrichiens aient plébiscité l'Anschluss : beaucoup ont cru voir là le moyen d'obtenir du IIIe Reich l'aide financière et technique qui permettrait de vaincre la misère née de l'amputation économique et renforcée par la crise mondiale. Mais, dès 1945, l'Autriche s'est voulue neutre et l'a proclamé en 1955. C'est le seul pays d'Europe centrale qui ne soit pas devenu une démocratie populaire. Dans les années 1990, l'effondrement du bloc communiste rend caduque la question de la neutralité et Vienne entre dans l'Union européenne.

—  Annie DELOBEZ

Géographie

La république d'Autriche est un pays dont les contradictions et les stéréotypes semblent ancrés autant dans la géographie que dans l'histoire. Les images des Alpes du Tyrol, du Danube ou du Prater à Vienne constituent les paysages emblématiques d'une réalité pourtant plus complexe. L'Autriche est un petit pays (83 855 km2), fondé sur une base nationale après avoir été à la tête d'une des constructions multinationales les plus ambitieuses de l'histoire de l'Europe ; ce fut un pays entreprenant sur le plan international lorsqu'il était isolé dans les années 1970, susceptible aujourd'hui de reconstituer son ancienne zone d'influence centre-européenne, et pourtant traversé de tentations de repli depuis que les horizons se sont rouverts. Car l'Autriche a bien changé depuis le début des années 1990, tant à l'intérieur de ses frontières que dans ses relations avec ses nombreux voisins.

Autriche : organisation de l'espace

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Organisation de l'espace autrichien. 

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Une géographie marquée par l'histoire du XXe siècle

La question des frontières

Les frontières de l'Autriche furent fixées par le traité de Saint-Germain (10 septembre 1919), complété par les plébiscites de 1920 pour la Carinthie et de 1921 pour le Burgenland ; elles sont depuis lors restées inchangées, et c'est à l'intérieur de ce cadre que s'est construite la république d'Autriche. Sur 2 564 kilomètres de frontière : 54,5 p. 100 correspondaient à de nouveaux tracés ; 4,7 p. 100 reprenaient le tracé d'anciennes limites intra-impériales entre Autriche et Hongrie ; et 40,8 p. 100 reprenaient les frontières impériales d'avant la Première Guerre mondiale, ce qui n'empêcha pas la contestation puisque la frontière avec l'Allemagne fut supprimée par l'Anschluss de 1938. Si l'on excepte donc la frontière avec la Suisse et le Liechtenstein (201 km), toutes les frontières posèrent des problèmes et il fallut construire le nouvel État dans cette nouvelle enveloppe.

Mais si les frontières sont les mêmes depuis 1919, leur signification a changé depuis 1989 : la chute du rideau de fer, la dislocation de la Yougoslavie puis la partition de la Tchécoslovaquie en 1993 ont modifié le rapport de force entre l'Autriche et ses voisins. En 1919, l'Autriche était le plus petit et le moins peuplé des États nés de la dislocation de l'Empire d'Autriche-Hongrie. Depuis 1993, l'Autriche est à la fois plus vaste que la République tchèque, et plus peuplée que la Slovaquie ou la Slovénie.

L'Autriche, pays alpin

L'Autriche est souvent présentée comme un pays essentiellement alpin, et, à ce titre, associé à la Suisse, ce qui est réducteur, car tout le nord du pays s'organise le long du Danube, dans la moyenne vallée entre Linz et Hainburg qui a vu naître l'Autriche des Babenberg au xie siècle ; et à l'est, le Land du Burgenland ouvre le pays sur la plaine hongroise. Mais les Alpes ont vu leur importance s'accroître tout au long du xxe siècle, au fur et à mesure que les flux nord-sud s'intensifiaient, que le tourisme se développait et que les champions de ski devenaient les porte-étendard les plus en vue du pays. Et dans les années 1970, c'est au sein de forums de concertation à l'échelle des Alpes centrales (1972) et orientales (1977) que l'Autriche organisa ses relations avec les pays voisins. À l'extérieur, les Alpes autrichiennes sont souvent réduites au Tyrol et à ses hauts massifs englacés (Hohe Tauern : 3 798 m au Grossglockner ; Ötztal : 3 774 m au Wildspitze). Mais elles sont en réalité plus diverses, avec les grands massifs des Préalpes calcaires du nord qui dominent l'avant-pays (d'ouest en est : Karwendel, Kaisergebirge, Hochkönig, Dachstein...), ou la tonalité plus méridionale des chaînes frontalières de Carinthie ou de Styrie.

La question de l'enclavement

Cette question a fait couler beaucoup d'encre depuis 1919 et les géographes l'ont souvent considérée comme une tare originelle qui pèserait sur la viabilité même du pays. Certes, l'Empire d'Autriche-Hongrie lui-même était avant tout continental, même si la maison d'Autriche s'était ménagé une fenêtre littorale à Trieste depuis 1382 ; mais, dans ses frontières de 1919, l'Autriche se retrouva sans débouché maritime, Klagenfurt et Villach se situant à plus de 100 kilomètres de l'Adriatique.

Cet enclavement « physique » doit toutefois être relativisé car de grands axes transeuropéens parcourent le pays. D'ouest en est, le Danube est navigable depuis Ratisbonne en Bavière, traverse la Haute puis la Basse-Autriche, et ouvre le pays vers le bassin pannonien et la mer Noire. Du nord au sud, plusieurs grands axes franchissent l'Autriche et les Alpes : entre Munich et Vérone, la vallée de l'Inn et le col du Brenner forment l'axe transalpin le plus important, relayé plus à l'est par l'axe des Tauern et des Karawanken entre Munich et Ljubljana.

En revanche, l'enclavement « politique » a longtemps été une réalité : entre 1955 (signature du traité d'État) et 1989, 45 p. 100 des frontières de l'Autriche correspondaient au tracé du rideau de fer. À l'ouest, les voisins allemand et italien devenaient en 1957 membres fondateurs de la Communauté économique européenne (C.E.E.), ce qui n'empêchait pas les échanges, mais laissait l'Autriche à la porte du Marché commun ; si bien que celle-ci n'avait trouvé d'entente qu'avec les Suisses et les Scandinaves dans l'Association européenne de libre-échange (A.E.L.E.) créée en 1960. Les liens qui se sont développés à cette époque avec le voisin helvétique peuvent expliquer l'essor du Vorarlberg (2,1 p. 100 de la population en 1923 ; 4,4 p. 100 en 2001).

Du point de vue de l'enclavement, les années 1989-1994 ont marqué un tournant majeur dans la géographie de l'Autriche avec, successivement, la chute du rideau de fer et l'ouverture de frontières tchécoslovaque et hongroise ; la mise en service, en 1992, du canal Rhin-Main-Danube qui permet d'ouvrir les ports de la mer du Nord à la batellerie autrichienne (doublement du trafic international entre 1995 et 2002 sur le tronçon autrichien du Danube) ; et l'adhésion de l'Autriche à l'Union européenne (U.E.) en 1995. Cette phase a été complétée, en 2004, par l'élargissement de l'U.E. à tous les pays voisins d'Europe centrale, si bien que, par un retournement complet, c'est aujourd'hui la frontière de la Suisse qui paraît la moins ouverte...

Le problème du cloisonnement

L'enclavement vis-à-vis de l'extérieur s'est conjugué à un cloisonnement intérieur qui a posé au moins autant de problèmes. Le Vorarlberg est le seul Land qui s'inscrive dans le bassin versant du Rhin, séparé des autres Länder par le col de l'Arlberg (1 793 m). Le reste de l'Autriche (sauf une petite région tributaire de l'Elbe autour de Gmünd en Basse-Autriche) est tout entier drainé par le Danube. Les multiples affluents de rive droite, depuis la Lech à l'ouest du Tyrol jusqu'à la Drave en Carinthie, dessinent un large éventail de vallées rayonnantes autour de la longue échine des Alpes cristallines. Leur réseau laisse apparaître de longs sillons longitudinaux (vallées de l'Inn, de l'Enns ou de la Mur), reliés à l'avant-pays par de courtes cluses transversales parfois malaisées à franchir (vallée de la Salzach en amont de Salzbourg).

Si la Carinthie, la province de Salzbourg ou les Basse et Haute-Autriche sont restées dans leurs limites d'avant 1914, il n'en va pas de même du Tyrol qui a perdu le versant sud du col du Brenner, devenu italien ; la province se retrouve depuis lors coupée en deux, les cinq sixièmes se regroupant autour d'Innsbruck, alors que 2 000 kilomètres carrés détachés constituent le Tyrol oriental autour de Lienz. C'est pour relier ces deux parties disjointes que, dès 1930-1935, fut construite la route entre Kitzbühel et Lienz par trois cols dont l'un à plus de 2 500 mètres d'altitude ! Cette route elle-même fut doublée en 1966-1967 par le tunnel des Felbertauern (5,2 km). Le Burgenland, qui se trouvait avant 1914 rattaché au royaume de Hongrie, était à l'écart des axes ferroviaires et routiers qui reliaient Vienne au sud de l'empire, et se retrouva ainsi, après 1919, isolé et profondément désorganisé : les villes de Sopron et de Szombathely étant restées hongroises, les campagnes du Burgenland se retrouvaient déconnectées de tout réseau urbain.

Autant Salzbourg, Linz, Saint-Pölten et Vienne sont bien reliées par l'autoroute et la voie ferrée, autant une discontinuité majeure demeure entre Bregenz, Innsbruck et Salzbourg. Entre le Vorarlberg et le Tyrol, le tunnel autoroutier de l'Arlberg percé en 1978 (presque 14 km) a ouvert un itinéraire direct ; mais entre les trois villes de l'ouest, les routes les plus rapides passent encore par la Bavière. Relier Innsbruck à Salzbourg sans quitter le territoire autrichien suppose de franchir trois cols sur des routes très secondaires. Aucun autre pays d'Europe occidentale ne présente une telle discontinuité.

Salzbourg, Autriche

Salzbourg, Autriche

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Dômes et clochers baroques de l'église collégiale et de la cathédrale (XVIIe siècle) dans le quartier des princes-archevêques, à Salzbourg (Autriche). 

Crédits : W. Buss/ De Agostini

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La Carinthie, enfin, est restée longtemps très isolée des Länder plus au nord, même si le tunnel ferroviaire des Tauern (1909 ; 8,5 km) assure le transit automobile. Les tunnels autoroutiers des Tauern et du Katschberg (1974-1975) mirent Villach à moins d'une heure et demie de Salzbourg. De même l'autoroute entre Linz et Graz est une suite ininterrompue de tunnels.

La construction du territoire autrichien est donc passée par la suppression de ces multiples cloisons et par le maillage d'un réseau interrégional qui n'existait guère dans un espace qui s'était structuré auparavant à l'échelle d'un empire de près de 700 000 kilomètres carrés.

La population et le peuplement

L'Autriche a connu depuis les années 1950 une hausse lente mais régulière de sa population (tabl. 1) qui s'établit en 2010 à 8 383 784 habitants. La situation démographique de l'Autriche dans les premières années du xxie siècle est assez singulière. Le pays affiche en effet un excédent des naissances sur les décès, alors que tous les pays voisins (à l'exception de la Suisse) présentent un déficit structurel. Certes, cet excédent est limité (5 000 personnes par an au maximum sur la décennie 2000), mais témoigne d'une mortalité moins élevée, d'une natalité et d'une fécondité moins déprimées que dans les pays voisins. Il est possible que la présence de travailleurs en provenance des pays d'Europe centrale et orientale (P.E.C.O.) contribue à soutenir la démographie autrichienne, les Länder de Vienne et de l'Ouest qui ont le plus fort taux d'étrangers sont aussi ceux qui présentent un solde naturel positif. Car la situation globale ne doit pas masquer de fortes disparités entre les différentes régions.

Autriche : évolution et répartition de la population

Autriche : évolution et répartition de la population

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Évolution et répartition de la population autrichienne de 1923 à 2010 (source : recensements autrichiens, Statistik Austria). 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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L'Ouest et le Nord-Ouest (Vorarlberg, Tyrol, Salzbourg et Haute-Autriche) ont en effet gagné 1 465 616 habitants de 1923 à 2010, alors que l'accroissement pour toute l'Autriche était de 1 849 303, soit 79,3 p. 100 de l'augmentation totale pour des régions qui ne regroupaient en 1923 que 23,7 p. 100 de la population du pays. Cette tendance s'est poursuivie tout au long de la période, même si elle marque un très léger tassement depuis 2001.

Dans le même temps, l'Est et le Sud-Est (Burgenland, Styrie, Carinthie et Basse-Autriche) ont vu leur population augmenter tout au long du siècle, mais beaucoup moins vite que la moyenne du pays, si bien que leur part dans la population n'a cessé de baisser.

Quant à la capitale, considérée après 1919 comme exagérément macrocéphale, son poids relatif n'a cessé de décroître jusqu'en 2001, et malgré la reprise depuis les années 1980, son Land compte encore 8,5 p. 100 d'habitants de moins qu'en 1923. La macrocéphalie de l'Autriche reste marquée, mais pas plus que dans d'autres pays d'Europe de dimension comparable (Suède, Grèce, Hongrie ou République tchèque). Il n'empêche que la capitale conserve une grande suprématie culturelle et que, dans les années 2000, les établissements d'enseignement supérieur de Vienne regroupent encore 60 p. 100 des étudiants du pays !

Ainsi, c'est le centre de gravité du pays qui s'est déplacé vers l'Ouest, indépendamment du caractère plus ou moins montagneux des différents Länder. De multiples facteurs peuvent être invoqués, au premier rang desquels figure la situation géopolitique de l'Autriche. Les trois Länder de l'Ouest se trouvaient, avant 1919, en position tout à fait périphérique par rapport à l'Empire, alors que les Länder de l'Est étaient en position centrale : la Styrie en particulier, très industrialisée, avait développé toute une série de complémentarités avec le sud-est de l'Empire. Or, après 1919 et plus encore après 1945, les polarités se sont complètement retournées, en termes de géopolitique tant interne qu'externe. Les horizons pannoniens et balkaniques se sont refermés, l'Autriche s'est retrouvée coupée de sa zone d'influence historique en Europe centrale et s'est tournée de plus en plus vers ses voisins de l'Ouest. La Seconde Guerre mondiale et les années qui la suivent marquent une accélération de ce processus, liée en partie à la zone d'occupation soviétique en Burgenland et en Basse-Autriche (ainsi que dans l'est de la Haute-Autriche). Le déclin relatif de la Styrie fut plus tardif et s'amplifia surtout à partir des années 1960.

Cette évolution est nette jusqu'au rencensement de 2001, elle semble s'être modifiée depuis lors, essentiellement du fait d'un nouveau dynamisme et d'une nouvelle centralité du Land de Vienne dont la population s'est accrue entre 2001 et 2006 deux fois plus vite que la moyenne du pays.

Les activités économiques

L'agriculture

Jusqu'à l'entrée de l'Autriche dans l'U.E., la politique agricole de Vienne visait à couvrir autant que possible les besoins alimentaires et à maintenir une structure sociopolitique fortement marquée par la ruralité. Les paysages agricoles opposent de façon tranchée les régions alpines, dominées par l'agropastoralisme, les herbages et la production laitière, aux régions danubiennes de l'est du pays (région de Linz, les deux tiers est de la Basse-Autriche, Burgenland, piémont styrien, bassin de Klagenfurt), caractérisées par la part importante des cultures de plein champ, des vignobles, des vergers et des cultures maraîchères. La Haute-Autriche associe labours, prairies et élevage bovin à viande.

Depuis 1995, poursuivant un mouvement déjà engagé, le nombre des exploitations agricoles diminue et les alpages, fauchés ou pâturés, reculent, tandis que la surface consacrée à l'agriculture biologique est en forte augmentation : près de 20 p. 100 des terres agricoles à la fin des années 2000.

L'industrie

Les anciennes régions industrielles de l'Autriche s'étaient surtout implantées sur des gisements de ressources naturelles (lignites ; mines de fer, de plomb...) présentes en Styrie et en Carinthie. La plupart de ces gisements sont aujourd'hui épuisés ou en voie de l'être, d'où les difficultés rencontrées par ces anciens centres industriels. C'est dans les régions proches de l'Allemagne que se sont développées les nouvelles activités industrielles de la vallée de l'Inn, ou entre Salzbourg et Linz, avec de nombreux sous-traitants du secteur automobile bavarois. De même, le Vorarlberg héberge plusieurs filiales d'entreprises agroalimentaires suisses. La géographie industrielle de l'Autriche se caractérise par la multiplicité des petits centres dans des secteurs restés très ruraux.

Tourisme et aménagement touristique

Dixième pays touristique au monde avec 32,6 millions de visiteurs en 2008, l'Autriche reste la première destination d'Europe centrale. La diversité des ressources touristiques, liées au Danube, au riche patrimoine artistique, à la montagne, et aux lacs de Carinthie et du Salzkammergut (aux confins des trois Länder de Salzbourg, Styrie et Haute-Autriche) permet à l'Autriche d'équilibrer son activité sur les deux saisons d'été et d'hiver. Les touristes étrangers sont majoritairement allemands (plus de la moitié, autant l'été que l'hiver), les Néerlandais viennent surtout l'hiver, les Anglais et les Français plutôt l'été.

Le « modèle » touristique autrichien a souvent été caractérisé par la place de l'accueil chez l'habitant. Mais si les chambres à louer restent très nombreuses, elles ne jouent finalement qu'un rôle d'appoint dans l'activité touristique (moins de 10 p. 100 des nuitées) alors que l'hôtellerie traditionnelle assure les deux tiers des nuitées. Les Länder de l'Ouest accueillent les trois quarts des nuitées liées au tourisme international, et les deux tiers du total des nuitées, le Tyrol à lui seul en assurant un tiers.

Les stations des Alpes autrichiennes (par exemple Lech, Kitzbühel ou Zell am See) se sont majoritairement construites autour des villages de fond de vallée, mais plusieurs grands domaines skiables d'altitude sont également aménagés sur les glaciers, jusqu'à 3 200 mètres au Kitzsteinhorn (Land de Salzbourg) ou 3 400 mètres au-dessus de Sölden (Tyrol).

Valorisation des ressources patrimoniales

Cette activité touristique s'ancre dans une politique active de protection des patrimoines : ainsi, plus de 150 000 monuments sont protégés dans l'ensemble du pays, et pour les deux tiers d'entre eux, il s'agit de bâtiments d'habitation soit urbains, soit ruraux. L'Autriche s'est aussi dotée de sept parcs nationaux, présents dans tous les Länder sauf dans le Vorarlberg (tabl. 2) ; au total, ce ne sont pas moins de 618 espaces protégés que l'on recense dans le pays, soit 1 908 384 hectares, c'est-à-dire 22,8 p. 100 du territoire. Huit sites sont également inscrits par l'U.N.E.S.C.O. au Patrimoine mondial de l'humanité : le centre historique de Salzbourg, les palais et jardins de Schönbrunn, la région de Hallstatt-Dachstein-Salzkammergut, la voie ferrée du col du Semmering, le centre ancien de Graz, la Wachau (vallée du Danube entre Melk et Krems), le centre ancien de Vienne et le Neusiedlersee (bien transfrontalier avec la Hongrie). Les sites urbains témoignant des splendeurs passées prédominent donc, tandis que les deux sites alpins (Hallstatt et Semmering) attestent les vestiges de la présence humaine, le premier à l'âge du fer, le second à la révolution industrielle. La géographie des parcs nationaux et des sites U.N.E.S.C.O. rééquilibre ainsi l'image d'un pays essentiellement alpin, n'accorde qu'une part réduite au Tyrol, et participe des relations avec les pays voisins au travers des coopérations autour des parcs et des biens transfrontaliers.

Autriche, parcs nationaux

Autriche, parcs nationaux

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tabl. 2 - Les parcs nationaux en Autriche (Source : NationalParks Austria). 

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Essai de régionalisation

Trois ensembles régionaux se sont progressivement dégagés et présentent aujourd'hui des clivages marqués (tabl. 3).

Autriche : les trois ensembles régionaux

Autriche : les trois ensembles régionaux

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Les trois grands ensembles régionaux autrichiens dans les années 2000 : approche multicritère (données de Statistik Austria). 

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– Les quatre Länder de l'Ouest et du Nord-Ouest occupent 34 380 kilomètres carrés, soit 41 p. 100 du territoire, et rassemblent 36,1 p. 100 de la population. Linz et Salzbourg sont les deux principales villes de ces régions (respectivement les 3e et 4e du pays), mais, pour le Tyrol et pour l'ouest du Land de Salzbourg, la grande ville est Munich, bien plus proche que Vienne (130 km contre 300 km depuis Salzbourg). Le poids économique et démographique de la capitale bavaroise est en effet décisif sur ces régions de l'Ouest autrichien : grand foyer émetteur de touristes, pôle d'organisation des transports, grande ville universitaire... Les liens étroits avec l'Allemagne et avec la Suisse expliquent que les Länder de l'Ouest aient connu le développement le plus soutenu depuis les années 1960, ce qui se traduit par un chômage moins élevé que la moyenne autrichienne et un P.N.B. par habitant proche ou supérieur à la moyenne. La population est moins âgée, la mortalité moins élevée que partout ailleurs, ce qui permet à ces régions d'équilibrer le solde naturel du pays. Cette relative prospérité peut expliquer que les Länder de l'Ouest aient montré moins d'enthousiasme à l'entrée dans l'U.E., le Tyrol ayant été le plus réticent, en raison de la crainte de l'augmentation du trafic de poids lourds sur l'axe du Brenner.

– Les quatre Länder de l'Est et du Sud-Est occupent 49 057 kilomètres carrés, soit 58,5 p. 100 du territoire et réunissent 43,6 p. 100 de la population. Graz, capitale de la Styrie, reste la ville la plus importante du sud-est de l'Autriche (320 000 hab. dans l'agglomération en 2009), et la deuxième ville du pays. En Carinthie, le réseau urbain est marqué par une forte bipolarité entre Klagenfurt et Villach, distantes d'une quarantaine de kilomètres : la capitale du Land se trouve en effet concurrencée par Villach, mieux placée sur une croisée autoroutière majeure (axes Vienne-Tarvis et Salzbourg-Ljubljana). La Basse-Autriche et le Burgenland, où aucune grande ville n'a pu émerger, continuent à graviter dans l'orbite de Vienne. Ces Länder ont profité moins que les autres du développement économique de l'après-guerre, et le vieux secteur industriel de Styrie a vu disparaître de nombreuses mines et usines. L'activité touristique a rarement été en mesure de prendre le relais ; il en résulte un taux de chômage plus élevé que dans la moyenne du pays et un P.N.B. par habitant inférieur à la moyenne. La présence de résidents étrangers moins nombreux que dans le reste du pays explique en partie la démographie peu dynamique : le solde naturel est négatif quand les autres régions dégagent un solde positif, le vieillissement de la population est plus marqué qu'ailleurs. Même si Klagenfurt essaie de jouer sur sa position de « ville du Sud », les régions orientales et méridionales restent en marge. C'est sans doute pourquoi elles se sont montrées plus favorables que l'ensemble du pays à l'entrée dans l'U.E., comme une façon de briser cet isolement : le Burgenland a été le plus enthousiaste (74,59 p. 100 de oui), et il est aujourd'hui le seul Land autrichien éligible aux fonds européens pour les régions en difficulté.

– Le Land de Vienne couvre 415 kilomètres carrés, soit 0,5 p. 100 du pays, et compte 20,3 p. 100 de la population. Par rapport aux deux autres grandes régions, la situation de Vienne, beaucoup plus contrastée, se rapproche de celle d'autres capitales européennes. La présence d'activités de commandement et à forte valeur ajoutée se traduit par un P.N.B. par habitant et par une proportion de 15-59 ans plus élevés qu'ailleurs. L'activité internationale et le patrimoine prestigieux valent à Vienne d'être la première place touristique du pays, et la nouvelle centralité retrouvée depuis 1989 explique la reprise démographique du Land observée dès le recensement de 1991. Toutefois, cette prospérité s'accompagne aussi du taux de chômage le plus élevé du pays.

L'entrée de l'Autriche dans l'U.E. et l'élargissement de celle-ci vers l'Europe centrale ont donc, en moins de dix ans, fortement transformé les conditions mêmes de la géographie de l'Autriche. Au croisement de l'axe danubien et des routes nord-sud entre Baltique et Adriatique, l'Autriche a ainsi retrouvé sa position de carrefour continental majeur.

—  Christophe GAUCHON

De la Marche à la République

Il n'a jamais existé, avant l'époque contemporaine, de nation autrichienne. Il y eut une succession d'États plus ou moins puissants, plus ou moins étendus, qui ont revêtu les formes suivantes : d'abord Marche orientale de l'Empire germanique (actuelles Haute- et Basse-Autriche), l'Autriche s'identifie ensuite à l'État patrimonial des Habsbourg (xiiie-xve s.) qui devient, de 1526 à 1867, l'un des éléments composant la Monarchie autrichienne (État patrimonial, Bohême, Hongrie). Sous la pression des circonstances, cette Monarchie se transforme, en 1867, en un Empire austro-hongrois qui ne résista pas à la défaite des Empires centraux (1918) et qui donna naissance à divers États successeurs, dont la République autrichienne (comprenant les provinces de Haute-Autriche, de Basse-Autriche, Vienne, Burgenland, Styrie, Carinthie, Salzbourg, Tyrol et Vorarlberg).

La Marche orientale de l'Empire germanique (Xe-XIIIe s.)

Un des meilleurs historiens de l'Autriche, le bénédictin H. Hantsch, fait commencer l'histoire du pays à la création de la Marche orientale par l'empereur allemand Otton Ier, aussitôt après sa victoire décisive sur les Hongrois au Lechfeld, en Bavière (955). Otton Ier opte en effet pour la création d'une marche frontière et pour le maintien de l'État hongrois qui commence à s'organiser dans la plaine pannonienne. Cette décision capitale met fin au cycle des grandes invasions qui, depuis un demi-millénaire, avaient submergé le bassin danubien. L'Empire allemand serait désormais protégé par le bastion autrichien et par le glacis hongrois. Le système se révèle efficace contre les Mongols et les Turcs. Cette création politique a valeur de reconstruction : ces contrées de la Norique avaient connu une brillante civilisation à l'époque romaine (sans parler de la civilisation de Hallstatt en Haute-Autriche, au Néolithique). Le Danube constituait, en effet, au ier siècle après J.-C., la limite septentrionale de l'Empire romain, et la Basse-Autriche une marche frontière défendue contre les tribus germaniques par une série de forteresses, dont l'une d'elles, Vindobona, deviendra plus tard Vienne ; une autre, Carnuntum, offre aujourd'hui encore un magnifique champ de fouille aux archéologues. Les populations, d'origine celte et illyrienne, se romanisèrent volontiers, mais, avec l'effondrement de l'Empire romain, elles subirent les invasions germaniques d'abord, puis slaves et avares. Charlemagne écrasa les Avars et organisa une première Marche, favorisant les missionnaires et les colons bavarois, mais son œuvre fut à nouveau compromise par les incursions hongroises et fut reprise par Otton Ier au xe siècle.

Le commandement de la Marche, qui s'appelait en vieil allemand Österreich (d'où nous avons fait Austriche, puis Autriche), fut confié à un certain Liutpold, l'ancêtre de la lignée de ces Babenberg qui ont véritablement créé l'Autriche. Il s'installa à Melk, sur les bords du Danube, et son château fort (aujourd'hui remplacé par un couvent de bénédictins) surveillait l'entrée de la forêt viennoise et la trouée héroïque de la Wachau. Son rôle était essentiellement militaire, car il devait défendre le pays contre des voisins fort entreprenants, les Hongrois à l'est et les Tchèques au nord. Dès cette époque apparaît une constante de l'histoire autrichienne, déterminée par la situation géographique du pays : le problème des rapports de l'Autriche avec ses voisins slaves et hongrois.

Mais les Babenberg s'attachèrent aussi à la colonisation de ces contrées. Ils firent principalement appel à des nobles bavarois qui amenèrent des colons et donnèrent au pays un caractère nettement bavarois qui se retrouve dans le droit coutumier, la forme de l'habitat, les dialectes. Au xiiie siècle, une dizaine de familles de seigneurs constituait, avec les Babenberg, le personnel dirigeant de la Marche. Ce sont les « apôtres » qui, tels les Starhemberg, se sont illustrés tout au long de l'histoire du pays et ont formé le noyau de l'ordre des seigneurs (Herrenstand). Tout aussi importante fut la politique de mission dirigée par l'évêché de Passau. Celui-ci encouragea l'implantation de grands couvents bénédictins, puis la réforme clunisienne à laquelle se rallièrent facilement les Babenberg, favorisant la multiplication des fondations pieuses et faisant déjà de l'Autriche ce pays de couvents (Österreich-Klösterreich) qu'il est encore aujourd'hui. Le margrave Léopold III (1095-1136), qui deviendra le saint patron du pays, appela également les cisterciens qui fondèrent l'abbaye de Heiligenkreuz dans la forêt viennoise, puis celle de Zwettl dans la région boisée située au nord du Danube, contribuant ainsi au développement matériel et intellectuel du pays.

Au xiiie siècle, la Basse-Autriche représentait déjà une force politique non négligeable, autonome par rapport à l'Empire depuis que le dernier des Babenberg avait obtenu de Frédéric II le Privilegium majus : l'Autriche échappait à toute juridiction d'Empire, et le margrave, devenu duc, venait immédiatement dans l'ordre des préséances après les Électeurs. D'autre part, le xiiie siècle vit l'essor des villes et en particulier celui de Vienne, qui reçut des privilèges municipaux. Mais tout risquait d'être remis en question par l'extinction des Babenberg, qui avaient tant contribué à l'essor du pays. En fait, une nouvelle dynastie devait conduire le pays vers des destinées encore plus brillantes.

L'État patrimonial des Habsbourg (XIIIe-XVIe s.)

À l'occasion de cette crise successorale, les Habsbourg, petits seigneurs possessionnés en Suisse alémanique et en Haute-Alsace, vont s'introduire dans l'histoire de l'Autriche et s'identifier peu à peu à leur nouveau domaine au point de devenir la Maison d'Autriche.

Élu roi d'Allemagne en 1273, le comte Rodolphe de Habsbourg fut le fondateur de la puissance territoriale de sa famille. Le roi de Bohême Otakar Přemysl, époux d'une princesse Babenberg, s'était emparé de l'Autriche, de la Styrie et de la Carinthie– première réunion des pays autrichiens et de la Bohême, mais au profit de cette dernière. Rodolphe de Habsbourg fit triompher le bon droit de l'Empire. À la bataille de Dürnkrut (1278), Rodolphe battit l'armée du roi de Bohême, qui fut tué. Peu de batailles eurent autant de conséquences que cette défaite bohême, qui limita la puissance de l'État tchèque, maintint les pays alpins dans l'Empire et donna aux Habsbourg une base territoriale en Allemagne et dans l'espace danubien. Utilisant la prérogative royale, Rodolphe inféoda à son fils Albert l'Autriche proprement dite, ainsi que la Styrie, la Carinthie et la Carniole. En 1365, les Habsbourg devaient s'emparer du Tyrol, réunissant ainsi leurs possessions rhénanes à leur domaine danubien et constituant un État patrimonial qui correspondait, grosso modo, au territoire de l'actuelle République autrichienne.

La nouvelle dynastie s'enracina peu à peu dans le pays d'autant plus aisément que les prétentions des Habsbourg à l'Empire ne furent pas toujours couronnées de succès, ce qui leur permit de consacrer tous leurs soins à l'administration du pays. C'est ainsi que Rodolphe IV fonda la collégiale Saint-Étienne à Vienne (1359) et entreprit la construction de l'actuelle cathédrale ; il fut aussi le créateur de l'université de Vienne (1365). Mais ce n'est qu'au xve siècle que les Habsbourg commencèrent à jouer un véritable rôle européen. Les rêves de grandeur de l'empereur Frédéric III furent en partie réalisés par l'extraordinaire mariage de son fils Maximilien (1493-1519) avec l'héritière de Charles le Téméraire, Marie de Bourgogne, qui lui apporta les Pays-Bas, mais fut à l'origine de la longue lutte entre la maison de France et la maison d'Autriche. Bien mieux, Maximilien réussit à marier son fils Philippe le Beau avec l'héritière des Rois Catholiques, tandis qu'il préparait l'avenir en Europe centrale par un double mariage de ses petits-enfants et un traité de succession avec les Jagellon, alors rois de Bohême, de Pologne et de Hongrie. Parvenue à ce stade, la maison d'Autriche était devenue une puissance mondiale, qui n'avait plus que des rapports assez lointains avec le noyau territorial de sa puissance. C'est en fait à la fin du xve siècle que l'Autriche opéra sa mutation et que l'histoire du pays devint celle d'une maison régnante, d'un État. Elle cessa d'être l'histoire d'une province au caractère national et culturel nettement défini. Il devait appartenir aux petits-fils de l'empereur Maximilien, Charles Quint et Ferdinand, de réaliser pleinement ces virtualités.

La monarchie autrichienne (1526-1867)

L'appellation « monarchie autrichienne » convient à la confédération d'États née, d'une part, de l'accord de 1522 entre Ferdinand de Habsbourg et Charles Quint (qui abandonnait à son frère cadet le gouvernement de l'État patrimonial) et, d'autre part, de la défaite hongroise de Mohács, qui vit la mort de Louis Jagellon et permit à Ferdinand de se faire élire roi de Bohême et de Hongrie. Dès que Charles Quint eut fait élire son frère Ferdinand roi des Romains (1552), les traits fondamentaux de la monarchie étaient dessinés pour trois siècles : le Habsbourg de Vienne était à la fois chef de l'Empire allemand et souverain territorial d'un complexe d'États qui englobait les pays héréditaires, le royaume de Bohême, le royaume de Hongrie et regroupait la totalité des actuelles républiques autrichienne, tchécoslovaque et hongroise, ainsi que des parties de la Pologne, de la Roumanie, de la Yougoslavie et de l'Italie.

Le gouvernement central

Une des tâches essentielles de Ferdinand Ier était de lutter contre le péril turc, les armées de Soliman le Magnifique ayant occupé la plaine hongroise et menacé Vienne une première fois en 1529. Un système de places fortifiées et de garnisons permanentes permit aux Habsbourg de briser l'élan des armées turques (qu'on se souvienne de la brillante défense d'Eger en Hongrie orientale ou de Szigetvár, en Hongrie méridionale), en attendant la reconquête de la plaine hongroise, sanctionnée par les traités de Karlowitz (1699) et Passarowitz (1718). Lutte longue et difficile, qui amena deux fois les Turcs devant Vienne (1529 et 1683) et imposa de lourds sacrifices aux peuples de la monarchie.

Siège de Buda

Siège de Buda

photographie

Les Hongroises défendent leur ville contre les Turcs, en 1541. 

Crédits : Hulton Getty

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L'autre tâche était d'imposer à ses nouveaux sujets une administration commune et un minimum d'autorité princière. Or Ferdinand se heurta à des traditions nationales déjà solides et à des oligarchies locales qui, depuis 1470, avaient réduit considérablement le pouvoir royal des derniers Jagellon. Le jeune souverain, formé en Castille, intelligent et courageux, s'attaqua bravement aux problèmes de réorganisation en créant un gouvernement central et en tâchant de limiter le pouvoir des diètes dans les différents pays.

Alors que le droit public bohême ou hongrois ne lui offrait que les services d'un chancelier, Ferdinand créa un conseil privé (Geheimer Rat) où il appela des grands dignitaires de la cour et les chefs de certains dicastères. Ainsi, à côté du grand maître d'hôtel (Obersthofmeister) et du grand maréchal de la cour (Obersthofmarschall) siégeaient le chancelier de la cour et, éventuellement, le vice-chancelier d'Empire. Selon l'ordonnance du 1er janvier 1527, le conseil privé avait la direction de la politique générale, et le souverain participait toujours à ses travaux. Au xvie siècle, les dignitaires de la cour étaient des aristocrates, mais les chanceliers pouvaient être des juristes bourgeois. Pourtant le trait le plus original du système n'était pas ce conseil privé, mais le fait que tous les grands services fussent confiés à des conseils agissant collectivement sous la direction d'un président et avec l'aide de secrétaires. La même ordonnance de 1527 créa en effet une chancellerie (Hofkanzlei) chargée de l'administration de l'État patrimonial, un conseil aulique (Hofrat), tribunal d'appel, et surtout une chambre des comptes (Hofkammer). Celle-ci devait coordonner l'administration financière des différents pays, elle-même réorganisée et placée sous l'autorité de chambres des comptes locales (Bohême, Silésie, Hongrie, Basse-Autriche), qui surveillaient l'exploitation des domaines, des mines et la perception des droits de douane. Ces chambres locales eurent en outre, par la suite, à préparer les dossiers pour les demandes de contributions extraordinaires faites par le souverain auprès des différentes diètes. Enfin, l'administration de la guerre fut confiée, en 1559, à un conseil de la guerre (Hofkriegsrat) organisé selon les mêmes principes de collégialité ; ce n'était pas un état-major, mais un dicastère surveillant le recrutement et l'approvisionnement des troupes ainsi que les fortifications et la frontière militaire de Hongrie.

Cet appareil gouvernemental qui, dans ses grandes lignes, resta en place jusqu'en 1848 peut paraître lourd. Il avait pourtant le mérite d'être fort souple et d'associer aux affaires, par le biais des conseils, les représentants des différentes noblesses locales. Il correspondait certainement à la fois aux structures sociales des pays constituant la monarchie et à leur faible degré d'intégration. Il en résulta néanmoins une lenteur devenue proverbiale dans la mise en œuvre des décisions du gouvernement de Vienne, qui ne pouvait jamais, comme celui de Paris, décider vite et imposer ses décisions à ses administrés.

Rôle politique de la noblesse

Aussi doit-on, à notre avis, nuancer les termes d'absolutisme et de centralisation employés très souvent pour caractériser la monarchie autrichienne. Ce fut peut-être l'idéal vers lequel tendirent Ferdinand Ier, au xvie siècle, et Joseph II, dans la seconde moitié du xviiie siècle. Il faut bien avouer que ni l'un ni l'autre n'ont réussi à vaincre l'opposition des différentes noblesses locales ; Metternich lui-même ne gouverna qu'avec le consentement de ces mêmes classes dirigeantes ; il consultait régulièrement les diètes locales devenues plutôt que des assemblées représentatives des clubs où se retrouvait la noblesse du pays (la Hongrie constituant à cet égard une exception notable). Le problème fondamental de la monarchie fut, pendant la période 1526-1848, de trouver un compromis entre les exigences du souverain et les droits de la noblesse. Comme la dynastie était insuffisamment enracinée dans les différents pays et dépourvue d'alliés dans les divers groupes sociaux, elle ne put jamais mener la lutte jusqu'à une victoire totale sur la noblesse, laquelle, en revanche, était incapable d'éliminer purement et simplement les Habsbourg.

Diversités nationales et religieuses

Les Habsbourg avaient hérité, après Mohács, d'une mosaïque de peuples, dont les origines et les langues vernaculaires étaient fort différentes (le « problème des nationalités » est l'héritage d'un lointain passé), mais dont les structures sociales étaient assez semblables. Parmi les éléments de diversité, il faut compter d'abord la diversité linguistique. Dans le royaume de Bohême s'opposent le tchèque, langue nationale, et l'allemand, langue des colons établis à la périphérie du pays depuis le xiiie siècle et langue des villes. Les pays autrichiens sont plus homogènes, sauf sur leur bordure méridionale où l'on parle l'italien, le friouli (un dialecte roman) et une langue slave, le slovène, en Carniole. Quant à l'État hongrois, il constitue une véritable tour de Babel. Le hongrois, à partir du xvie siècle, se substitue progressivement, à l'intérieur du royaume, au latin comme langue administrative, mais, en Croatie, différents dialectes serbo-croates se haussent également au rang de langue de culture. Les villes royales et les Saxons de Transylvanie parlent et écrivent l'allemand, tandis qu'en Haute-Hongrie (actuelle Slovaquie) les paysans ne connaissent que le slovaque, langue qu'utilisent le clergé et les justices seigneuriales. E. Brown, médecin anglais qui parcourut la Hongrie dans la seconde moitié du xviie siècle, fut frappé de cette diversité linguistique. Depuis 1540, une grande diversité religieuse s'ajoute à la précédente : à côté des catholiques qui prétendent représenter la seule religion officielle, on trouve l'Église nationale bohême, dont les fidèles sont autorisés à communier sous les deux espèces, les luthériens, très nombreux en Basse-Autriche, dans les pays tchèques et en Haute-Hongrie, les calvinistes, solidement implantés en Hongrie et en Transylvanie, et enfin des minorités orthodoxes en Croatie, en Transylvanie et en Hongrie orientale.

Structures sociales

Mais de telles différences sont moins graves à une époque où, seule, une faible minorité possède des droits politiques. Dans chaque pays de la monarchie, nous sommes en présence d'une société où les masses paysannes, représentant 90 à 95 p. 100 de la population, sont privées de tout droit politique, et bien souvent de droits civils. Vers 1650, la composition de la diète, expression politique de cette société d'ordres, est à peu près semblable dans chaque pays. Le premier ordre est le clergé : il est composé des évêques et des chefs des principaux couvents, qui sont en même temps de grands propriétaires fonciers. En Basse-Autriche, il s'agit par exemple, outre les évêques de Vienne et de Wiener-Neustadt, des prélats de Melk, Göttweig, Heiligenkreuz, du couvent des Écossais à Vienne. Le deuxième ordre est l'ordre des seigneurs, que l'on appelle barons ou magnats en Hongrie, et qui comprend, dans chaque pays, quelques dizaines de familles, alliées entre elles, dont les chefs ont droit de siéger à la diète. Ces familles concentrent entre leurs mains une immense fortune foncière. En Bohême, elles possèdent, vers 1700, 65 p. 100 des terres, et en Hongrie quelques familles, comme les Rákóczi, les Esterházy, les Palffy, sont immensément riches et possèdent de véritables principautés. Il est évident que ces grands aristocrates, qui exploitent de nombreux domaines en faire-valoir direct, jouissent de revenus considérables et disposent d'une puissance économique et politique non négligeable. Ils sont en fait la clef de voûte de tout le système. En revanche, la petite noblesse de l'ordre des chevaliers, si elle demeure quantitativement importante, particulièrement en Hongrie, voit son rôle politique diminuer dans la mesure où elle ne trouve pas refuge dans la bureaucratie ou l'armée du souverain. Quant au quatrième ordre, celui des villes royales, son rôle politique est faible, car en dehors de Vienne et de Prague, les villes sont peu peuplées et leur activité économique paralysée par la réglementation corporative. Aussi sont-elles en déclin et les activités industrielles se concentrent-elles sur les grands domaines seigneuriaux, profitant ainsi aux aristocrates, grands propriétaires. Ce n'est qu'à la fin du xviiie siècle qu'apparaît en Autriche et en Bohême et beaucoup plus tard en Hongrie une bourgeoisie comparable à la bourgeoisie française. Car tous les éléments bourgeois qui entrent au service du souverain sont rapidement anoblis et intégrés dans la couche sociale dirigeante.

Contre-Réforme

La politique des Habsbourg a consisté à s'assurer le loyalisme de ces ordres. Pourtant, ce modeste programme se révélera difficile à réaliser, car l'avènement des Habsbourg correspond, en Bohême et en Hongrie, à une période d'affaiblissement du pouvoir royal et d'exaltation de la puissance des États. Ce n'est pas par hasard que la diète hongroise réussit à imposer aux Jagellon, à la fin du xve siècle, l'élection d'un Palatin, sorte de vice-roi élu parmi les magnats et faisant écran entre le roi et la noblesse. Diète de Hongrie et diète de Bohême constituent des pouvoirs d'autant mieux structurés au xvie siècle qu'elles détiennent en fait une puissante administration financière et judiciaire. Sans leur bon vouloir, le roi ne peut lever aucune troupe, aucune taxe. Les querelles religieuses viennent encore aviver les antagonismes entre les États. Pour bien marquer leur originalité par rapport à un roi allemand (en dépit de leur caractère « européen », les Habsbourg sont considérés comme des Allemands en Europe centrale) et catholique, les nobles hongrois vont se convertir en masse au calvinisme, confession qui a l'avantage de n'être ni catholique ni allemande. Même la noblesse de Basse-Autriche passe au luthéranisme, et Vienne elle-même vers 1580 est une ville en majorité protestante où les catholiques sont insultés et molestés. En outre, le pouvoir monarchique connaît une crise due à la personnalité même des souverains. Ferdinand, peu avant sa mort, ruine en partie l'œuvre de sa vie en partageant l'État patrimonial entre ses trois fils ; pendant près de deux siècles, les pays alpins (Tyrol et dépendances, d'une part, Styrie, Carinthie, Carniole, d'autre part) échapperont à l'autorité du gouvernement de Vienne, les capitales respectives, Graz et Innsbruck, ayant leur système de conseils de gouvernement et la Basse-Autriche se retrouvant seule face aux royaumes de Bohême et de Hongrie. Cette solution correspondait certainement aux vœux des populations, très attachées à la fois à l'autonomie locale et à la dynastie ; elle allait à l'encontre des tendances centralisatrices manifestées par Ferdinand Ier. Son fils Maximilien II se montra plutôt favorable au luthéranisme et à la politique particulariste des États, tandis que ses successeurs compromettaient franchement l'autorité et le prestige de la Maison d'Autriche. Le fils aîné de Maximilien, Rodolphe II, élevé à la cour de Philippe II, se montra en effet bon catholique, mais piètre homme d'État. Il s'enferma dans son château de Hradčany, à Prague, où il vécut comme un mécène et un savant, favorisant les recherches des astronomes Tycho Brahé et Kepler. Comme il ne renonça jamais formellement au gouvernement, il faisait traîner les affaires pendant des mois, sans que les membres du conseil privé eussent le loisir de décider à sa place. Lorsque la guerre turque reprit en 1593, la gestion de Rodolphe II apparut catastrophique : les armées impériales essuyaient des échecs répétés en Hongrie, les paysans se révoltaient contre l'oppression seigneuriale et la fiscalité accrue (Haute et Basse-Autriche, Hongrie), et finalement l'archiduc Mathias, frère et héritier de Rodolphe (celui-ci ne s'était pas marié) prit la tête d'une rébellion de la noblesse ; seuls les États de Bohême demeuraient fidèles à leur souverain et obtinrent, en récompense, un édit de tolérance religieuse, la « Lettre de majesté » (1609). Si l'empereur ne fut pas déposé par son frère, il dut lui céder la réalité du pouvoir, et cette lutte fratricide marque l'apogée du pouvoir des États qui obtinrent aussi bien en Bohême qu'en Hongrie (paix de Vienne, 1608) des concessions importantes, en particulier en matière religieuse. Loin donc de favoriser le progrès de l'Église catholique, Rodolphe avait bon gré mal gré consacré la position du protestantisme dans la monarchie.

La réaction devait venir de la branche styrienne, l'archiduc Mathias devenu empereur en 1612 n'ayant pas d'héritiers directs. Fils d'une princesse bavaroise, élevé chez les jésuites d'Ingolstadt, l'archiduc Ferdinand de Styrie était lui aussi fervent catholique, mais, à la différence de son oncle Rodolphe II, c'était un homme de caractère qui préférait « régner sur un pays désert que sur des sujets hérétiques ». Pour un siècle et demi, il énonça le grand principe d'unité de la monarchie : l'unité par la religion catholique. Moins absolutiste qu'on ne l'a dit, il admettait très bien le partage du pouvoir avec les diètes locales, à condition que les membres de ces diètes fussent catholiques. Il admettait également la diversité nationale et linguistique et n'eut jamais de tendances germanisatrices. Mais pour lui, comme pour ses successeurs Ferdinand III, Léopold Ier, Joseph Ier, Charles VI, voire l'impératrice Marie-Thérèse, le protestantisme était le symbole du mal ; il représentait une erreur coupable qui conduisait l'hérétique à la damnation éternelle et au refus de l'autorité du prince. Or il se sentait responsable à la fois du salut de l'âme de chacun de ses sujets et du maintien d'une société hiérarchisée dont le prince constituait le sommet. Aussi, après le triomphe momentané de la noblesse, à la fin du xvie siècle, la lutte va-t-elle reprendre à partir de 1618 ; elle se déroulera en deux temps successifs, et sur deux fronts.

– La phase bohême. Elle concerne les pays tchèques et la Basse-Autriche et marque les débuts de la guerre de Trente Ans. La fraction protestante de la diète de Bohême prit l'initiative du conflit par la fameuse défenestration de Prague (1619), au cours de laquelle des officiers royaux, catholiques, furent jetés d'une fenêtre dans les fossés du château de Prague. Les États destituèrent Ferdinand, pourtant régulièrement élu, et choisirent un roi allemand et protestant, l'Électeur palatin Frédéric V. Le conflit armé devint inévitable. En dépit d'un vaste réseau d'alliances (l'Union évangélique dans l'Empire, les États de Haute-Autriche et de Hongrie, le prince calviniste de Transylvanie, Gabriel Bethlen), l'armée des États fut vaincue à la bataille de la Montagne Blanche (1620). Ferdinand II eut alors tout loisir de réorganiser l'État bohême après avoir fait exécuter les principaux chefs de la rébellion et confisquer les biens de leurs complices. Les États ayant rompu unilatéralement le contrat passé avec le souverain, celui-ci était en droit de supprimer les anciens privilèges ou tout au moins d'octroyer une nouvelle constitution, la Constitution renouvelée de 1627. Celle-ci, loin de priver le pays de toute liberté, comme l'ont affirmé les historiens libéraux, associait, en fait, les États au gouvernement de la Bohême. En particulier, le vote de l'impôt direct relevait de leur compétence ; si le roi avait seul désormais l'initiative des lois, les projets étaient toujours discutés par la diète convoquée chaque année et dont les conclusions étaient promulguées dans les « Articles de la diète ». À la vérité, les nouveautés concernaient d'autres points : la succession royale, l'interdiction du protestantisme, la modification de la composition de la diète. La couronne, jusqu'alors élective, fut déclarée héréditaire dans la maison d'Autriche, ce qui évitera aux Habsbourg les marchandages précédant l'élection. Si cette mesure renforça l'autorité royale, elle n'eut pas un caractère absolutiste nettement prononcé. Les protestants furent invités à se convertir au catholicisme ou à quitter le royaume. Cette vaste opération ne fut réalisée que trente ans plus tard et fut une catastrophe, car, aux vides laissés par la guerre, s'ajouta l'émigration. De nombreux chevaliers quittèrent le pays. Par le jeu des achats de domaines confisqués ou vendus à vil prix, l'ordre des seigneurs concentra entre ses mains la propriété foncière, la richesse, la puissance économique et, finalement, la puissance politique. Aussi la diète fut-elle dominée, après 1650, par quelques dizaines de familles aristocratiques et par les prélats les plus influents. Le pouvoir royal avait en face de lui une oligarchie certes, mais une oligarchie dévouée, car ces aristocrates étaient soit de vieilles familles bohêmes, fidèles aux Habsbourg (comme les Lobkovič ou les Liechtenstein), soit des étrangers établis par la faveur du souverain (comme les Gallas, les Piccolomini ou les Schwarzenberg). C'est dans la mesure où chevaliers et villes cessèrent de jouer un rôle politique et où la contestation se fit plus feutrée que l'on a pu parler d'absolutisme.

– La phase hongroise. Devant le succès obtenu en Bohême, le gouvernement de Vienne songea, après la conclusion des traités de Westphalie, à réaliser les mêmes réformes en Hongrie, renforcer l'autorité royale et favoriser la Contre-Réforme. L'opération se solda par un demi-échec. Provoquée elle aussi par une révolte de la noblesse hongroise (la conjuration des Magnats dirigée par le ban de Croatie Pierre Zrinyi), la répression se heurta à la résistance armée de toute la noblesse, bien décidée à défendre l'autonomie du pays et la liberté religieuse ; les Hongrois ne déposeront les armes qu'à la fin de la guerre de la Succession d'Espagne (paix de Szatmár, 1711), après avoir proclamé, pour un temps, l'indépendance complète du pays. En dehors de l'hérédité de la couronne dans la maison d'Autriche, le gouvernement impérial dut renoncer à appliquer son programme des années 1670. Les protestants conservèrent le libre exercice de culte reconnu au début du xviie siècle, l'administration locale resta entre les mains de la noblesse, et la convocation des diètes demeura une entreprise périlleuse pour l'autorité de l'empereur-roi. La Hongrie conserva jusqu'en 1848, grâce à l'esprit d'indépendance demeuré très vif dans les cadres de la nation, une place à part au sein de l'Empire.

Économie et civilisation

Dans la première moitié du xviiie siècle, la monarchie autrichienne, après les succès obtenus contre la France dans la guerre de la Succession d'Espagne et contre la Turquie, au traité de Passarowitz, se trouvait à l'apogée de sa puissance (1718). L'empereur Charles VI est en effet rentré en possession des Pays-Bas espagnols et des possessions italiennes des Habsbourg (Milan, Naples, puis la Sicile). Il est à la tête d'une confédération d'États et d'une véritable tour de Babel (la langue officielle des Pays-Bas est le français et celle des États de la Péninsule est bien entendu l'italien). Plus que jamais les seuls liens de cohésion sont le sentiment de loyalisme dynastique, la fidélité au catholicisme et, dans une moindre mesure, l'administration centrale et l'armée. En dépit des tentatives de réforme des successeurs de Charles VI, il nous semble que l'État n'ait guère fait de progrès dans ce domaine jusqu'en 1918.

Des lignes économiques appelées à durer jusque vers 1860 se dessinent à cette époque.

La production est caractérisée par des ressources agricoles et minières abondantes et variées. En dehors des pays alpins aux terres labourables réduites, la monarchie réunit de nombreuses contrées naturellement fertiles, comme la Hongrie, ou fertilisées par le labeur humain, comme la Bohême. Partout on rencontre des paysages de champ ouvert, et le paysan consacre une bonne partie de son activité à la culture des céréalesblé sur les terres particulièrement fertiles, seigle sur les autres. Le xviiie siècle voit disparaître progressivement la jachère dans les provinces occidentales de la Monarchie, tandis que se développe la culture de la pomme de terre, du houblon, du tabac. L'essor de la viticulture est plus ancien ; en Basse-Autriche, il a été favorisé par les grands couvents qui accrurent ainsi leurs revenus et purent se livrer à de grands travaux de reconstruction et d'embellissement. Car l'Autriche de la première moitié du xviiie siècle connut une véritable fièvre du bâtiment qui marqua, dans l'Europe danubienne, l'apogée de l'art baroque. Phénomène complexe, certes, lié à la reconstruction postérieure aux grandes guerres du xviie siècle, au complet triomphe du catholicisme sur l'esprit des populations, à une incontestable prospérité économique, ainsi qu'à l'importance des revenus du groupe social dirigeant (aristocrates et prélats). Aussi le bâtiment est-il alors la première industrie de la monarchie, donnant à tous ces pays l'unité de style qui frappe encore aujourd'hui et qui fait qu'en dépit des grandes différences linguistiques on sent de profondes ressemblances entre la Bohême, la Basse-Autriche, la Croatie et la Hongrie. À côté des œuvres qui ont retenu l'attention des historiens de l'art, le voyageur découvre sans cesse des petites églises de campagne dont l'architecture et la décoration participent du même goût pour une religion aimable et merveilleuse, triomphante et consolatrice. Le catholicisme de la Contre-Réforme vise en effet à consoler les masses rurales, dont les conditions de vie se sont quelque peu améliorées, mais qui demeurent exploitées par le grand propriétaire foncier et par le fisc. Les paysans ne meurent certes pas de faim, et l'art « populaire » des divers pays atteste l'existence de laboureurs aisés, jouissant d'un certain confort, mais les masses rurales fournissent alors l'essentiel des ressources nécessaires au luxe de l'aristocratie de cour et aux charges de l'État. L'industrie tente, en effet, une timide apparition, et précisément sur certains grands domaines de la noblesse bohême, tandis que quelques manufactures se spécialisent dans la production d'objets de luxe (porcelaine, miroirs, tissus de soie) et que la production minière traditionnelle (cuivre, argent) de Bohême et de Slovaquie connaît le déclin. Mais le xviiie siècle s'achèvera sans que la révolution industrielle ait vraiment pénétré la monarchie autrichienne.

Le despotisme éclairé

En fait les problèmes qui se posent au gouvernement de Vienne sont essentiellement politiques. La crise consécutive à la mort de l'empereur Charles VI (1740) mit un instant en question l'existence même de la Monarchie, mais se termina par l'abandon de la majeure partie de la Silésie au roi de Prusse Frédéric II et par un renforcement de la cohésion de l'ensemble du royaume. Si par l'acceptation de la Pragmatique Sanction le lien monarchique se trouva déjà renforcé, les réformes promulguées en 1749 firent une plus large place encore à la centralisation. Pourtant l'impératrice Marie-Thérèse se montra très prudente dans ce domaine. Elle préférait compter sur l'affection de sujets dont elle respectait les libertés traditionnelles que sur des réformes brutales. Le contraste est frappant entre la réussite de Marie-Thérèse et l'échec de Joseph II. D'instinct, la reine savait respecter le subtil compromis établi entre le pouvoir monarchique et les privilégiés, tandis que le fils bouleversa, par principe, l'ordre établi sans avoir les moyens de transformer les structures complexes de l'État et de la société. Fils d'un prince lorrain, admirateur de Frédéric II, Joseph II incarne parfaitement l'« esprit des Lumières » qui croit en la toute-puissance de la raison. Il est le type même du despote éclairé. De ses réformes, il n'est pas resté grand-chose, si ce n'est l'édit de tolérance et la réforme du clergé régulier, réformes incontestablement utiles, mais qui battent en brèche l'un des fondements de la monarchie : l'unité par la religion catholique. Il s'attaqua en outre aux privilèges des différents États et imposa l'allemand comme langue administrative commune ; on sait l'accueil que reçut cette mesure aux Pays-Bas, attachés au français, et en Hongrie où l'hostilité à l'allemand constituait une question de principe. Il menaça enfin les privilèges économiques de la noblesse en réglementant la corvée et en assujettissant les privilégiés à l'impôt foncier. À la vérité, la période 1780-1790 influa assez peu sur la destinée des pays autrichiens qui devinrent bientôt l'un des bastions de la contre-révolution. Ces réformes, justes mais prématurées, se heurtèrent aux intérêts de l'oligarchie détentrice du pouvoir réel, et firent apparaître la faiblesse de l'État.

Marie-Thérèse d'Autriche

Marie-Thérèse d'Autriche

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Marie-Thérèse (1717-1780), archiduchesse d'Autriche et impératrice, était la mère de Marie-Antoinette. 

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Révolution et réaction

Conservatrice, cette monarchie au sein de laquelle la bourgeoisie jouait encore un rôle modeste ne pouvait que durcir son attitude à l'égard des innovations venues de l'ouest. Cette société hiérarchisée, dominée par l'aristocratie, n'était guère favorable à l'idée d'égalité ; quant à la liberté, c'était un rêve dans un État où régnait une censure vigilante. Malgré les idées subversives de certains, l'opinion était alors indifférente, voire hostile, dans son ensemble aux concepts révolutionnaires. Pour plus de sûreté, François II s'appuya cependant sur une police qui fit la célébrité de l'Autriche dans l'Europe libérale du xixe siècle et devint l'un des piliers de l'État. Le gouvernement de Vienne se refusa à toute innovation. François II et son entourage ne cherchèrent même pas, en dépit de quelques tentatives comme l'hymne impérial composé par J. Haydn ou la littérature patriotique de Hormayr, à exalter le sentiment monarchique. Pendant quarante ans (1809-1848), Metternich gouverna selon les principes de la froide raison d'État tout en respectant les institutions locales et les libertés de la noblesse. L'Autriche, puissance allemande, ne sut pas faire l'unité allemande à son profit, car les milieux dirigeants de Vienne niaient jusqu'à l'existence du sentiment national. Cette attitude de refus systématique des nouveautés inspira la politique autrichienne jusqu'en 1848, date à laquelle tous les principes de l'État autrichien furent remis en question. L'empereur Ferdinand dut fuir l'agitation viennoise, et le Parlement réuni à Kremsier tenta d'élaborer une constitution tenant compte des concepts nouveaux, en particulier de celui des nationalités. Champion de la contre-révolution dans les chancelleries et sur les champs de bataille, l'État autrichien n'avait pu que retarder d'un demi-siècle l'inévitable échéance.

La révolution de 1848

Le problème de la cohésion entre les divers éléments de la monarchie danubienne est éclairé d'une manière nouvelle par la révolution de 1848. Désormais, il ne s'agissait plus seulement d'aménager les rapports entre les différents pays et leurs classes dirigeantes, d'une part, et le gouvernement central, d'autre part, mais d'accorder leur place à des groupes nationaux qui n'avaient jamais figuré dans ce schéma traditionnel. Il n'y avait plus seulement des pays alpins de langue allemande, un royaume de Bohême, un royaume de Hongrie, un État croate ou une Pologne autrichienne, mais des groupes italiens, roumains, slovaques, ruthènes ou serbes, privés jusque-là de toute existence légale dans le système de droit d'État. Ces groupes qui, pendant des siècles, avaient vécu repliés sur eux-mêmes prenaient peu à peu conscience de leur originalité dans la mesure même où l'élément bourgeois de plus en plus important ne trouvait pas sa place dans les cadres politiques établis. C'est ainsi que la révolution de 1848, en Hongrie, prit bien vite l'aspect d'un affrontement des minorités non hongroises avec le peuple et l'État hongrois. En fait, de 1848 à 1867, l'État autrichien dut repenser dans leur totalité les fondements politiques du système. L'ancien régime social se trouva définitivement aboli par la révolution de 1848, qui supprima droits seigneuriaux et sociétés d'ordres. Les circonstances inspirèrent aux dirigeants autrichiens les solutions suivantes :

– Dans un premier temps, le gouvernement se rallia à une constitution de type fédéral, basée sur le respect des nationalités et une large décentralisation. Pourtant le texte voté par le Parlement de Kremsier, riche de perspectives, ne sera jamais appliqué, car, à l'automne 1848, le prince Schwarzenberg prit le pouvoir.

– Le néo-absolutisme : avec l'aide de l'armée et de la police, Schwarzenberg établit en effet un régime tel qu'il n'avait jamais existé dans la monarchie. Les vieilles institutions locales ayant été abolies, le gouvernement central ne rencontra plus aucun obstacle. Ce néo-absolutisme dont avait rêvé Joseph II fut réalisé par le ministre de l'Intérieur Bach, qui s'appuya sur la bureaucratie allemande. Après la capitulation de l'armée hongroise à Világos (1849), le système Bach connut son apogée et put organiser les pays autrichiens comme un État centralisé, où rien ne s'opposait plus à l'impulsion viennoise. Ce régime était pourtant contraire à toutes les traditions de l'Europe centrale et ne pouvait s'imposer à un ensemble aussi hétérogène, surtout au moment où les nationalités avaient pris conscience d'elles-mêmes et où les libéraux, quoique vaincus, ne pouvaient pas admettre le principe d'une monarchie administrative.

– Force fut donc de revenir à une solution fédérale après que la défaite autrichienne en Italie (Solferino) eut montré, une fois de plus, la faiblesse de l'État. Par le « Diplôme d'octobre 1860 », le gouvernement impérial rétablissait les diètes des différents pays et, innovation capitale, instituait un conseil d'Empire (Reichsrat), issu des diètes, sorte de Parlement fédéral qui n'avait jamais existé jusqu'alors (au xvie siècle, Ferdinand Ier avait dû bien vite renoncer à convoquer des états généraux compétents pour toute la monarchie). Ces réformes mécontentèrent pourtant les classes dirigeantes, la noblesse parce qu'elle ne retrouvait pas ses prérogatives d'avant 1848, et les fonctionnaires allemands parce qu'ils perdaient une partie de la prépondérance qu'ils avaient récemment acquise.

Alors les libéraux allemands dirigés par Schmerling reprirent l'initiative avec la « Patente de février 1861 » qui supprimait les diètes locales et fondait un régime parlementaire contrôlant l'administration, un régime, en somme, comparable à celui de la France ou de l'Angleterre et qui ne tenait aucun compte des particularismes. Les nationalités qui se jugeaient brimées refusèrent simplement d'envoyer des députés à Vienne, et il fallut revenir au vieux système des droits historiques qui aboutit au Compromis austro-hongrois de 1867 ; faute d'avoir connu les développements qui s'imposaient (accord avec les Tchèques, en particulier), le Compromis apparut comme un partage de l'État entre l'élément allemand et l'élément hongrois. Ainsi le gouvernement de François-Joseph ne voulut appliquer ni une solution franchement moderne (la solution fédéraliste proposée à Kremsier) ni une solution fondée sur les droits historiques (discutable certes, mais qui avait fait ses preuves). Il laissa pourrir la question des nationalités qui, non sans avoir hypothéqué l'existence de l'Autriche-Hongrie, devait mener l'État à sa perte en 1918.

Le Compromis austro-hongrois

On nomme ainsi les négociations menées entre l'empereur François-Joseph et le gouvernement de Vienne, d'une part, les chefs politiques hongrois, d'autre part, négociations qui aboutirent au rétablissement de l'État hongrois dans la plénitude de ses droits historiques et de ses libertés. Il ne faut pas voir en effet dans cette solution, aussi satisfaisante fût-elle pour les deux parties, une formule nouvelle, mais le retour à une tradition. De 1526 à 1711, les liens institutionnels entre l'État hongrois et son souverain habsbourgeois étaient si souples qu'on pourrait parler d'union personnelle, car, en dehors d'une aide militaire allemande et d'une représentation diplomatique commune (celle-ci étant encore contestée par les Hongrois), le gouvernement et l'administration de la Hongrie demeuraient autonomes. Même après la paix de Szatmár, les Hongrois conservèrent d'importants privilèges en matière d'impôt et d'administration locale. Et c'est dans le cadre des diètes générales et des assemblées locales qu'ils préparèrent la révolution nationale de 1848. Mais le conflit entre le gouvernement hongrois responsable devant le Parlement et les autorités autrichiennes devait aboutir à l'écrasement des armées hongroises de Kossuth (1849).

Le régime d'exception et de répression sanglante qui suivit la capitulation de Világos supprima toute autonomie. Renouvelant les desseins hardis de Joseph II, le système Bach avait pour but de réduire la Hongrie à un certain nombre d'unités administratives où la seule langue officielle serait l'allemand. Cependant, la libéralisation proposée en 1860 ne fut pas acceptée par les Hongrois, qui réclamèrent la restauration de l'État. Mais Deák et ses amis modérés, qui avaient compris que la sécession, face à la Russie et aux minorités slaves, conduirait le pays à sa perte, renoncèrent en échange à l'indépendance. À la suite de ses défaites en Italie et en Allemagne, le gouvernement autrichien d'alors fut contraint de renoncer à la force. Le « Diplôme d'octobre 1860 » faisant suite à Solferino, la conclusion du Compromis de 1867 fut rendue inévitable par la défaite de Sadowa en 1866. La classe dirigeante hongroise, soucieuse d'éviter les erreurs de 1848-1849, souhaita en effet le maintien du complexe austro-hongrois, qui était la garantie la plus sûre de l'indépendance réelle de la Hongrie.

Les dispositions du Compromis

François-Joseph reconnaissait l'indépendance de l'État hongrois, et il acceptait de se faire couronner à Pest. Il confirmait l'existence d'un Parlement composé de deux Chambres. Le ministère hongrois était responsable devant les chambres. La Hongrie retrouvait ses limites historiques (Transylvanie et royaume de Croatie-Slavonie étant réincorporés dans le royaume de Hongrie), son armée, ses douanes. Et ce sera une des tâches du ministère Andrassy d'organiser une administration moderne.

Comme les Hongrois avaient admis qu'il existait des intérêts communs à l'ensemble de la monarchie, on décida d'instituer des ministères communs pour les affaires étrangères, la défense et les finances communes. On revint donc aux traditions éprouvées de la monarchie, et les Hongrois prirent une part active dans l'armée et la diplomatie. Le contrôle parlementaire fut exercé par une délégation composée de représentants nommés par les parlements de Vienne et de Budapest.

La portée du Compromis

Rarement une œuvre fut plus discutée. Bien qu'il réalisât un partage de la monarchie entre la bourgeoisie allemande et la noblesse hongroise, le compromis fut mal vu de la bureaucratie allemande. Il fut violemment critiqué par les nationalistes hongrois fidèles à Kossuth, qui accusèrent les négociateurs d'avoir vendu la patrie aux Habsbourg. Il constitua une amère déception pour les minorités non hongroises vivant en Hongrie et rendit encore plus aiguë la question tchèque. Maint historien d'Europe centrale voit en lui le germe de mort de la vieille monarchie danubienne, hypothèse qui, à notre avis, n'est pas à écarter dans la mesure où François-Joseph n'eut pas le courage de réaliser un compromis avec les autres nations historiques.

L'Autriche-Hongrie (1867-1918)

C'est la forme constitutionnelle que revêt la monarchie autrichienne après la signature du Compromis austro-hongrois. Il y avait, d'une part, un royaume de Hongrie et, d'autre part, un ensemble de pays dont le souverain était l'empereur héréditaire d'Autriche (titre que se sont attribué les Habsbourg en 1804, à la suite du couronnement de Napoléon), mais dont le nom officiel était « les royaumes et pays représentés dans le conseil d'Empire » (die im Reichsrath vertretenen Königreiche und Länder), ce qui a permis au romancier autrichien Robert Musil d'appeler Cacanie ce qui restait de l'Autriche-Hongrie lorsqu'on en eut ôté la Hongrie ! Si l'Empire austro-hongrois connut un essor économique lié à la révolution industrielle et une vie intellectuelle animée, il ne put échapper au drame des nationalités et dut opérer une révision déchirante de ses options diplomatiques ; renonçant à ses ambitions allemandes et italiennes, l'Autriche-Hongrie eut désormais ses intérêts essentiels en Europe balkanique où elle se heurta à la Russie et à ses clients.

Autriche-Hongrie

Autriche-Hongrie

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Les territoires de l'Empire austro-hongrois (1867-1918). 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Essor économique et vie culturelle

C'est indiscutablement dans ce domaine que l'Empire austro-hongrois connut les réussites les plus brillantes, qui firent qu'en dépit d'insuffisances notoires et d'injustices criantes l'époque de l'empereur François-Joseph a profondément marqué la conscience collective des peuples d'Europe centrale. Car l'Autriche-Hongrie s'identifia à l'empereur-roi, dont le très long règne (1848-1916) recouvrit pratiquement toute la durée de l'Empire (1867-1918), son successeur l'empereur Charles Ier (1916-1918) ne s'étant guère imposé. Dans la conscience collective, le règne de François-Joseph passe, avec le recul du temps, pour une « Belle Époque », même dans des milieux modestes où l'existence quotidienne ne fut pas toujours facile.

Charles Ier d'Autriche

Charles Ier d'Autriche

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Charles et son épouse Zita lors de leur couronnement comme souverains de Hongrie, le 31 décembre 1916. Dès son arrivée sur le trône austro-hongrois, Charles Ier mit en œuvre, sans succès, une diplomatie visant à arrêter la guerre grâce à une politique de concessions. 

Crédits : Hulton Getty

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Ce sont les débuts et la fin de la période qui sont caractérisés par une expansion économique remarquable, le krach boursier viennois de 1873 ayant marqué un temps d'arrêt (1873-1890) dans la croissance. La production s'est développée en fonction des ressources naturelles et de la spécialisation esquissée au xviiie siècle. La grande industrie se concentra à Vienne, à Prague et en Bohême. Dans les pays tchèques, l'industrie textile (laine et coton) s'adapta aux conditions nouvelles et se trouva en mesure d'approvisionner les marchés du Proche-Orient, ainsi que ceux des provinces moins industrialisées de l'Empire : des fabriques de Litomerice fournirent en fez les populations musulmanes de Bosnie et de l'Empire ottoman. Les mines de charbon de Bohême et de Silésie favorisèrent le développement de l'industrie lourde, tandis que les usines Skoda de Plzeň fabriquaient le matériel dont était dotée l'armée austro-hongroise et que les constructions mécaniques (locomotives) s'installaient également dans les faubourgs de Prague et de Vienne. L'agglomération viennoise (comme l'agglomération parisienne) renfermait quantité de petits ateliers qui avaient conservé un caractère artisanal et qui produisaient meubles, vêtements, chaussures et objets de luxe. Cette production était absorbée par l'immense marché de consommation que représentait la capitale de l'Empire. Celle-ci jouait un rôle dirigeant dans la mode, et se piquait de rivaliser avec Paris. Depuis 1850, un important réseau ferré, créé en partie avec des capitaux et l'aide d'ingénieurs français, convergeait en direction de Vienne et de Budapest. Rendu célèbre par de grands travaux (tel le tunnel de Semmering, entre Vienne et Graz), il facilita les relations et les échanges avec les provinces éloignées de l'Empire.

Le système douanier rétabli par le Compromis favorisa la vocation agricole de la partie hongroise de la monarchie. Jusque vers 1900, les investissements en Hongrie demeurèrent orientés vers le secteur agricole et les industries alimentaires (moulins, distilleries, etc.). Dans les régions les plus riches (comme dans la Grande Plaine ou la vallée de la Tisza), les grands propriétaires améliorèrent les rendements en mécanisant l'agriculture et en utilisant des engrais chimiques. Mais les progrès spectaculaires de l'industrie agricole ne sauraient masquer la grave crise de croissance que connaît le monde rural en Europe centrale après le Compromis. Si la révolution de 1848 avait aboli le régime seigneurial et le système de la corvée lié à l'économie domaniale, la législation avait soigneusement maintenu la distinction entre terres seigneuriales (Dominikalland) et terres paysannes (Rustikalland) ; le paysan n'avait reçu en toute propriété que les terres paysannes alors qu'à la veille de la révolution l'exploitation paysanne, pour toutes sortes de raisons, s'étendait aux terres seigneuriales. Tout le monde trouvait son compte à cette combinaison, le propriétaire obtenant dans des conditions avantageuses la mise en valeur d'une partie de ses terres et le paysan échappant ainsi en partie aux charges de l'impôt d'État. Après 1848, le seigneur récupéra la totalité des terres qui lui revenaient, et le déséquilibre entre la grande propriété et la petite exploitation, dans une période d'expansion démographique, alla croissant. C'est ainsi que, vers 1900, l'Autriche comptait 232 domaines de plus de 5 000 hectares et la Hongrie 175, moins de 1 p. 100 des propriétaires possédant 40 p. 100 des superficies cultivables tandis que le reste des agriculteurs (c'est-à-dire 99 p. 100) se partageaient les 60 p. 100 restants. En Transylvanie, par exemple, la superficie moyenne du latifundium était de 1 900 ha et celle de l'exploitation paysanne de moins de 2 ha. Or on ne s'orienta pas vers une réforme agraire destinée à rendre viables ces petites exploitations ; bien au contraire, la fin du siècle vit un phénomène de concentration capitaliste, l'aristocratie utilisant, d'une part, les services des banques pour développer et moderniser ses grandes exploitations, et, d'autre part, les services d'un prolétariat agricole, particulièrement nombreux en Hongrie. Ainsi le développement du capitalisme dans la Double Monarchie consolida les structures traditionnelles et contribua à créer une véritable crise sociale. Des observateurs impartiaux avaient pu, bien avant 1914, redouter une explosion révolutionnaire dans ce prolétariat agricole hongrois ; le seul exutoire, pour les plus favorisés, était l'émigration vers le Nouveau Monde, le développement industriel de la partie hongroise de la monarchie étant insuffisant pour procurer du travail à tous ces chômeurs en puissance.

Le brillant essor de la vie culturelle ne touchait finalement que la population des grandes villes et, en dehors de l'aristocratie, les fonctionnaires ou les petits bourgeois des contrées en voie d'industrialisation. On sent qu'il y eut, à cette époque, un immense brassage de population et de nombreuses possibilités d'ascension sociale, dans les pays tchèques par le biais d'une activité économique, un peu partout par le biais de l'armée et de l'administration. Et la noblesse qui demeure la clef de voûte du système reste, comme jadis, un groupe social ouvert par la volonté de l'empereur qui n'hésite pas à récompenser d'un titre de baron les services éminents d'un fonctionnaire ou d'un officier, voire la réussite d'un homme d'affaires. Aussi Vienne connaît-elle un luxe qui contraste avec la médiocrité de la vie provinciale. La vie théâtrale (comédie, opéra, opérette) et la vie musicale (illustrée par un Brahms, un Bruckner, un Mahler) font de la capitale de l'Empire une des villes les plus agréables de l'Europe, depuis que les travaux d'urbanisme des années 1860-1870 ont donné naissance aux monuments de la Ringstrasse (Parlement, Opéra, Burgtheater) ainsi qu'à nombre d'immeubles de rapport élégants et confortables. Mais, à côté de Vienne, Budapest connaît un développement prodigieux depuis 1867, et plus particulièrement Pest, qui étend dans la plaine ses larges avenues bordées de grands immeubles bourgeois. Son Opéra et surtout son Parlement sont les symboles de la prospérité et de l'indépendance retrouvées. En outre, chaque capitale (y compris Prague l'oubliée) possède une université nationale qui favorise l'épanouissement de la vie littéraire dans les langues allemande, tchèque et hongroise.

Gustav Mahler

Gustav Mahler

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Le compositeur autrichien Gustav Mahler (1860-1911) en 1907. 

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Le problème des nationalités

Si, rétrospectivement, nous sommes sensibles à une certaine unité dans le style de vie, les manières de penser et de sentir (il reste d'ailleurs à écrire une histoire comparée des littératures allemande, tchèque et hongroise de cette époque), les contemporains ressentaient essentiellement les antagonismes résultant du caractère multinational de la Double Monarchie. Or le Compromis, loin de résoudre le problème, n'avait fait que l'aggraver, mais, pour bien comprendre la situation, il faut évoquer une fois de plus le caractère inextricable des problèmes nationaux :

– La question des nations « historiques » possédant un droit d'État, une langue, une histoire, une tradition nationale, plus ou moins intégrés à la monarchie : nation tchèque de l'État de Bohême, nation hongroise, nation croate ayant une position privilégiée dans l'État hongrois, nation polonaise de Galicie.

– Le problème des nations « non historiques » ne possédant aucun droit d'État et constituant des groupes linguistiques allogènes dans les divers pays mentionnés plus haut. Il s'agit essentiellement des Ukrainiens chez les Polonais de Galicie, des Slovènes et des Italiens dans les pays alpins, des Slovaques, des Serbes et des Roumains en Hongrie, des Serbes en Croatie. Nombre de ces peuples ont conservé une certaine autonomie culturelle grâce aux clergés (catholique, luthérien ou orthodoxe) et prennent peu à peu conscience d'une existence propre par suite de la montée d'une certaine bourgeoisie d'origine rurale.

– Le problème de l'intégration des minorités dans l'État hongrois. Après les destructions consécutives aux guerres turques, de nombreuses colonies « allogènes » s'étaient installées dans la plaine hongroise, débordant largement leur habitat d'origine. À tous ces groupes s'étaient ajoutés, rappelons-le, de nombreux colons allemands. Au xviiie siècle, les Habsbourg, à la fois par libéralisme et par machiavélisme (pour briser la cohésion de la nation hongroise), n'avaient pas poussé à l'intégration linguistique, mais au contraire favorisé le maintien de cette tour de Babel. Après le Compromis, le gouvernement hongrois entreprit d'imposer la langue nationale, de « magyariser » tous les habitants du pays. Politique d'assimilation, légitime d'un certain point de vue, mais accompagnée de maladresses et venant à l'époque du réveil national des nations non historiques. Cette politique se heurta en outre aux États voisins : la Russie, la Serbie et la Roumanie, décidées à appuyer les revendications de leurs compatriotes ou de leurs protégés.

– Le problème des relations entre Tchèques et Allemands. Théoriquement, les deux groupes possédaient les mêmes droits, mais la forte minorité allemande se refusait à apprendre le tchèque et méprisait quelque peu les Tchèques, leur langue et leur culture, au moment où précisément les couches montantes de la nation tchèque refusaient de se laisser germaniser. Le réveil national et linguistique se doublait donc d'un problème social – tout comme dans la question des relations entre nations historiques et nations « non historiques ».

Devrons-nous relater toutes les péripéties de la querelle entre 1867 et 1914 ? Indiquons simplement qu'en Hongrie la politique libérale définie par Deák en 1868 ne fut pas appliquée et que la magyarisation prit bien vite une tournure détestable. D'autre part, nationalisme allemand et gouvernement hongrois conjuguèrent leurs efforts pour empêcher de régler la question tchèque : François-Joseph renonça à se faire couronner roi de Bohême à Prague (1871), ulcérant gratuitement les Tchèques les plus loyalistes. Désormais, l'opposition Jeune-Tchèque se fait plus radicale, sous la conduite de Rieger, puis de Masaryk, sans qu'aucun d'entre eux, avant la guerre de 1914, ne songe à la sécession. François-Joseph manque encore une occasion de satisfaire les Tchèques en n'imposant pas avec suffisamment d'autorité à la minorité allemande les ordonnances Badeni (1896), qui prévoyaient l'égalité des langues.

Tomas Masaryk

Tomas Masaryk

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Le Tchèque Tomas Masaryk (1850-1937), patriote et fondateur du Conseil national tchécoslovaque. Il fut élu président de la République en 1918. 

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L'Autriche-Hongrie demeure donc ce qu'a toujours été la monarchie : un État s'appuyant sur la dynastie, l'armée, la bureaucratie et l'Église catholique. Dans la population, le système n'est soutenu que par les Allemands, la noblesse polonaise et, dans une certaine mesure, les classes dirigeantes hongroises et croates, encore que l'opinion hongroise soit toujours partagée entre partisans de la collaboration avec les Habsbourg et partisans de l'indépendance totale, regroupés autour du fils Kossuth. Les relations entre Vienne et Budapest demeurèrent souvent difficiles, surtout lorsque, après 1904, il fut question d'établir le suffrage universel en Hongrie.

La politique étrangère : le brillant second

Après la victoire de la Prusse à Sadowa, après la défaite française de 1870 et la proclamation de l'Empire allemand, le gouvernement de Vienne renonça définitivement à tout espoir de revanche, et le chancelier Andrassy opéra une reconversion de la politique austro-hongroise, basée désormais sur l'alliance avec l'Allemagne, dont la Double Monarchie devint le « brillant second » (l'expression maladroite est de Guillaume II). Elle s'orienta résolument vers le Proche-Orient pour ouvrir des marchés à son économie, mais la politique balkanique ne cessa de lui causer des difficultés, en particulier la question serbe. En 1878, l'Autriche-Hongrie occupe en effet la Bosnie-Herzégovine peuplée de Serbes et de Slaves convertis à l'islaām. Le royaume de Serbie avait escompté l'annexion de la Bosnie. La Bosnie, en renforçant considérablement l'élément sud-slave, pesa d'un poids très lourd dans l'équilibre interne des nationalités. C'est pourquoi l'héritier du trône, l'archiduc François-Ferdinand, imagina la création d'un État yougoslave autonome, ce qui ne satisfaisait ni les Hongrois ni le gouvernement de Belgrade. La situation s'aggrava après 1908 lorsque l'Autriche-Hongrie annexa la Bosnie-Herzégovine, l'équilibre européen fut compromis ; la Serbie, rivale de l'Autriche-Hongrie, était cliente de la Russie, elle-même alliée de la France, et l'on sait que cette question fut finalement la cause immédiate de la Première Guerre mondiale : après l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo (Bosnie), l'Autriche-Hongrie s'estima en droit de réclamer des réparations et de déclencher une guerre « limitée » contre la Serbie. C'était ne tenir aucun compte des dangereux mécanismes qui partageaient alors l'Europe entre Triple-Entente (France, Grande-Bretagne, Russie) et Triplice (Allemagne, Italie, Autriche-Hongrie). La guerre fut décidée par certains milieux viennois, contre la volonté du gouvernement de Budapest, qui s'inclina devant la décision prise par le vieux souverain.

Mobilisation des troupes en Autriche

Mobilisation des troupes en Autriche

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Hommes de troupe et officiers autrichiens lors de la mobilisation. 

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Le conflit embrasa l'Europe et, loin de régler la question serbe, résolut la question des nationalités par la dissolution de la Double Monarchie. Celle-ci, en dépit des timides tentatives du dernier empereur Habsbourg Charles pour créer en pleine guerre un État fédéral et négocier une paix séparée, ne résista pas à cette guerre. Toutes les occasions de la rajeunir, de 1867 à 1914, avaient été manquées.

—  Jean BÉRENGER

D'une république à l'autre (1918-1945)

La Ière République, 1918-1934

Dans les quelques semaines qui suivent la fin de la Première Guerre mondiale, les principaux peuples de l'empire des Habsbourg ayant créé des États successeurs sur des bases prétendument nationales, il ne restait plus aux Allemands d'Autriche qu'à se déterminer eux-mêmes. Les décisions prises par l'Assemblée nationale provisoire, le 30 octobre 1918, autorisent la constitution de ce nouvel État ; néanmoins, la « république d'Autriche allemande » n'est proclamée que le 12 novembre suivant. L'article 1 de la loi stipule que « l'Autriche allemande est une république démocratique », l'article 2 que « l'Autriche allemande est une partie de la République allemande ». La loi du 3 avril 1919 déchoit la maison de Habsbourg-Lorraine de tous ses droits et confisque ses biens au profit de la République. Ce nouvel État, dont personne ne voulait, ne remporte guère l'adhésion de ses élites : il est perçu alors comme « non viable ». Qu'ils soient sociaux-démocrates ou chrétiens-sociaux, les responsables du pays, dégagés des liens avec les anciennes parties de l'empire des Habsbourg, ne font pas mystère de leur engagement en faveur de l'Anschluss. Des mouvements pour le rattachement à l'Allemagne se mobilisent jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Hitler. Le traité de Saint-Germain-en-Laye du 10 septembre 1919 interdit tout rattachement à l'Allemagne, et même le simple nom d'« Autriche allemande » que les partis et les associations, dans leur immense majorité, continuent à employer jusqu'en 1934. L'Autriche doit alors céder le Tyrol du Sud à l'Italie, question qui empoisonnera jusqu'en 1992 les relations entre les deux pays, l'Autriche continuant à se considérer comme la puissance garantissant les droits des germanophones du Tyrol du Sud.

L'Assemblée nationale provisoire accorde, le 18 décembre 1918, le droit de vote aux femmes. Les élections pour l'Assemblée nationale constituante se déroulent le 19 février 1919 : les sociaux-démocrates obtiennent 40,76 p. 100 des suffrages, les chrétiens-sociaux, 35,93 p. 100, les Grands-Allemands – partisans de l'intégration de l'Autriche dans une « Grande Allemagne », 18,36 p. 100. Karl Seitz, social-démocrate, est élu président de l'Assemblée nationale constituante et assure la présidence de la République jusqu'à l'élection de Michael Hainisch, en décembre 1920, par l'Assemblée fédérale. Les résultats de ces premières élections incitent sociaux-démocrates et chrétiens-sociaux à former une coalition gouvernementale, sous la direction du chancelier social-démocrate Karl Renner.

En 1920, la république d'Autriche devient un État fédéral démocratique. La jeune république se dote d'une Constitution moderne, rédigée avec l'aide du juriste Hans Kelsen, essayant de concilier le principe fédéral et celui de centralisation ; elle est partiellement révisée en 1929. Le Conseil national, élu au suffrage universel direct pour quatre ans, et le Conseil fédéral, où sont représentées les provinces, sont les organes législatifs de la république. En janvier 1921, le Burgenland, formé des anciens territoires ayant appartenu au royaume de Hongrie et ayant opté par voie référendaire pour l'Autriche, devient la neuvième province fédérale.

Dans un contexte de désorganisation due à la fin de la guerre et au démembrement de l'empire, à un moment où se conjuguent famine, pressions de la rue et des conseils ouvriers, la coalition gouvernementale adopte une législation sociale fort avancée, grâce aux lois du ministre des Affaires sociales, Ferdinand Hanusch : journée de huit heures, semaines de 48 heures, 44 pour les femmes et les jeunes, création des comités d'entreprise, des congés payés, création des Chambres des ouvriers et des employés.

Lors des élections du 17 octobre 1920, les chrétiens-sociaux remportent les élections avec 41,82 p. 100 des suffrages ; les sociaux-démocrates, qui n'obtiennent que 35,91 p. 100, sont rejetés dans l'opposition et se replient sur la gestion de la capitale où, en 1929, 420 000 personnes – soit 32 p. 100 de la population adulte – adhèrent au Parti social-démocrate. De 1920 à 1934, Vienne devient un laboratoire du socialisme. Les sociaux-démocrates y réalisent un ambitieux programme de construction de logements sociaux, mettent en place un système efficace de prévention sociale, impulsent la réforme pédagogique d'Otto Glöckel et offrent leur chance aux expériences les plus originales, dont certaines, comme celles de Wilhelm Reich, entrent parfois en contradiction avec leur propre vision du monde. Vienne la Rouge, capitale hypertrophiée regroupant plus de 30 p. 100 de la population autrichienne, s'oppose à la province « noire », majoritairement gérée par les chrétiens-sociaux.

Vienne la Rouge

Vienne la Rouge

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On dénombra 89 morts et environ 600 blessés lors des émeutes qui opposèrent à Vienne, en juillet 1927, les socialistes aux partisans du gouvernement populiste. 

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Avant même d'être touchée par la crise économique mondiale, la jeune république a connu des débuts économiques chaotiques et se retrouve avec de lourdes charges : le fardeau de la guerre, une pléthore de fonctionnaires, des militaires à réinsérer sans en avoir les moyens économiques. L'État déclaré en faillite doit être placé sous contrôle de la Société des Nations. En mai 1922, Mgr Seipel, prélat chrétien-social, accède au pouvoir et conduit une politique d'assainissement financier. Une nouvelle monnaie, le schilling, est introduite et l'équilibre budgétaire assuré : l'indépendance financière réapparaît en 1926. Néanmoins, à partir de 1923, le chômage devient un phénomène chronique, son seuil minimal étant de 8,3 p. 100 en 1928. La crise mondiale frappe de plein fouet l'économie autrichienne ; en 1931, le Creditanstalt – la plus grande banque du pays – doit cesser ses paiements, entraînant dans sa chute de nombreuses entreprises. En quelques semaines, l'équilibre précaire de l'économie autrichienne bascule ; le schilling perd 25 p. 100 de sa valeur. De 1930 à 1933, le chômage passe de 11,1 p. 100 à 25,9 p. 100. En mars 1931, une tentative d'union douanière avec l'Allemagne échoue devant les protestations françaises, italiennes et tchécoslovaques.

La lutte entre les deux grands partis, qui peinent à obtenir la majorité absolue, se poursuit pendant ces années ; les Grands-Allemands, affaiblis et éclatés, arbitrent le plus souvent en faveur des chrétiens-sociaux. Dans cette république qui se définit comme un « État des partis », on assiste jusqu'en 1934 à un Kulturkampf sourd.

L'État autoritaire corporatiste chrétien (1934-1938)

Comme dans de nombreux autres pays européens, les milieux catholiques, se référant à l'encyclique Quadragesimo anno promulguée en 1931 par Pie XI, se prononcent pour la mise en place d'un État autoritaire corporatiste, seul capable, selon eux, de mettre un terme à la crise morale et sociale. En Autriche, Engelbert Dollfuss porte cette idée. Menacé par les sociaux-démocrates d'un côté et par les nationaux-socialistes de l'autre à partir de 1932, le nouveau chancelier, avec l'appui politique des Heimwehren, groupes paramilitaires fascisants, s'engage sur la voie de la dictature. En mars 1933, il suspend le Parlement, puis annonce le changement de Constitution sur des bases corporatistes, ainsi que la création du Front patriotique (Vaterländische Front) qui deviendra, après février 1934, la seule structure politique autorisée. La croix potencée devient le symbole du régime.

Le chancelier Dollfuss

Le chancelier Dollfuss

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Le chancelier autrichien Engelbert Dollfuss (1892-1934), qui sera assassiné lors de la tentative de coup de force nazi du 25 juillet 1934. 

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Le 12 février 1934, la guerre civile éclate en Autriche : elle ne touche que Vienne, quelques grandes villes et les foyers industriels, et dure trois jours. La social-démocratie, les syndicats libres et toutes les associations ouvrières et démocratiques sont interdits. Les nouvelles autorités corporatistes chrétiennes, assistées des Heimwehren, arrêtent des milliers de militants ouvriers, les emprisonnent, exécutent neuf personnes. Un camp d'internement est ouvert à Wöllersdorf, les autorités intentent des procès à tous leurs opposants ; en 1936, vingt-huit socialistes sont jugés lors d'un même procès.

Le 1er mai 1934 est promulguée la nouvelle Constitution du Ständestaat, l'État autoritaire chrétien, dont les principes corporatistes ne seront jamais véritablement appliqués. Dollfuss, qui a muselé le mouvement ouvrier, est assassiné par les nationaux-socialistes le 25 juillet 1934, lors d'une tentative de putsch. Il est alors remplacé par Kurt Schuschnigg, qui poursuit la même politique suicidaire pour l'État autrichien. Le 11 juillet 1936 est signé, entre Schuschnigg et Hitler, un gentlemen's agreement qui met en question l'existence même de l'État autrichien, puisque l'Autriche se déclare alors le « second État allemand ». Le 12 février 1938, Hitler convoque à Berchtesgaden le chancelier Schuschnigg : ce dernier signe alors un accord qui est une capitulation. Malgré un sursaut patriotique et l'appel à un référendum pour l'indépendance de l'Autriche le 13 mars, Schuschnigg et les corporatistes chrétiens ne sont plus en mesure d'arrêter la dynamique qu'ils ont lancée quelques années auparavant.

L'Anschluss : l'Autriche rayée de la carte

Le référendum proposé par Schuschnigg n'a pas lieu : le 11 mars, à deux heures du matin, Hitler ordonne aux blindés du IIIe Reich d'entrer en Autriche, à 16 heures, Schuschnigg démissionne et Arthur Seyss-Inquart est nommé chancelier, titre changé en commissaire du Reich une semaine plus tard. L'Anschluss est réalisé le 13 mars 1938, l'Autriche devient Ostmark (Marche de l'Est), avant d'être divisée en sept Reichsgaue et de se trouver ainsi rayée de la carte comme État indépendant. Parmi les démocraties, seul le Mexique proteste contre ce coup de force du IIIe Reich. Des communistes, des catholiques, des « corporatistes », des monarchistes sont arrêtés et déportés à Dachau (Bavière) dès le 1er avril.

Hitler et Seyss-Inquart

Hitler et Seyss-Inquart

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Adolf Hitler (1889-1945), en conversation avec le dernier chancelier autrichien, l'avocat pro-nazi Seyss-Inquart. Hitler vient de prononcer un discours sur la Heldenplatz de Vienne, le 16 mars 1938, pour annoncer l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne. 

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L'Anschluss

L'Anschluss

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Un camion équipé de haut-parleurs appelle à voter contre le chancelier Schuschnigg (1897-1977), lors du plébiscite de 1938 qui suivit l'entrée des troupes allemandes en Autriche le 12 mars 1938. 

Crédits : Hulton Getty

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Immédiatement, soumise aux lois nationales-socialistes, l'Autriche est réorganisée par Josef Bürckel, commissaire du Reich pour la réunion de l’Autriche au Reich, qui prépare le référendum du 10 avril. Le Reichsmark est introduit et permet d’intégrer l’économie autrichienne au plan de quatre ans d’Hitler. Le pays est pillé, les juifs autrichiens sont les premières victimes des spoliations, puis les devises et les réserves en or de la banque nationale sont rapatriées à Berlin. Dans les jours qui suivent l’Anschluss, une vague antisémite se déchaîne à Vienne et en Autriche : humiliations publiques, pillages, lynchages, les lois raciales de Nuremberg s’appliquent immédiatement. Le 26 mars, Göring déclare que Vienne doit être « débarrassée des juifs ». Environ les deux tiers des 164 000 juifs que comptait Vienne ont fui, mais 16 700 seront capturés dans leur pays d’exil et exécutés ; 48 767 autres ont été victimes de l’Holocauste. Les juifs autrichiens ont été spoliés, victimes des aryanisations, sauvages dans un premier temps, puis organisées par la loi du 13 avril 1938. En quelques mois, soixante-dix mille logements, soixante-dix-huit banques, plus de la moitié des commerces, ainsi que des entreprises artisanales et industrielles appartenant à des juifs ont été aryanisés. L’État national-socialiste en est le principal bénéficiaire. Les transferts de propriété s’opèrent au profit des Allemands qui, en 1938, ne possèdent que 9 p. 100 de l’économie autrichienne et qui en détiendront 57 p. 100 en 1945, dont 83 p. 100 du secteur bancaire ou 71 p. 100 de celui de la chimie.

Le référendum du 10 avril a été préparé avec une grande minutie par les nationaux-socialistes : distribution de vingt mille récepteurs radio, arrestation ou surveillance des opposants, appel au soutien du cardinal Innitzer, l’archevêque de Vienne, et de l'ancien chancelier social-démocrate Karl Renner, ou d'artistes comme Karl Böhm. Finalement, on compte 99,71 p. 100 de « oui » et seulement 11 260 voix contre l'Anschluss.

L'Autriche devenue partie intégrante du Reich, des Autrichiens participent à la politique de persécutions et de déportation nazie. À Mauthausen est ouvert le principal camp de concentration sur le territoire autrichien. Si le taux de participation des Autrichiens aux crimes commis au nom du IIIe Reich est considérable, le taux d'actes de résistance au national-socialisme l'est aussi, si on le compare à celui de l'Allemagne. Mis à part les nationaux-socialistes, des éléments de toutes les composantes de la société autrichienne se retrouvent dans la résistance, même si ce sont les communistes qui sont de loin les plus actifs, 80 p. 100 des actions de résistance leur étant attribuées.

Hormis pour une partie des sociaux-démocrates, le rétablissement d'une république d'Autriche indépendante et démocratique est le plus ardent désir des courants antifascistes résistant en Autriche ou à l'étranger. Ils sont soutenus en cela par la volonté des Alliés (États-Unis, Royaume-Uni, U.R.S.S.) exprimée officiellement par la Déclaration de Moscou du 31 octobre 1943, qui promet le rétablissement d'une Autriche indépendante et démocratique. Cette déclaration exhorte en même temps les Autrichiens à contribuer à leur libération. Si, dans les montagnes du Tyrol et de Salzbourg, de Carinthie et en Styrie, des groupes de partisans se forment, c'est l'évolution de la guerre, les bombardements de Vienne, qui provoquent une hostilité de plus en plus marquée à l'égard des nationaux-socialistes, sans pour autant que l'immense majorité de la population se rebelle. Dans les premiers jours d'avril 1945, l'organisation de Résistance O5, qui a pris contact avec l'armée soviétique, espère empêcher les combats à Vienne en prévoyant la reddition de la ville, mais ce plan est l'objet d'une trahison.

La IIe République d'Autriche : paix sociale, neutralité et rejet du passé

Le 27 avril 1945, le gouvernement provisoire dirigé par le social-démocrate Karl Renner – qui a été le premier chancelier de la Ire République – et composé des trois partis autrichiens qui se proclament antifascistes, à savoir le Parti social-démocrate alors socialiste (S.P.Ö.) le Parti communiste (K.P.Ö.) et le Parti du peuple autrichien (Ö.V.P., le parti conservateur chrétien), publie la Déclaration sur l'indépendance, qui stipule : « Article 1 – La république démocratique d'Autriche est rétablie et sera dirigée dans l'esprit de la Constitution de 1929. Article 2 – L'Anschluss imposé au peuple autrichien en 1938 est nul et non avenu. » La IIe République d'Autriche se veut un État indépendant et démocratique, convaincu de son identité nationale, cette fois autrichienne. Libérée du national-socialisme, l'Autriche n'en est pas pour autant libre. Jusqu'en 1955, le pays est divisé en quatre zones d'occupation. Les Français occupent le Tyrol et le Vorarlberg ; les Britanniques, la Styrie et la Carinthie ; les Américains une partie de la Haute-Autriche et la province de Salzbourg ; les Soviétiques tout l'est du pays. La capitale est, comme Berlin, divisée en différentes zones d'occupation et le premier arrondissement, centre historique de la ville, devient zone interalliée.

En novembre 1945, les premières élections sont remportées par l'Ö.V.P. (49,8 p. 100). Un gouvernement de « concentration nationale » gouverne le pays jusqu'à la fin de l'année 1947. Prenant prétexte du plan Marshall et de la réforme monétaire, le K.P.Ö., comme tous les autres partis communistes occidentaux, se retire du gouvernement. Les conservateurs chrétiens et les sociaux-démocrates, qui se sont affrontés dans le passé, sous l'empire, sous la Ière République et sous la dictature corporatiste chrétienne, s'unissent sur des valeurs communes : rejet d'un libéralisme effréné, refus du modèle soviétique, soutien à une politique d'assistance et de prévoyance sociales. Rassemblant alors 90 p. 100 de l'électorat, ils construisent un système à leur image, empreint de corporatisme, laissant le pouvoir à une bureaucratie échappant en grande partie, en raison d'une pratique problématique de la délégation, au contrôle réel de la base. Les sociaux-démocrates et les conservateurs chrétiens se sont, du début des années 1950 aux années 2000, partagé les postes de responsabilité, politiques, administratifs et économiques, dans le cadre d'un dispositif, non reconnu officiellement mais effectif, le Proporz. Les gouvernements sociaux-démocrates au pouvoir de 1970 à 1983 n'ont pas modifié ce mode de fonctionnement, dans lequel l'appartenance partisane prime sur la compétence personnelle. La coalition entre le parti conservateur-chrétien et les nationaux-populistes, entre 2000 et 2006, a sensiblement modifié le système.

—  Paul PASTEUR

Fonctionnement des institutions et vie politique

Les fondements constitutionnels

L'État autrichien est rétabli par la Déclaration d'indépendance du 27 avril 1945, signée par les représentants des trois partis fondateurs de la IIe République. Une loi ultérieure (1er mars 1945) remet en vigueur la Constitution de 1920, amendée en 1929. Si le Conseil national peut modifier la Constitution (avec une majorité des deux tiers des députés), certains principes fondamentaux – ceux de la démocratie, de l'État fondé sur le droit et le principe fédéral – ne peuvent être modifiés que par voie de référendum.

Le régime autrichien est à la fois parlementaire et présidentiel : le président fédéral nomme le gouvernement et peut le renvoyer, son autorité provient de ce qu'il est élu au suffrage universel. Il a également le pouvoir de dissoudre le Conseil national.

Le gouvernement fédéral est dirigé par le chancelier fédéral, qui est assisté par le vice-chancelier, les ministres et les secrétaires d'État. L'autorité du chancelier, qui n'est pas déterminée dans la Constitution, dépend beaucoup de la personnalité de celui-ci.

Le régime parlementaire

Le Parlement autrichien se compose de deux Chambres, le Conseil national (Nationalrat), élu au suffrage universel direct, et le Conseil fédéral (Bundesrat), représentant les neuf provinces fédérales (Bundesländer).

Le Conseil national compte 183 députés et le Conseil fédéral 58 représentants ; une législature du Conseil national, d’une durée de quatre ans jusqu’en 2008, est de cinq ans depuis cette législature, le Conseil fédéral est renouvelé partiellement (comme le Sénat français), après des élections provinciales.

L'élection du Conseil national se fait au scrutin de liste et en vertu du « principe de la représentation proportionnelle », selon un système à la fois simple et compliqué : les neuf provinces fédérales forment chacune une circonscription à laquelle est attribué un certain quota de sièges, en fonction du nombre de ses habitants. Ces neuf circonscriptions sont regroupées en deux Hauptwahlkreise (circonscriptions électorales principales) auxquelles sont attribués les sièges qui n'ont pu être répartis dans un premier temps au prorata des voix dites restantes (Reststimmen). Ne peuvent bénéficier de cette deuxième répartition que les listes ayant déjà obtenu un siège dans l'une des neuf circonscriptions, le Grundmandat (mandat de base) ; cela constitue un barrage pour les petits partis, qui ne peuvent participer à la seconde répartition. La proportionnelle n'est donc pas tout à fait intégrale. Un autre barrage est constitué par le scrutin de liste : seul mode de recrutement pour le Conseil national, cette liste doit par ailleurs totaliser 4 p. 100 des suffrages pour y entrer. La proportionnelle, le scrutin de liste, le « mandat de base » nécessaire sont les caractéristiques du système électoral autrichien. Les partis politiques en sont les supports. En 2006, Barbara Prammer, sociale-démocrate, devient la première femme présidente de cette chambre.

Depuis la réforme de 2007, le vote par correspondance accessible à tous s’est développé : environ 10 p. 100 des électeurs en font usage. Le droit de vote a été élargi aux jeunes de seize ans sans que cela ait les effets attendus, car la participation électorale a continué de baisser : de 95 p. 100 en 1950, elle est tombée à 83 p. 100 en 1995, puis à 74 p. 100 en 2013.

Le Conseil fédéral est élu par les diètes régionales (Landtage) des neuf provinces fédérales, selon un mode proportionnel au nombre d'habitants. Actuellement, Vienne envoie 12 représentants, la Basse-Autriche, 11, la Haute-Autriche et la Styrie, 9 chacune, la Carinthie et le Tyrol, 4 chacun, Salzbourg, le Vorarlberg et le Burgenland, 3 chacun. Les représentants au Conseil fédéral votent selon leur appartenance politique et non pas en bloc pour leur province fédérale.

Dans ce système bicaméral, le Conseil national est prépondérant. En effet, le Conseil fédéral ne dispose que d'un droit de veto suspensif ; dans la plupart des cas, ce droit ne devient effectif que lorsque les intérêts des provinces fédérales sont directement en jeu. Autre prérogative du Conseil national : lui seul peut renverser le gouvernement par un vote de censure ; c'est donc de la majorité de la première Chambre que dépendent la composition et la pérennité du gouvernement.

Le référendum d'initiative populaire (Volksbegehren) permet aux citoyens autrichiens de s'exprimer et d'exiger que le Parlement prenne position sur une question donnée. Il leur suffit de collecter 100 000 signatures en une semaine dans des lieux publics définis. Au vu des signatures, le Conseil national doit débattre de la question posée et décider de la suite à donner. En 1997, un référendum d'initiative populaire sur la génétique a rassemblé plus 1,2 million de signatures.

Le gouvernement

Le pouvoir exécutif, dont le détenteur à l'échelle du pays est le gouvernement fédéral, est cependant réparti entre différentes administrations. Certaines compétences sont dévolues aux provinces fédérales, dirigées par un gouverneur (Landeshauptmann) qui, avec ses conseillers (Ländesräte), détient l'exécutif da la province, responsable devant la Diète, élue au suffrage universel. Vienne et le Vorarlberg exceptés, les Constitutions provinciales prévoient un gouvernement dont la composition est proportionnelle à la représentation des partis aux diètes, selon leur importance numérique.

Ayant certains droits et devoirs administratifs (définis par la loi), les provinces fédérales peuvent en déléguer une partie à l'échelon inférieur qui est l'arrondissement ou le district administré par le Bezirkshauptmann, sorte de sous-préfet.

À côté du représentant de l'État qu'est le Bezirkshauptmann se trouvent les municipalités, unités administratives propres, fondées dans le cadre de la loi sur l'autodétermination des citoyens. Les municipalités ne constituent pas seulement le dernier relais de l'administration de l'État, mais disposent également de pouvoirs propres (autonomie communale). Quatorze villes, à la fois municipalités et districts, ont un statut particulier. Dans plusieurs provinces fédérales, sauf à Vienne et en Basse-Autriche, le maire est élu directement, indépendamment du parti majoritaire dans la commune. Vienne étant à la fois ville et province fédérale, le maire de Vienne est également Landeshauptmann, et le conseil municipal est aussi la diète régionale.

Quant au pouvoir judiciaire, le droit autrichien suit la voie classique de la « structure par paliers ». La juridiction ordinaire est coiffée par la Cour suprême, la juridiction extraordinaire par le Tribunal administratif, d'une part, et par la Cour constitutionnelle, d'autre part. Cette dernière, qui jouit de vastes compétences, possède un caractère nettement politique puisque ses juges sont nommés par le président fédéral, pour moitié sur proposition du Conseil national, pour moitié sur proposition du Conseil fédéral.

—  Félix KREISSLER

Les partis politiques

En Autriche, l'appartenance partisane est clairement revendiquée. On est « noir », « rouge », « vert » ou « bleu ». Depuis la dernière décennie du xixe siècle, la société autrichienne repose sur trois grands camps idéologiques et politiques (Lager) : le chrétien-social, le social-démocrate, tous deux fortement structurés autour d'un parti et d'une myriade d'associations, et le camp national-allemand, souvent divisé et plus décentralisé, dont la couleur de référence a aussi varié, passant du brun au bleu. Depuis les années 1980 sont apparus les Verts, qui ne semblent pas avoir construit de « camp » comparable à ceux des autres partis.

Les deux grands partis sont des partis de masse, ils ont regroupé pendant des décennies (des années 1920 aux années 1980, à l'exception des dictatures) plus de 700 000 adhérents chacun, et ont ensemble, de 1950 à 1980, réuni environ 90 p. 100 de l'électorat autrichien sur leurs listes. Depuis le milieu des années 1980, ils sont confrontés à une forte diminution de leurs adhérents ainsi qu'à une mutation de leurs responsables et élites fascinés, qu'ils soient chrétiens-sociaux ou sociaux-démocrates, par l'économie de marché et la mondialisation. Les bastions électoraux du S.P.Ö. sont Vienne, le Burgenland, la Carinthie, quelques grandes villes, comme Linz, et les anciens foyers industriels des vallées. L'Ö.V.P. réalise ses meilleurs scores au Tyrol, au Vorarlberg, dans la province de Salzbourg ainsi qu'en Haute-Autriche et en Basse-Autriche, le F.P.Ö. à Vienne, en Carinthie ; les Verts gagnent sur l’électorat de l’Ö.V.P. à Vienne, au Tyrol, au Vorarlberg et dans les grandes villes.

Le Parti social-démocrate (S.P.Ö.)

Fondé en 1888, le Parti social-démocrate autrichien a fait l'admiration des mouvements sociaux-démocrates et socialistes du monde entier pour ses contributions à la théorie marxiste avant la Première Guerre mondiale, connues sous le terme d'austromarxisme, ou pour les réalisations de Vienne la Rouge de l'entre-deux-guerres. Alors que le parti est interdit en février 1934, une poignée de ses militants se lancent dans la résistance à la dictature corporatiste chrétienne puis au national-socialisme. Bien qu'adoptant à la Libération le nom de « Parti socialiste », on retrouve aux postes de commande ceux qui ont refusé l'engagement dans la résistance et qui ont choisi « l'exil intérieur » dès 1934. Les antifascistes sont pour la plupart relégués à des postes secondaires au pouvoir limité et les exilés de retour sont rarement les bienvenus. Parti de gouvernement prônant le partenariat social, le S.P.Ö. adopte en 1958 un nouveau programme qui renforce son réformisme, certes présent depuis sa création, et qui jette un pont en direction des catholiques. Si l'ère Kreisky rassemble autour du S.P.Ö. la vieille garde antifasciste, les intellectuels et les jeunes des années 1970, l'élection à la présidence du parti de Franz Vranitzky, fils de fondeur devenu banquier, inaugure en 1988 une nouvelle période dans l'histoire du S.P.Ö. Le primat du social de l'ère Kreisky cède la place à celui de l'économie, et l'électorat populaire doute des capacités du parti à le défendre efficacement. En 1991, les sociaux-démocrates font, après de longues discussions, profession de foi européenne et, en 1998, font leurs « les marchés ouverts et une concurrence loyale ».

En 1999, après l'échec électoral de Viktor Klima, chancelier de 1997 à 2000, le S.P.Ö., rejeté dans l'opposition, s'est cherché un fonctionnaire du parti pour le rassurer et l'a trouvé en la personne d'Alfred Gusenbauer, qui devient en 2007 chancelier d'une nouvelle grande coalition. Ce choix témoigne de la frilosité des responsables sociaux-démocrates à faire confiance aux femmes, aux jeunes et à comprendre les mutations profondes de la société autrichienne. Néanmoins en 2007, le S.P.Ö., pour la première fois de son histoire, retire sa confiance à son dirigeant ; il lui choisit comme successeur Werner Faymann, qui remporte les élections de septembre 2008 et devient chancelier. Cependant, dans tous ses bastions, le S.P.Ö. perd son électorat populaire au profit du F.P.Ö., et il ne parvient pas à attirer à lui les jeunes et les nouvelles classes moyennes urbaines.

Le Parti du peuple autrichien (Ö.V.P.)

Aux « rouges » du Parti social-démocrate s'opposent les « noirs » chrétiens-sociaux. Le Parti chrétien-social, fondé par Karl Lueger en 1893, rassemble, sur des bases anticapitalistes de façade, des options antisocialistes explicites et des relents antisémites, la paysannerie et les couches moyennes urbaines, en particulier les artisans et les boutiquiers. Les chrétiens-sociaux sont restés au gouvernement pendant toute la Ière République et ont été perçus comme le bras politique de l'Église catholique. Ils ont ensuite été partie prenante de la dictature corporatiste chrétienne de 1934 à 1938. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, en avril 1945, est fondé par d'anciens membres du Parti chrétien-social, l'Österreichische Volkspartei (Ö.V.P.), le Parti du peuple autrichien. En choisissant un nom laïc, les responsables désirent se distancier du catholicisme politique. L'Ö.V.P. déclare rassembler les électeurs conservateurs chrétiens, tout en s'inscrivant dans la tradition du partenariat social. Depuis 1995, l'Ö.V.P. se présente comme « un parti chrétien-démocrate, un parti de l'État de droit libéral et de la société ouverte, un parti de l'économie de marché soucieux des équilibres sociaux et écologiques » et réaffirme son engagement européen.

Contrairement au Parti social-démocrate, qui fonctionne depuis 1912 sur la base des sections de quartier, l'Ö.V.P. est fondé sur six fédérations : l'Österreichischer Wirtschaftsbund (Ö.W.B.), la Fédération économique autrichienne, qui rassemble les travailleurs indépendants du commerce, de l'industrie et de l'artisanat ; l'Österreichischer Bauernbund, la Fédération paysanne, qui regroupe les grands et petits propriétaires ; l'Österreichischer Arbeiter-und Angestelltenbund (Ö.A.A.B.), la Fédération des ouvriers et des employés autrichiens qui regroupe les salariés. À côté de ces trois fédérations fondatrices coexistent l'Österreichische Frauenbewegung (Ö.F.B.), le Mouvement des femmes autrichiennes, l'Österreichischer Seniorenbund (Ö.S.B.), la Fédération des retraités autrichiens et le Junge Volkspartei, qui regroupe les jeunes.

Pendant des années, deux fédérations, celle des industriels et celle des paysans, ont pesé de tout leur poids dans une direction commune. Mais l'engagement européen du parti et la décision d'adhérer à l'Union européenne ont entraîné de nombreuses discussions internes et, pour calmer les inquiétudes du monde paysan, Franz Fischler, ministre de l'Agriculture, a été nommé au poste de commissaire européen chargé de l'Agriculture, fonction qu'il a occupée de 1995 à 2004.

La décision de Wolfgang Schüssel, leader du parti de 1995 à 2007, de former une coalition avec le F.P.Ö. de Jörg Haider, après la défaite électorale sans précédent de l'Ö.V.P. aux élections de 1999, le parti ne totalisant que 26,91 p. 100 des suffrages et arrivant en troisième position, a entaché l'histoire du parti et a mis en évidence l'existence d'une nouvelle génération de cadres plus guidés par leur engagement libéral et européen que par les préceptes du catholicisme social. Les négociations pour la formation d'un gouvernement, en 1999 et en 2006, ont laissé clairement percevoir une animosité à l'égard des « rouges », qui n'était plus de mise aussi explicitement dans la société autrichienne de l'après-guerre et des années 1970-1980. Il a fallu l’arrivée à la tête du parti de Josef Pröll en 2008 puis de Michael Spindelegger en 2011 pour pouvoir faire fonctionner à nouveau véritablement la grande coalition avec le social-démocrate Werner Faymann. La déchristianisation tardive de la société autrichienne, l’apparition de nouvelles classes urbaines expliquent l'atomisation de l’électorat de l’Ö.V.P., qui est passé de 43,1 p. 100 en 1986 à 24 p. 100 en 2013.

Jörg Haider, 1999

Jörg Haider, 1999

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Le chef du Parti libéral autrichien (F.P.Ö, extrême droite), Jörg Haider, lors d'un meeting électoral à Klagenfurt, le 5 mars 1999. Les élections provinciales de Carinthie (7 mars) verront la première victoire du F.P.Ö. sur les sociaux-démocrates et les conservateurs, ce qui permettra à... 

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Le F.P.Ö.

Après plusieurs défaites électorales, le Verband der Unabhängigen (V.d.U., Union des indépendants) créé en 1949 est dissous et le Freiheitliche Partei Österreichs (F.P.Ö.), littéralement « Parti libéral », est fondé en avril 1956 et dirigé par un ancien SS, Anton Reinthaller. Lui succède jusqu'en 1978 Friedrich Peter, un ancien Waffen-SS. Le F.P.Ö. se distingue des deux grands partis par son hétérogénéité et par le fait qu'il n'est pas le successeur d'un seul parti, mais de plusieurs formations au caractère très décentralisé, principalement implantées en Carinthie, en Haute-Autriche et dans la province de Salzbourg. Le F.P.Ö. a refusé, jusqu'en 1993, l'idée même de la nation autrichienne et a jusque-là clamé sa fidélité à la nation allemande.

De 1983 à 1986, alors dominé par la tendance libérale, il participe au gouvernement de Fred Sinowatz, chancelier social-démocrate. Puis, en 1986, Jörg Haider s'empare du parti et anime avec succès un programme national-populiste. Aux élections régionales de Vienne en 1996, le F.P.Ö. devient le second parti de la capitale avec plus de 27 p. 100 des voix, puis aux élections fédérales en 1999 il se hisse au rang de deuxième parti d'Autriche avec 26,91 p. 100 des suffrages. Soulevant l'indignation internationale, il entre dans la coalition gouvernementale mise en place par Wolfgang Schüssel. Le F.P.Ö. s'avère alors incapable de passer du statut de mouvement protestataire à celui de parti de gouvernement. Il use son personnel politique, provoque des dissensions en son sein entre les personnes et les différentes factions et déçoit une partie de son électorat populiste. Lors d’une réunion de quatre cents délégués de l’aile dure à Knittelfeld, en septembre 2002, la défiance vis-à-vis du gouvernement et des ministres F.P.Ö. est clairement exprimée. Ces derniers décident alors de démissionner, et Wolfgang Schüssel organise de nouvelles élections. Celles-ci voient l’effondrement électoral du F.P.Ö., qui ne recueille que 10 p. 100 des suffrages. La coalition avec l’Ö.V.P. est pourtant maintenue.

En avril 2005, Jörg Haider quitte le parti et fonde le B.Z.Ö. (Bündnis Zukunft Österreich – Alliance pour l’avenir de l’Autriche). La mort accidentelle de Jörg Haider en 2008 laisse le B.Z.Ö. sans leader et, après avoir relativement bien résisté en 2006 et 2008, le parti est éliminé du Parlement fédéral en 2013. En Carinthie, son fief électoral, ses militants ont fini par rejoindre les rangs du F.P.Ö.

Après la scission, la fraction la plus xénophobe et la plus nationale-allemande reprend alors les commandes du F.P.Ö. sous la direction de Heinz-Christian Strache, qui démontre sa capacité à assurer la permanence du mouvement dans sa version nationale-populiste. Le F.P.Ö. prend un cours de plus en plus xénophobe et très ouvertement islamophobe. En 2011, le parti adopte un nouveau programme, intitulé « l’Autriche d’abord », qui insiste sur l’identité chrétienne. Aux élections législatives de 2013, le parti totalise 20,51 p. 100 des suffrages, malgré la présence d’autres formations populistes.

Les Verts

Les Verts ont fait leur apparition sur la scène politique à la fin des années 1970, tout d'abord localement. Ils sont devenus particulièrement visibles lors de la campagne contre la centrale nucléaire de Zwentendorf en 1978. Alors qu'ils étaient extrêmement divisés politiquement et en butte à des querelles de personnes à leurs débuts, la campagne présidentielle de Freda Meissner-Blau en 1986, où elle obtient 5,5 p. 100 des suffrages, fournit un nouvel élan à ces militants jusque-là inorganisés. Quelques mois après, une nouvelle formation unifiée rassemblant les Verts fait son entrée au Parlement. Si, au début, les Verts professent un certain populisme, leur ancrage parlementaire ne peut être contesté. Ils ont su soulever de réelles interrogations sur l'environnement, la démocratie, sur la place des femmes en politique, questions qui ont souvent été reprises par les autres partis. Devenus Die Grünen-Die grüne Alternative (Les Verts-L'Alternative verte) en 1993, ils progressent lentement aux élections fédérales et régionales. En 2006, profitant de l'affaiblissement du F.P.Ö., conduits par Alexander Van der Bellen, ils recueillent 11,05 p. 100 des suffrages et deviennent le troisième parti d'Autriche. Sous la direction d’Eva Glawischnig, le parti regroupe 12 p. 100 de l’électorat sur ses listes en 2013. Les Verts, qui savent mieux gérer leur image que les Verts allemands, progressent essentiellement dans les centres urbains bourgeois et dans les provinces occidentales.

Le K.P.Ö. et les autres formations politiques

Le Parti communiste autrichien (K.P.Ö.), créé en novembre 1918, est toujours resté une force marginale, même s'il a structuré la résistance à la dictature corporatiste chrétienne et au national-socialisme. À la Libération, son attitude face à la puissance occupante soviétique l'a discrédité, et dès 1959, il n'est plus représenté au Parlement ; en outre l'existence d'une vieille garde stalinienne et des querelles intestines permanentes n'ont pas permis le renouveau du parti. Depuis 1998, c'est à Graz et en Styrie que le K.P.Ö. rencontre à nouveau un certain succès. En 2003, le communiste Ernst Kaltenegger rassemble sur son nom 20,75 p. 100 des suffrages aux élections municipales de Graz et le K.P.Ö. entre à la diète régionale en octobre 2005, avec 6,3 p. 100 des voix, puis en 2010, alors que le parti ne rassemble que 1 p. 100 des voix au niveau fédéral.

En 1965 un dissident du S.P.Ö. crée le Parti démocrate progressiste, qui obtient 3 p. 100 des suffrages en 1966 sur un programme populiste puis disparaît de la scène politique. En 1993, Heide Schmidt, opposée à la ligne nationale-populiste de Jörg Haider, fonde le Forum libéral, qui est représenté au Parlement pendant deux législatures. Ce courant libéral réapparaît en 2012 avec des personnalités issues de l’Ö.V.P. ou d’autres partis sous le nom de Neos (Das neue Österreich – La nouvelle Autriche) et obtient 4,8 p. 100 des voix aux élections législatives de 2013 et ainsi entre au Parlement.

En 2012, le milliardaire austro-canadien Frank Stronach crée sa propre formation, ouvertement eurosceptique et populiste. Celle-ci obtient 5,7 p. 100 des suffrages aux élections de l’année suivante.

Lors des élections européennes, des formations éphémères parviennent parfois à envoyer des députés à Bruxelles pour une seule législature. Seul l'eurosceptique de gauche Hans-Peter Martin a réussi à se faire réélire en 2009, en recueillant 17,7 p. 100 des suffrages. Quant aux Pirates, ils n’ont pas encore réussi à s’installer dans le paysage politique autrichien.

La « Sozialpartnerschaft », partenariat social

La Sozialpartnerschaft, partenariat social, qui s'est imposée au cours des années 1950, repose sur la création d'un vaste secteur public dû à la nationalisation des « biens allemands » (cf. infra), à la faiblesse du capital autrichien et à une pratique de négociation au sein même de l'entreprise institutionnalisée depuis 1919. Ce partenariat social inclut non seulement la coopération des deux partis traditionnels, mais aussi la collaboration des organisations et organismes représentatifs des employeurs et des salariés. Sous ce vocable, il faut ranger deux types d'organisations : d'une part, la centrale syndicale unique, l'Österreichischer Gewerkschaftsbund (Ö.G.B.) créée en 1945, et la Fédération des industriels qui relèvent du droit privé et, d'autre part, des organismes de droit public, les Chambres socioprofessionnelles, les principales étant les Chambres des ouvriers et des employés, les Chambres économiques, les Chambres d'agriculture. Tous les acteurs économiques, patrons, salariés, agriculteurs ou personnes exerçant une profession libérale adhèrent obligatoirement à l'une des douze « Chambres » (Kammer) inscrites dans la Constitution. Organismes de droit public, elles sont investies des droits et des devoirs liés à la représentation des intérêts de leur groupe, mais « elles assurent également leurs devoirs en tant que collectivités publiques, responsables envers la communauté nationale ». Ces Chambres constituent un ensemble cohérent de représentation des intérêts économiques et les organes législatifs doivent soumettre tous leurs projets de lois ou de décrets à l'avis des Chambres concernées.

Dans les années 1950 est venue se greffer une autre structure sans reconnaissance législative, la Commission paritaire des salaires et des prix, qui a pesé sur les décisions des gouvernements. Son action a fait que de 1951 à 2000, la pratique de la grève a été quasi nulle. La politique de concertation a évité les conflits sociaux, même lors de la restructuration de l'industrie dans les années 1990, en privilégiant des solutions négociées. La société autrichienne est consciente qu'elle est redevable de sa paix sociale et de sa prospérité économique au bon fonctionnement du dialogue et de la coopération entre les représentants des salariés et ceux du patronat, même si ce mode de gestion des antagonismes sociaux a largement conduit à l'immobilisme et, avec d'autres facteurs, à la montée en puissance du national-populisme. Cet immobilisme, si paralysant au quotidien pour ceux qui n'adhèrent pas totalement à ces institutions, a eu aussi pour conséquence positive une création artistique d'une rare violence, seule façon possible pour les artistes d'échapper à cette société étouffante. En témoigne l'œuvre d'écrivains comme Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek, des peintres actionnistes viennois, tel Hermann Nitsch, ou de cinéastes comme Michael Haneke ou Ulrich Seidl.

La neutralité

Dès 1946 et 1947, le S.P.Ö. tout d'abord et l'Ö.V.P. ensuite envisagent la neutralité de leur pays. Lors d'interminables discussions et après de nombreuses tergiversations, ils s'accordent sur une politique de consolidation de l'État autrichien et de promotion du patriotisme. Sur les conseils de Bruno Kreisky, le président Theodor Körner évoque la possibilité pour l'Autriche de non-appartenance à une quelconque alliance. Profitant du dégel de la situation internationale en 1953, l'Autriche donne dès l'hiver suivant l'assurance qu'elle est prête à déclarer de sa propre initiative sa neutralité. Molotov, ministre des Affaires étrangères soviétique, exige une formule rendant impossible tout nouvel Anschluss. Après plus de deux cent soixante réunions, un accord définitif est trouvé. Contrainte d'accepter des accords financiers avec l'U.R.S.S., l'Autriche s'engage alors à s'abstenir d'adhérer à des alliances militaires et à empêcher toute installation de base militaire sur son territoire. Ces accords, dont le chancelier chrétien-social Julius Raab a été le principal artisan, se concrétisent par la signature du traité d'État dans le palais du Belvédère à Vienne, le 15 mai 1955. L'image du ministre des Affaires étrangères, Leopold Figl, entouré de ses collègues montrant à la foule le traité signé, paraphé par les représentants des quatre puissances occupantes (États-Unis, Royaume-Uni, Union soviétique, France), est aujourd'hui connue de tous les citoyens autrichiens. Après la ratification du traité d'État le 7 juin 1955 par le Conseil national, et le départ, le 25 octobre 1955, du dernier soldat étranger, le Conseil national vote, le lendemain, la loi constitutionnelle relative à la neutralité. Le 26 octobre est depuis lors devenu le jour de la fête nationale. L'article 1er de la loi constitutionnelle sur la neutralité stipule que l'Autriche proclame « par sa propre volonté, sa neutralité permanente » et l'article 2 que « l'Autriche n'adhérera jamais à une alliance militaire et ne tolérera pas l'établissement sur son territoire de bases militaires d'États étrangers ».

L'Autriche défend l'idée d'une « neutralité active », refusant de se tenir à l'écart de la politique mondiale. Le 14 décembre 1955, elle est admise à l'O.N.U., à laquelle elle fournira en la personne de Kurt Waldheim un secrétaire général de 1972 à 1981, et au Conseil de l'Europe le 16 avril 1956. Elle participe aussi à la création de l'A.E.L.E. (Association européenne de libre-échange) en novembre 1959. Rendre à l'Autriche sa place sur la scène internationale est le souci majeur des responsables de l'après-guerre traumatisés par la disparition de leur pays pendant sept ans ; mais cet objectif ne peut être séparé de la volonté d'affirmer l'existence de l'Autriche en tant qu'État et en tant que nation aux yeux des Autrichiens eux-mêmes. Effectivement, très rapidement pour une majorité d'Autrichiens, la prise de conscience d'appartenance à une nation autrichienne est liée au choix politique de la neutralité, qu'ils refusent de voir remise en question. Depuis l’intégration européenne, les droits européen et onusien priment clairement sur le droit de la neutralité qui a été à plusieurs reprises malmené.

Les années Kreisky, une Autriche heureuse ?

La pratique du partenariat social et la politique de la neutralité active assurent à l'Autriche un sentiment de prospérité et de stabilité. En 1966, l'Ö.V.P. remporte les élections et instaure un « gouvernement monocolore », sous la direction du chancelier Josef Klaus. Exclu du pouvoir, le Parti social-démocrate porte, en février 1967, Bruno Kreisky à sa présidence. Ce dernier s'attache alors à donner une nouvelle image du Parti social-démocrate et veut élargir son audience. En 1970, aux élections législatives, le S.P.Ö. obtient la majorité relative : Bruno Kreisky s'engage alors à gouverner avec le soutien du F.P.Ö., rassurant immédiatement l'électorat libéral en déclarant que « le socialisme n'est pas à l'ordre du jour ». Après avoir esquissé un premier rapprochement avec l'Église catholique en adoptant, en 1958, un programme qui proclamait que socialisme et christianisme n'étaient pas seulement compatibles mais qu'ils procédaient de la même démarche, les sociaux-démocrates ont permis que se comble le fossé entre « rouges » et « noirs ». Un homme comme l'archevêque de Vienne, Franz König, y a aussi largement contribué. Par un nouveau style politique, Bruno Kreisky séduit la jeunesse et les intellectuels. Profitant d'un « état de grâce », il dissout le Parlement et organise de nouvelles élections. Le Parti social-démocrate conquiert alors, pour la première fois en octobre 1971, la majorité absolue en voix et en sièges. Bruno Kreisky renouvelle deux fois l'exploit, en 1975 et 1979. Les personnalités de Kreisky, de Franz König, de Rudolf Kirschschläger, président de la République de 1974 à 1986, mais aussi de Kurt Waldheim, alors secrétaire général de l'O.N.U., symbolisent une « Autriche heureuse », dont le bilan demande néanmoins à être étudié de plus près.

Bruno Kreisky consulte des experts de toutes les tendances pour réfléchir aux problèmes de société. Avec son équipe, il entreprend une profonde rénovation de la société autrichienne : réforme de la justice, des universités, des médias, de l'armée, mais échoue sur l'enseignement qui ne peut pas être réformé de fond en comble. Comprenant l'importance du mouvement de libération des femmes, il légalise le droit à l'avortement en 1973, fait entrer des femmes au gouvernement. En 1979, il crée un secrétariat d'État aux droits des femmes, qu'il confie à Johanna Dohnal. Cette dernière, même sans moyens réels, a su promouvoir une politique antidiscriminatoire et favoriser la promotion des femmes. Cette politique a imperceptiblement mais durablement modifié les rapports entre les sexes au sein de la société autrichienne de la fin du xxe siècle.

Quant à la politique économique, Bruno Kreisky n'a qu'un maître mot : le plein-emploi. Toute sa politique économique est basée sur un néo-keynésianisme, appelé austro-keynésianisme. Cette politique a eu pour conséquence une dette publique de plus en plus importante, qui est reprochée à l'Autriche et aux sociaux-démocrates autrichiens à une époque où le néolibéralisme triomphe dans le monde. L'ère Kreisky s'achève dans une atmosphère délétère de scandales qui font la fortune des nouveaux magazines hebdomadaires apparus dans les années 1970. Parmi ces scandales politico-financiers, le plus retentissant est celui de l'A.K.H., le nouvel hôpital général de Vienne, gouffre financier qui met en cause l'un des dauphins de Kreisky, Hannes Androsch.

Bruno Kreisky et son parti n'ont pas compris la place nouvelle revenant à l'écologie dans la société autrichienne. En 1978, une campagne contre la mise en service de la centrale nucléaire de Zwentendorf impose un référendum, lors duquel les Autrichiens se prononcent à 50,47 p. 100 contre le nucléaire. En 1984, des militants écologiques se mobilisent contre le projet d'aménagement hydroélectrique sur le Danube aux environs de Hainburg et le projet doit être abandonné. Finalement, les grands partis ont pris en considération ces revendications. Ainsi, en 1999, le gouvernement de grande coalition de Franz Vranitzky, par voie légale, fait de l'Autriche un pays sans énergie nucléaire, même civile.

Le 24 avril 1983, le S.P.Ö. perd la majorité absolue. Bruno Kreisky quitte le pouvoir et laisse la place à Fred Sinowatz, qui décide alors de faire alliance avec le F.P.Ö., dirigé à l'époque, par Norbert Steger, représentant de la fraction libérale. Cette petite coalition se termine en 1986, Jörg Haider, en s'emparant de la direction du F.P.Ö., impose un changement de cap à son parti.

L'ère Vranitzky et l'intégration européenne

L'année 1986 marque une césure profonde dans l'histoire de l'Autriche contemporaine. En juin, Kurt Waldheim est élu président de la République d'Autriche, malgré les protestations internationales (cf. infra), le même mois, le social-démocrate Franz Vranitzky devient chancelier et six mois plus tard il reconduit la « grande coalition » refusant de gouverner avec le F.P.Ö. qui a élu le 13 septembre Jörg Haider à sa présidence. Aux élections législatives de novembre 1986, le F.P.Ö. double pratiquement ses voix et les Verts font, pour la première fois, leur entrée au Parlement. Franz Vranitzky, à la tête d'une grande coalition avec l'Ö.V.P., a gouverné l'Autriche pendant dix ans. Le pays a alors choisi d'intégrer l'Union européenne et le gouvernement d'adapter l'économie autrichienne aux nouvelles règles internationales.

Les mutations de l'économie autrichienne

Dans les années 1970, l'économie autrichienne s'est développée plus rapidement que celle de la plupart des autres pays européens, rattrapant ainsi son retard. L'internationalisation de l'économie autrichienne s'est accélérée principalement à la fin des années 1980. Jusqu'en 1987, l'Autriche est demeurée le pays occidental disposant du plus important secteur nationalisé. Les gouvernements de grande coalition de Franz Vranitzky ont mis en œuvre alors plusieurs plans de privatisation qui seront poursuivis par les gouvernements Schüssel de 2000 à 2006. La première grande entreprise concernée a été l'Ö.M.V., groupe gazier, pétrolier et pétrochimique leader en Europe centrale ; ont suivi les banques, puis, à partir de 1993, le consortium Ö.I.A.G., regroupant les principales entreprises nationalisées. La vague de privatisations a touché, comme dans les autres pays, le secteur des postes et télécommunications, de l'aviation, mais aussi l'office de l'emploi, les parcs, les théâtres fédéraux.

Dans les années 1990, puis 2000, l'Autriche est, si l'on tient compte du P.I.B., un pays riche, même si une nouvelle pauvreté s'y est parallèlement développée. L'agriculture représente 2 p. 100, l'industrie 30 p. 100 et le tertiaire 68 p. 100 de l'ensemble des prestations économiques. De nombreux auteurs parlent dès lors de pays postindustriel. À partir de 1991, le nombre des actifs progresse régulièrement, en raison notamment de l'emploi des femmes et du travail à temps partiel. Dans le même temps, le chômage a également augmenté, oscillant, d'après les statistiques de l'U.E., entre 5 et 6 p. 100, le seuil des 220 000 chômeurs est dépassé en 1997 et se stabilise ensuite. Quant au nombre d'entreprises, il a augmenté de 26 p. 100 entre 1991 et 2001, et comptait 249 219 unités à la fin de 2005. Néanmoins, environ 150 000 de ces entreprises n'employaient aucun salarié, 120 000 seulement entre 1 et 9 salariés. Les entreprises de moins de 50 personnes occupaient presque 40 p. 100 de l'ensemble des salariés autrichiens. Quant aux grandes entreprises de plus de 1 000 salariés, présentes dans la métallurgie, le pétrole, l'industrie chimique, la construction automobile et l'électronique, elles occupaient 38 p. 100 des salariés, soit 806 000 personnes.

Le nombre des petites et moyennes entreprises s'explique par la part du tourisme dans l'économie nationale et par l'importance de la sous-traitance, notamment dans l'industrie chimique et le secteur mécanique. Cette pratique tient à l'exiguïté relative du marché intérieur, qui a conduit les industriels autrichiens à opter très tôt pour un secteur de sous-traitance spécialisé et hautement qualifié. Aussi l'Autriche a-t-elle été surnommée le pays des pièces détachées (Ersatzteilland).

Ouverture et investissement en Europe centrale et orientale

Jusqu'en 1989, la société autrichienne se vit comme un îlot paisible protégé à l'Est par le rideau de fer. La chute de ce dernier puis les guerres dans l'ex-Yougoslavie ont replacé l'Autriche et Vienne au centre de l'Europe. La subite arrivée de populations allogènes dans les villes autrichiennes a permis au discours xénophobe de Jörg Haider de s'incarner.

En raison de son histoire, l'Autriche entretient avec les pays d'Europe centrale et orientale des liens privilégiés qui, à l'époque du socialisme réel, ont été confortés par son option pour la neutralité. L'Autriche a mené une politique de bon voisinage en favorisant les réformes et la stabilisation des économies, en aidant à la transition de la société civile, aux remises à jour constitutionnelles et juridiques, en assistant le plus souvent les pays d'Europe centrale et orientale dans leurs démarches auprès de l'U.E. Le pays en a largement profité. L'Autriche est l'un des plus gros investisseurs à l'Est : entre 1990 et 1995, les sociétés autrichiennes ont deux fois plus investi dans ces pays qu'en Autriche. Ce sont les banques, les compagnies d'assurance, la distribution ainsi que le secteur du B.T.P. qui symbolisent le mieux l'activité autrichienne en Europe centrale et orientale.

L'intégration européenne

La demande officielle d'adhésion de l'Autriche à l'U.E. est déposée le 17 juillet 1989. Le 1er août 1991, la Commission de Bruxelles donne un avis favorable, lequel souligne la nécessité d'améliorer la compétitivité de l'économie autrichienne et son désir de voir les transformations structurelles poursuivies. La marche à l'intégration européenne, menée à un rythme trop rapide, explique aussi le succès rencontré par la formation de Jörg Haider à la fin du xxe siècle. Pendant plusieurs années, il n'a été question que d'entreprises ou de secteurs économiques qui n'étaient pas europareif (« mûrs pour l'Europe »). Les salariés, les agriculteurs, les artisans autrichiens ont été confrontés à des transformations profondes qui, parfois sans les toucher individuellement, ne les ont pas moins déstabilisés.

Menées par Alois Mock, ministre des Affaires étrangères (Ö.V.P.) et Brigitte Ederer, secrétaire d'État aux questions européennes (S.P.Ö.), les négociations pour l'adhésion à l'Union européenne ont été âpres sur plusieurs dossiers, notamment le transit routier et les biens fonciers. La question de la neutralité a été sans cesse évoquée, les conservateurs chrétiens la jugeant désormais sans objet et entrant ainsi en contradiction avec une large majorité de la population. À la surprise générale, lors du référendum sur l'intégration européenne du 12 juin 1994, le oui l'emporte avec 66,39 p. 100. Le 1er janvier 1995, l'Autriche devient membre à part entière de l'U.E. et, en 1997, entre dans l'espace Schengen. Du 1er juillet au 31 décembre 1998, elle assure pour la première fois la présidence de l'U.E, puis participe à la mise en place de l'euro. Vienne assure une nouvelle fois cette présidence du 1er janvier au 30 juin 2006.

Le national-populisme de Jörg Haider

Franz Vranitzky, chancelier de 1986 à 1997, n'a jamais caché sa profonde hostilité aux discours et aux pratiques de Jörg Haider, mais en choisissant de mener une politique néo-libérale sans compensation réelle pour les salariés, ses gouvernements ont validé aux yeux des électeurs les propos du F.P.Ö.

En 1986, au moment où Kurt Waldheim devient président de la République, Jörg Haider, alors âgé de trente-six ans, s'empare du F.P.Ö. au Congrès d'Innsbruck. Cette prise de pouvoir, souvent qualifiée de « putsch », arrête le processus de libéralisation du parti, menée depuis 1980 par Norbert Steger. Jörg Haider est alors le représentant de l'aile « nationale-allemande », qui nie l'existence de la nation autrichienne et ne cache pas son admiration pour le IIIe Reich. Élu une première fois gouverneur de Carinthie en 1989, il est relevé de sa fonction par la diète régionale en juin 1991, pour avoir jugé « correcte » la politique de l'emploi du IIIe Reich.

Jörg Haider stigmatise les « vieux partis », dénonce le partenariat social à l'autrichienne, les « privilèges des gros », diffame les hommes et femmes politiques du pays et, à partir de 1989, il stigmatise de plus en plus violemment les étrangers qui menaceraient l'identité autrichienne. La radicalité de son discours xénophobe, l'échec du référendum d'initiative populaire sur les étrangers ont conduit l'aile libérale, plus attachée aux droits de l'homme et au respect de l'individu, à faire sécession en 1993. Heide Schmidt, qui avait pourtant été la candidate du F.P.Ö. à l'élection présidentielle, crée avec quelques députés le Forum libéral (Liberales Forum ou LI.F.), qui est représenté de 1993 à 1999 au Conseil national.

Jörg Haider se distingue des autres hommes politiques par son comportement. Mieux que personne, il perçoit les mutations de la société autrichienne, le malaise des milieux populaires face aux effets de la politique néo-libérale du gouvernement Vranitzky et les exploite à son profit. Il se montre capable de jouer sur tous les registres : personnel, émotionnel, irrationnel, en jouissant d'une rare capacité à adapter son langage à son public. Ses « bons mots », ses dérapages verbaux ont une fonction précise, à savoir la levée de tabous dans la société autrichienne, allant de la remise en cause des revenus du personnel politique à celle du partenariat social ou à la tentative révisionniste de réhabiliter le passé national-socialiste. Dans ces remises en cause, il bénéficie du soutien du journal Neue Kronen Zeitung, qui tire chaque jour à un million d'exemplaires et revendique trois millions de lecteurs.

Comme Karl Lueger un siècle plus tôt, Jörg Haider dispose d'un atout redoutable sur ses concurrents : son langage corporel. Il met en avant ses performances sportives, ski et saut à l'élastique, et sait aussi combiner habilement la veste autrichienne traditionnelle et le jeans ou abandonner, quand il le faut, la cravate symbole d'un conformisme dépassé. Jörg Haider séduit prioritairement un électorat masculin qui s'identifie à ce cadre sûr de lui, défiant les gouvernants : il rassure ces hommes qui s'interrogent sur leur rôle social et sexuel remis en question dans un monde où les identités se sont largement modifiées. Son homosexualité ne sera révélée publiquement qu’après sa mort.

Jörg Haider, en tant que chef de parti désirant accéder au pouvoir, doit modérer parfois ses propos : ainsi, en 1997, les références transparentes au national-socialisme – nombreuses dans les anciens programmes du parti, en particulier la notion de Volksgemeinschaft (« communauté du peuple ») et celle de pangermanisme – sont gommées, pour faire place à un « christianisme qui défend ses valeurs » et à un patriotisme autrichien nouveau.

Garantir la cohésion du F.P.Ö., entreprise qui s'est avérée extrêmement délicate, est le fait du chef, qui joue un rôle fédérateur et qui arbitre les luttes fractionnelles. De nombreux éléments demeurent incontrôlables, comme le milliardaire xénophobe Thomas Prinzhorn, élu vice-président du Parlement en 1999 grâce aux conservateurs chrétiens, ou les militants qui ont été recrutés sur des bases personnelles. Jörg Haider, président du parti de 1986 au 28 février 2000 fait pourtant régner l'ordre : il tance, sanctionne, exclut, éloigne les éléments les plus compromis avec le néo-nazisme. Avec l'aide de Suzanne Riess-Passer, première femme vice-chancelière (2000 à 2002) et présidente du parti, il a forgé un appareil très réduit. Il aura néanmoins fort à faire avec les éléments les plus radicaux du parti de 2002 à 2005. Lors de la réunion de Knittelfeld, en 2002, le rapport de forces s'inverse en sa défaveur. Le 4 avril 2005, Jörg Haider décide de créer L'Alliance pour l'Avenir de l'Autriche (B.Z.Ö.), qui a tout juste franchi la barre des 4 p. 100 pour entrer au Parlement en 2006. Jörg Haider semble ensuite se replier sur la gestion de sa province fédérale, la Carinthie, dont il a été réélu gouverneur à deux reprises, en 1999 et 2004. Quand il meurt accidentellement le 11 octobre 2008, les élites politiques du pays, qu’il a tant méprisées, lui rendent un hommage quasi national.

Jörg Haider a généré une vive opposition dans le pays. Tout d'abord, l'Autriche a connu l'une des plus importantes manifestations de son histoire en janvier 1993. À l'appel de SOS Mitmensch, entre 250 000 et 300 000 personnes défilent à Vienne, flambeau et bougie à la main, pour former la « Mer de lumières », ripostant ainsi à la pétition d'initiative populaire du F.P.Ö. sur les étrangers. Au moment de l'arrivée au pouvoir de la coalition entre l'Ö.V.P. et le F.P.Ö de Jörg Haider, en quelques semaines, la société autrichienne a enregistré un phénomène de politisation qu'elle n'avait jamais connu sous la IIe République hormis peut-être lors des luttes d'influence entre 1945 et 1950. Ce mouvement de protestation, le 19 février 2000, a rassemblé entre 250 000 et 300 000 personnes à Vienne. Il a réuni toutes les générations et utilisé les méthodes de contact les plus modernes grâce à Internet et aux téléphones mobiles, mais est resté sans lendemain.

La coalition « noire-bleue »

Lors des élections du 3 octobre 1999, le F.P.Ö. est devenu, avec 26,91 p. 100 des voix, le second parti du pays, devançant de 415 voix l'Ö.V.P. Contrairement à toutes les déclarations d'intention des conservateurs chrétiens lors de la campagne électorale, à la fin de janvier 2000, Wolfgang Schüssel opte pour une coalition gouvernementale avec le F.P.Ö. de Jörg Haider ; un seul responsable de l'Ö.V.P., Bernhard Görg, vote contre.

Le 31 janvier, la présidence de l'Union européenne annonce des sanctions diplomatiques à l'encontre du gouvernement autrichien : les contacts bilatéraux officiels entre les quatorze États membres et l'Autriche sont suspendus. C'est la première fois que l'U.E. prend des sanctions d'une telle ampleur à l'encontre d'un de ses membres, celles-ci seront rapidement levées, le 8 septembre 2000, et ne seront pas renouvelées lorsque d'autres États, à l'instar de l'Italie ou de la Pologne, par exemple, intégreront des dirigeants ou des formations de droite extrême dans leur gouvernement.

Le 3 février 2000, le président de la République Thomas Klestil choisit néanmoins, contre ses convictions profondes, d'investir la coalition Ö.V.P.-F.P.Ö., en infligeant aux présidents des deux partis, Wolfgang Schüssel et Jörg Haider, l'humiliation de signer un préambule dans lequel ils s'engagent à respecter les droits démocratiques, la tolérance, les acquis du partenariat social et l'idée européenne.

Si aucune atteinte à l'État de droit n'a été enregistrée, les acquis du partenariat social ont sans cesse été remis en question, non seulement par le F.P.Ö. mais aussi par l'Ö.V.P. oubliant ses engagements solidaires passés. Les gouvernements de coalition entre 2000 et 2006 ont une nouvelle fois réformé les retraites, l'assurance-maladie et la santé à propos de laquelle les opposants reprochent aux législateurs la mise en place d'une médecine à deux vitesses. Ils ont créé le Kindergeld, sorte de salaire parental, incitant les femmes à rester au foyer, et introduit une réforme de la fiscalité privilégiant les plus grandes entreprises. L'université, l'enseignement, la culture ont été les victimes d'une politique où seules les économies budgétaires et la lutte contre les opposants à la coalition ont été prises en compte, de nombreux services voyant la gratuité de leur accès supprimée. Des mesures discriminatoires ont été décidées envers les étrangers, lesquels, toujours plus nombreux, se révèlent pourtant de plus en plus indispensables à la bonne marche de certains secteurs de l'économie autrichienne, comme le tourisme ou le B.T.P. Les étrangers étaient 303 000 en 1981, 632 000 en 1992 après le début des conflits en ex-Yougoslavie : ils étaient 765 000 en 2001, dont environ 100 000 citoyens de l'U.E. et dépasseront le million en 2013, soit 11,9 p. 100 de la population.

Mais c'est surtout dans le domaine économique que les gouvernements Schüssel ont montré leur faiblesse. Le chômage, en augmentation depuis le milieu des années 1990, a atteint en 2005 le chiffre record de 294 000 personnes, soit, suivant les critères autrichiens, 7,3 p. 100 de la population active. Ce chômage touche principalement les jeunes et, en 2006, 400 000 personnes vivaient en Autriche au-dessous du seuil de pauvreté.

La justification principale de Wolfgang Schüssel s'est résumée à dire que, en intégrant le F.P.Ö. au gouvernement, il l'empêcherait de nuire. Si, aux élections anticipées de 2002, il pouvait croire avoir gagné son pari, le F.P.Ö. ne totalisant alors que 10 p. 100 des suffrages, depuis lors, plusieurs scrutins régionaux, puis les élections fédérales d’octobre 2006 et les suivantes ont prouvé que le courant national-populiste ouvertement xénophobe, voire raciste, est profondément ancré dans le pays. Le F.P.Ö., repris en main par Heinz-Christian Strache, continue à diffuser les stéréotypes les plus éculés sur les étrangers, les Slaves, les juifs. Environ 15 p. 100 de l'électorat autrichien se reconnaît dans ce courant. Mais là où la coalition « noire-bleue » menée par Wolfgang Schüssel a fait des dégâts irréparables, c'est dans la libération de la parole xénophobe et raciste qui, aux yeux d'une partie de la population, est devenue licite en raison de la présence du F.P.Ö. au gouvernement.

Lors de l'élection à la présidence de la République en avril 2004, le social-démocrate Heinz Fischer, président du Conseil national de 1990 à 2000, a battu avec 52 p. 100 des voix Benita Ferrero-Waldner, soutenue par l’Ö.V.P. Heinz Fischer, doté d'une forte personnalité, redonne au pays une nouvelle autorité morale qui lui faisait cruellement défaut. Il est réélu en 2010 avec 79,33 p. 100 des suffrages, l’Ö.V.P. et les Verts n’ayant pas présenté de candidat.

Depuis 2007, plusieurs ministres des gouvernements Schüssel ont été poursuivis et condamnés par la justice pour blanchiment d'argent, abus de confiance, fraude fiscale, pots-de-vin ou détournements de fonds dans l'attribution de marchés publics ou dans le processus des privatisations. L'un des principaux concernés est l'ancien ministre des Finances Karl-Heinz Grasser.

Dénazification partielle et rejet permanent du passé

Constatant le refus permanent de son pays de se confronter au passé, Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature, écrit, en 2000, que l'Autriche « s'est toujours voulue image, image même de l'innocence que sa beauté met à l'abri de tout soupçon de culpabilité ». Sont ainsi refoulés les conséquences de la Contre-Réforme, la lutte contre les Turcs, la disparition de l'empire multinational, la dictature corporatiste chrétienne, la persistance d'un antisémitisme virulent, l'investissement d'une partie des Autrichiens derrière le national-socialisme. Après la Seconde Guerre mondiale, les Autrichiens se sont dédouanés de leurs responsabilités individuelles dans les crimes du IIIe Reich en adoptant la thèse qui voulait que l'Autriche ait été la première victime du nazisme. Ce qui est exact, si l'on considère l'Autriche en tant qu'État ; mais la disparition de l'État autrichien ne lave pas pour autant les crimes commis par des Autrichiens au nom du national-socialisme.

La question nazie et les biens allemands

Le gouvernement provisoire décide, le 8 mai 1945, d'interdire le Parti national-socialiste (N.S.D.A.P.) et toutes ses organisations. Tous les anciens nazis doivent se faire enregistrer auprès des autorités et mentionner s'ils ont été des « nazis illégaux », à savoir déjà membres du N.S.D.A.P. avant l'Anschluss ; 580 000 personnes se font « enregistrer » comme nazis sur une population d'environ 6,8 millions. La loi adoptée le 7 février 1947 pour prouver aux Alliés la bonne volonté du gouvernement fait la distinction entre les anciens membres du N.S.D.A.P. les plus impliqués dans les crimes nazis (Schwerbelasteten), les moins impliqués (Minderbelasteten) et les suivistes (Mitläufer). Ces anciens nazis, quels qu'aient été leur degré d'adhésion au national-socialisme et leurs responsabilités, sont tous privés du droit de vote jusqu'en 1949 et plus lourdement imposés fiscalement pendant deux ans. Néanmoins, cette masse « d'enregistrés » place les deux grands partis devant un dilemme. Comment reconstruire le pays en ayant retiré leurs droits civiques à 20 p. 100 de la population adulte ?

Contrairement à ce qui est souvent affirmé, une entreprise de dénazification a eu lieu. Des tribunaux spéciaux (Volksgericht) sont chargés de juger les personnes impliquées dans les crimes du national-socialisme. Ces tribunaux ont traité plus de 136 800 dossiers, et condamné 13 607 personnes, 45 condamnations à mort ont été prononcées, 8 ont été effectives. Si les tribunaux spéciaux ont instruit des dossiers jusqu'en 1953, les partis au pouvoir ont, quant à eux, renoncé à mener la lutte idéologique contre le nazisme et ont préféré refouler le passé récent. Ils ont adopté plusieurs lois d'amnistie : la première date du 21 avril 1948, une autre de 1953. En autorisant, en 1949, la création d'un nouveau groupe politique, le V.d.U. qui, en 1956, deviendra le F.P.Ö., les partis au pouvoir laissent un espace libre aux partisans du courant pangermaniste et quelque peu nostalgique du IIIe Reich. Les deux partis traditionnels sont souvent intervenus pour faire blanchir d'anciens nazis condamnés par les tribunaux spéciaux. Ils ont alors réintégré la vie civile, occupant parfois des postes de responsabilité dans la magistrature, l'université, la médecine. Nombreux sont ceux qui, conscients d'avoir un passé chargé, choisissent de rejoindre l'Ö.V.P. ou le S.P.Ö. Il faut attendre le 28 mars 2000 pour que le Parti social-démocrate fasse officiellement son autocritique pour avoir accueilli dans ses rangs d'anciens nazis.

La volonté des partis au pouvoir de se distinguer de l'Allemagne, de marteler la conscience d'appartenance à la nation autrichienne, l'hostilité de la presse et des médias à l'égard de l'activité des tribunaux spéciaux expliquent la faible propension des responsables politiques et culturels autrichiens à parler du passé national-socialiste et à condamner sans ambiguïté les auteurs des crimes nazis, notamment face aux jeunes générations. Néanmoins, s'inscrivant dans la tradition de Johann Nestroy et de Karl Kraus, dramaturges critiques du xixe siècle et du début du xxe, le cabarettiste Helmut Qualtinger stigmatise l'absence de réaction de la société autrichienne en créant le personnage de Herr Karl, prototype du suiviste moyen du régime national-socialiste, dont il aurait été la victime parce qu'il a moins profité de l'aryanisation que ses voisins.

Par ailleurs, la question nazie n'est pas, en Autriche, une question uniquement politique, elle est directement liée à la question économique des biens dits « allemands ». Il s'agit de tous les biens qui avaient été la propriété des Allemands avant mars 1938, de tous les biens apportés ou construits par les Allemands en Autriche de mars 1938 à avril 1945 et de tous les biens acquis par les Allemands à leur valeur véritable, excluant ainsi les ventes forcées de « l'aryanisation ». À la conférence de Potsdam, pendant l'été de 1945, les Alliés renoncent à exiger de l'Autriche des réparations, mais ils s'attribuent, en contrepartie, tous les avoirs considérés comme des « biens allemands » dans leur zone d'occupation. En juillet 1946, les Soviétiques décident que tous les « biens allemands » de leur zone d'occupation deviennent propriété soviétique ; ils gèrent plus de 250 entreprises industrielles et pétrolières, ainsi que 160 000 hectares de terres dans une structure qui échappe aux règles de l'économie de marché. Pour s'opposer aux exigences soviétiques, le S.P.Ö. et l'Ö.V.P. prônent la mise en place d'un vaste secteur nationalisé, idée qui reçoit alors l'aval des Américains. En juillet 1946 et en mars 1947, deux lois sur les nationalisations transfèrent à l'État les grandes banques, la totalité du secteur de l'industrie lourde, une bonne part du pétrole, du gaz naturel, de l'aluminium, la plupart de la production énergétique, etc. L'Autriche devient dès lors le pays occidental ayant le secteur nationalisé le plus important, ce qui contribue à renforcer encore un peu plus l'emprise des partis traditionnels sur la société autrichienne, jusqu'à ce qu'ils décident, à la fin des années 1980, de privatiser ces entreprises. Ainsi, entre 1950 et 1990, poser la question du passé national-socialiste en Autriche, c'est remettre en cause le confort idéologique mais aussi, d'une certaine manière, l'ordre économique.

La nation autrichienne

La brutalité de l'Anschluss, la mise sur la touche de nombreux nazis autrichiens au profit de nazis originaires du Reich allemand, l'exploitation des ressources naturelles et industrielles autrichiennes pour le compte de l'économie de guerre ont contribué à renforcer la sensation qu'avaient les Autrichiens d'être différents des Allemands. Défendue en 1937 par le catholique monarchiste Ernst Karl Winter et quelques mois après, par le communiste Alfred Klahr, la théorie de la nation autrichienne a été reprise par tous les partis en 1945, à l'exception des tenants du nationalisme allemand. Cette théorie affirme que les Autrichiens ne sont pas des Allemands, en raison de leur histoire, des brassages au sein de l'empire habsbourgeois et de leur culture multinationale ; elle a permis de valider la construction d'un État indépendant et démocratique. Sans aucun doute, les Autrichiens se sont définitivement séparés de la nation allemande au cours de la seconde moitié du xxe siècle, pour former une nation autrichienne à part entière. L'affirmation de cette identité autrichienne ne s'est pas faite sans convulsion ni difficulté. L'adoption et la pratique de la neutralité, ainsi que la mise en œuvre du partenariat social ont permis aux Autrichiens de forger des éléments constitutifs de leur identité nationale. Réinventer le passé en évitant de l'interroger, mythifier l'empire multinational, valoriser le patrimoine culturel autour de figures incontestées, autant d'éléments qui ont autorisé la légitimation de la nation autrichienne en refoulant l'inavouable. Néanmoins, on constate de vivaces survivances de l'identité nationale antérieure des « Allemands d'Autriche », à savoir une forte xénophobie, un antislavisme et un antisémitisme prégnants. Pour certains, quelle que soit leur appartenance idéologique, l'Autriche resterait le dernier rempart de la chrétienté, de la civilisation menacées par les « ennemis de toujours », les Slaves et les Turcs ou par les nouveaux migrants, venus de plus loin, poussés jusqu'à Vienne par les effets de la mondialisation.

L'affaire Waldheim

L'arrivée au pouvoir du social-démocrate Bruno Kreisky n'a pas permis un débat sur le passé du pays. Il nomme des ministres qui ont été d'anciens nazis, comme Johann Öllinger au ministère de l'Agriculture en 1970, et accepte que le F.P.Ö., alors dirigé par Friedrich Peter, un ancien SS, soutienne son gouvernement minoritaire. En 1979, la diffusion de la série Holocaust par la télévision autrichienne confronte directement le pays à son passé ; 44 p. 100 des téléspectateurs jugent d'ailleurs cette diffusion « inopportune ». Bruno Kreisky, qui est juif, sort alors de sa curieuse réserve, rappelle que l'antisémitisme n'a pas épargné l'Autriche et met en garde ses concitoyens contre les tentations de minimiser ou d'oublier l'extermination des Juifs.

En 1986, la candidature, puis l'élection de Kurt Waldheim à la présidence de la République défrayent la chronique pendant plusieurs mois et ternissent durablement l'image internationale de l'Autriche. Kurt Waldheim n'est, certes, pas un inconnu. Élu secrétaire général de l'O.N.U. à deux reprises, en 1971 et en 1976, son passé n'a alors gêné personne. En mars 1986, le New York Times affirme, documents à l'appui, que Kurt Waldheim a appartenu à une unité de la Wehrmacht qui aurait perpétré des atrocités dans les Balkans. Stationné en Grèce au moment où les Juifs grecs étaient déportés en masse vers les camps d'extermination, Waldheim se voit reprocher son silence. D'autres documents suivent et des révélations du Congrès juif mondial jettent la suspicion sur sa personne. Immédiatement, ses partisans s'élèvent contre « l'ingérence étrangère » dans la campagne électorale et certains dénoncent « la juiverie internationale ». Le monde entier s'indigne de ces réactions, mais, en Autriche, le réflexe de repli sur soi s'exprime nettement par le score électoral de Kurt Waldheim qui, le 8 juin 1986, rassemble sur son nom 53,9 p. 100 des suffrages exprimés et devient président de la République. Le gouvernement américain réagit en le plaçant sur la watch-list, lui interdisant ainsi l'entrée sur le territoire des États-Unis.

Lors de la campagne électorale, Kurt Waldheim avait déclaré pour sa défense « n'avoir fait que son devoir », comme des centaines de milliers d'Autrichiens : il voulait gagner le vote des hommes de son âge qui avaient un itinéraire similaire au sien. Cette déclaration a été le point de départ d'un processus de réflexion sur le passé de l'Autriche. En février 1988, une commission d'historiens rend un rapport au chancelier Franz Vranitzky : Kurt Waldheim n'a pas de responsabilité directe dans les crimes de guerre, mais il ne pouvait les ignorer et la dissimulation de son passé militaire ne grandit pas l'homme.

En mars 1988, la commémoration de l'Anschluss offre l'occasion de débattre du passé. Des questions jusqu'alors taboues surgissent. Quelle a été l'attitude des Autrichiens face à l'Anschluss, face à l'annexion et à l'occupation ? Qui a accompli son devoir ? Waldheim ou les résistants et les exilés ? Pour la première fois, la thèse officielle de l'innocence autrichienne est battue en brèche. Le 10 mars 1988, dans une allocution télévisée, Kurt Waldheim admet la culpabilité des Autrichiens dans les crimes du IIIe Reich et présente « ses excuses » pour ces crimes. Au mois de novembre, le chancelier Vranitzky, présidant des cérémonies de commémoration de la Nuit de cristal rappelle, que des Autrichiens ont été impliqués « volontairement ou non, se sont laissés aller à servir d'instruments et de tortionnaires d'un régime inhumain et criminel ». Il souligne aussi que l'antisémitisme appartient à la tradition autrichienne, qu'il n'a pas été importé d'Allemagne. Néanmoins, si les intellectuels réfléchissent sur le passé de leur pays, l'ensemble de la société autrichienne reste durablement indifférente à ces interrogations.

En 2000, lors de la mise en place de la coalition « noire-bleue », le passé national-socialiste et la suspicion internationale rejaillissent. Wolfgang Schüssel, critiqué dans le monde entier et désireux de présenter une image plus positive de son pays et de lui-même, propose de régler le problème de l'indemnisation des travailleurs étrangers qui avaient été obligés de travailler dans les entreprises nationales-socialistes sur le sol autrichien pendant la Seconde Guerre mondiale. Une fois cet accord signé par Maria Schaumayr, l'ancienne présidente de la banque nationale, personnalité au-dessus de tout soupçon, Wolfgang Schüssel a ouvert un autre chantier, celui de l'indemnisation de l'aryanisation des biens juifs. Il a confié le dossier à un expert financier ayant fait ses preuves dans le cadre des Nations unies, qui a négocié via l'ancien secrétaire adjoint au Trésor américain, Stuart Eizenstat, avec les représentants des victimes du nazisme et des organisations juives.

En 1998, la saisie à New York du Portrait de Wally d'Egon Schiele a incité l'État autrichien à adopter une loi sur la restitution des biens artistiques spoliés. Celle-ci s'est rapidement avérée insuffisante, comme l'a montré l'affaire des cinq tableaux de Gustav Klimt réclamés par les héritiers de la famille Bloch-Bauer. Cette loi, qui ne s'applique qu'aux propriétés fédérales, a été révisée en 2009 puis en 2013, mais elle laisse toujours de côté les biens devenus après guerre possession des provinces fédérales, des communes ou des particuliers, soit des milliers d'œuvres ou d'objets selon les experts.

Retour de la Grande Coalition

Après des mois de discussions, l’Autriche retrouve en janvier 2007 un gouvernement de grande coalition. En 2013, six formations politiques siègent au Parlement et les deux grands partis ne totalisent plus ensemble que 51 p. 100 des suffrages. Le modèle politique autrichien semble ainsi, à terme, menacé. Si le gouvernement Gusenbauer (2007-2008) a dysfonctionné sur les questions européennes ou sur les réformes de la santé, ceux de Werner Faymann, depuis 2008, gèrent au quotidien, sans trop de heurts entre les deux partis, les conséquences de la crise économique et financière et la « maîtrise des déficits ». Avant même la crise économique mondiale de 2008-2009, le Kommunalkredit, en difficulté, est sauvé par l’État autrichien, comme le sera en décembre 2009 la banque Hypo Group Alpe Adria, soupçonnée d’être au centre de malversations et d’affaires de corruption en Autriche et en Croatie. En 2012, l’État a renfloué la Volksbank, et les avoirs autrichiens à l’Est pourraient à terme fragiliser d’autres banques du pays. L’Autriche a résisté relativement mieux que ses voisins à la crise, son P.I.B. par habitant n’a cessé de progresser, même si le chômage est en constante augmentation.

(Voir également AUTRICHE, chronologie contemporaine)

—  Paul PASTEUR

La littérature autrichienne

Les structures politiques et sociales qui ont marqué d'une façon indélébile la littérature autrichienne se sont cristallisées à l'époque de la guerre de Trente Ans. Ces structures (absolutisme monarchique, prédominance d'une aristocratie cosmopolite, recatholicisation systématique) rendent compte de certaines constantes de la civilisation autrichienne, entre autres de la primauté des arts ostentatoires, c'est-à-dire, pour ce qui est des lettres, des genres parlés et en particulier du théâtre. L'importance, en Autriche, du drame musical, de l'oratorio et du lied s'explique ainsi. La permanence de schémas catholiques est également frappante : ordre providentiel reconnaissable dans l'univers, et jusque dans la hiérarchie politique et sociale, d'où dérive une morale foncièrement antisubjectiviste. Ce n'est que dans la seconde moitié du xixe siècle qu'une nouvelle conjoncture rend possible la naissance d'une littérature d'un type nouveau.

La littérature de l'âge baroque

Rares sont les « Autrichiens » qui, au xviie siècle, s'illustrent dans les lettres « allemandes », et pourtant cette époque voit l'apogée de l'école silésienne – en un pays sous suzeraineté habsbourgeoise, mais resté en grande partie protestant. Deux noms sont à citer : celui de Johann Beer (1655-1700), le plus grand des romanciers « baroques » allemands après Grimmelshausen (originaire de Haute-Autriche, il fit carrière dans le Nord protestant), et celui du moine augustin Abraham a Sancta Clara (de son nom véritable Ulrich Megerle, 1646-1709), originaire de l'Autriche « antérieure » alémanique, prédicateur de la cour mais qui sut également toucher le public populaire par sa verve extraordinaire.

Sous l'empereur Léopold Ier, l'opéra italien prend racine à Vienne, et pour longtemps. Mozart mettra encore en musique des textes italiens ; des poeti cesarei italiens, dont Métastase, fourniront à la cour, jusqu'au début du xixe siècle, des libretti et des poèmes de circonstance. De leur côté, les Jésuites organisent leurs ludi caesarei, à l'occasion desquels on représente devant l'empereur de somptueuses tragédies en latin.

À la fin du siècle, Joseph Anton Stranitzky (1676 env.-1725) commence à démarquer en allemand des livrets d'opéra et des drames héroïques ; il y insère des scènes grotesques, où il paraît lui-même sous le masque de Hanswurst pour ironiser sur les grands sentiments et les discours des personnages de haut rang. Grâce à Stranitzky et à la tradition du théâtre populaire dont il est le fondateur, certains schémas dramatiques baroques sont transmis aux générations futures.

La littérature du siècle joséphiste

Le renouveau de la littérature de langue allemande, vers le milieu du xviiie siècle, est intimement lié aux réformes destinées à moderniser l'État des Habsbourg. La politique de centralisation augmente le rôle et le prestige des fonctionnaires germanophones, c'est-à-dire de la classe qui, dans ce pays, tient lieu de bourgeoisie. Pendant plus d'un siècle encore, c'est cette classe qui fournit à la littérature son public, ses auteurs et son idéologie, dont l'aboutissement est une idolâtrie de l'État et du prince. Proches du pouvoir, ces fonctionnaires héritent des goûts de la haute noblesse, en particulier de sa prédilection pour le théâtre et la musique. En même temps, ils se mettent à l'école des auteurs du nord de l'Allemagne et harmonisent leurs enseignements avec les traditions locales.

En dehors du théâtre, cette littérature n'a le plus souvent qu'un intérêt anecdotique et documentaire. Restent cependant lisibles la Travestie de l'Énéide de l'ex-jésuite, franc-maçon et « jacobin » Alois Blumauer (1755-1798), le Melchior Striegel de Joseph Franz Ratschky (1756-1810), une épopée burlesque qui transfère, pour s'en moquer sans méchanceté, les événements révolutionnaires parisiens dans une petite bourgade de la province autrichienne, les épopées romanesques de Johann Baptist von Alxinger (1755-1797), qui s'inspire de l'Oberon de Wieland, mais remplace l'ironie et la fantaisie poétique de celui-ci par la gravité d'un philanthrope militant.

Le théâtre populaire jusqu'à Nestroy

Le théâtre populaire baroque continue à prospérer ; jusqu'au début du xixe siècle, la technique de l'improvisation est toujours pratiquée. Le dernier Kasperle, Johann La Roche, ne meurt qu'en 1806. Une évolution est à noter cependant : Philipp Haffner (1731-1764) combine l'ancienne farce et la féerie avec la comédie littéraire, française ou italienne. Karl Friedrich Hensler (1759-1825) amalgame le drame bourgeois sentimental et le drame de chevalerie. Emanuel Schikaneder (1751-1812), auteur du livret de La Flûte enchantée, Joachim Perinet (1763-1816), Ferdinand Kringsteiner surtout (1775-1810) inventent le tableau de mœurs « local », vériste et grotesque à la fois. Dans cette Lokalposse, cette « farce viennoise » enrichie d'éléments fantastiques et parodiques, s'illustrent les trois grands devanciers de Raimund : Joseph Alois Gleich (1778-1841), Karl Meisl (1773-1852) et Adolf Bäuerle (1786-1859).

L'acteur Ferdinand Raimund (1790-1836) commence sa carrière d'écrivain en imitant Gleich et Meisl. Mais ses pièces sont mieux écrites et mieux composées et elles sont empreintes d'une poésie très personnelle. C'est grâce à la vertu et à la bonté naturelles des personnages, et non plus par l'intervention d'une fée ou d'un « esprit », que l'ordre est rétabli dans ce monde comme dans celui d'en haut.

Johann Nepomuk Nestroy (1801-1862) ne croit plus aux miracles de la bonté. Ses féeries sont en fait des antiféeries ; elles réfutent l'idée d'harmonie universelle à laquelle Raimund s'accrochait encore. Pour les gredins endurcis de Nestroy, il n'y a plus d'amendement ni de rédemption : au mieux, ils se muent en philosophes sceptiques et plus souvent cyniques. Nestroy reste sans illusions, même quand la férocité de la satire le cède à l'ironie du sage. Ses innombrables pièces (féeries, farces, vaudevilles, mélodrames) abondent en maximes, en apophtegmes, d'une vigueur et parfois d'une poésie inimitables.

Le théâtre noble

Sur la scène du Burgtheater, que Joseph II fonda en 1776 pour promouvoir la littérature dramatique « nationale », c'est-à-dire de langue allemande, ne furent donnés d'abord, à côté des opéras, que de médiocres comédies, des drames bourgeois ou des drames de chevalerie.

Les drames de Heinrich Joseph von Collin (1771-1811), de facture classique, marqués à la fois par l'influence de Métastase et par celle des Weimariens, illustrent l'idéologie joséphiste du strict dévouement à l'État, comme il se doit chez un haut fonctionnaire. Matthäus von Collin (1772-1823), son frère, fonctionnaire lui aussi, invente une théorie du drame historique : l'histoire, c'est l'ordre en train de naître. Il illustre cette théorie par un cycle de drames sur l'époque des Babenberg, d'où ont disparu les héros individuels traditionnels.

La comédie, de son côté, devient plus raffinée. August von Steigentesch (1774-1826), colonel et diplomate, se spécialise dans la comédie de salon ou de « conversation », genre où s'illustrera après lui Eduard von Bauernfeld (1802-1890), le « Scribe » viennois.

Un seul écrivain de génie s'affirme sur le Burgtheater, Franz Grillparzer (1791-1872). Parmi ses nombreux émules, il n'en est que deux dignes d'être nommés : Joseph Christian von Zedlitz (1790-1862), officier, diplomate et dilettante lettré, et Friedrich Halm, de son nom véritable Eligius von Münch-Bellinghausen (1806-1871), un grand seigneur dont l'aisance, le goût pour le sentimental et parfois même le scabreux flattèrent un moment le public.

La poésie lyrique et épique

Dans la première moitié du siècle, tranchent seules sur la médiocrité d'une laborieuse poésie d'almanach et même de la poésie politique du comte Auersperg (1806-1876) – alias Anastasius Grün – les œuvres de Nicolaus Lenau (1802-1850), que son origine hongroise, ses longues absences en Souabe ou en Amérique ne permettent pas de considérer comme un pur représentant de la littérature autrichienne.

La prose

Tout comme la quasi-totalité de la poésie lyrique, la nouvelle et le roman autrichiens relèvent essentiellement, à cette époque, de la littérature d'agrément et de consommation. C'est dans des périodiques et dans des almanachs que Joseph Schreyvogel (1762-1832) – réformateur du Burgtheater entre 1814 et 1832 – publie ses nouvelles « morales ». Pareillement, c'est dans des périodiques et autres recueils de textes édifiants que paraissent les premières Studien d'Adalbert Stifter (1805-1868), bientôt suivies des romans de la maturité.

On peut enfin se demander s'il faut compter parmi les écrivains autrichiens ce Karl Postl (1783-1864) qui, après avoir, en 1823, fui son couvent pragois, écrivit au loin, en Amérique, et sous un pseudonyme bientôt célèbre – Charles Sealsfield –, ses romans exotiques, évocateurs de la plantureuse nature et de l'énergique humanité de sa nouvelle patrie.

Décadence politique et grandeur littéraire

La fin d'un monde

Une formule de Hermann Broch : « La joyeuse apocalypse viennoise », rend bien compte de l'atmosphère de fin du monde qui s'installe en Autriche après Solferino, Sadowa et le krach de 1873. C'est le règne, dans tous les domaines, de la belle apparence et du décor. C'est l'époque d'une architecture sans style, l'époque des grands cortèges historiques imaginés par Hans Makart, le peintre à la mode, l'époque des opérettes de Johann Strauss. C'est l'époque aussi où quelques romanciers de talent commencent à transfigurer nostalgiquement le passé : Ferdinand von Saar (1833-1906), Marie von Ebner-Eschenbach (1830-1916), tandis qu'un humble villageois styrien, Peter Rosegger (1843-1918), glorifie la vie simple et intacte, loin de la ville.

Victoire de la Lumière sur l'Obscurité, H. Makart

Victoire de la Lumière sur l'Obscurité, H. Makart

photographie

Hans MAKART, Victoire de la Lumière sur l'Obscurité, huile sur toile. Österreichische Galerie, Vienne, Autriche. 

Crédits : Bridgeman Images

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Le théâtre perd son ancien rang. La comédie des faubourgs ne survit pas à Nestroy. Ludwig Anzengruber (1839-1889) essaye en vain de sauver le mélodrame populaire – le Volksstück – en choisissant ses héros dans le monde paysan. Ses pièces, bientôt oubliées, ont du moins le mérite de la conviction. Datent encore davantage les drames paysans, appuyés et prétentieux, de Karl Schönherr (1867-1943).

Le Burgtheater s'installe en 1885 dans sa somptueuse maison du Ring où l'on représente avec piété et dans un style pathétique des chefs-d'œuvre du passé et les rares nouveautés qu'autorise la censure. Quelques écrivains, dont Siegfried Lipiner (1856-1911) et Richard Kralik (1852-1934), rêvent de faire revivre le drame poétique et mythique qu'ils imaginent à l'origine de l'histoire du théâtre. Cette tentative a du moins l'avantage d'éveiller l'intérêt pour le drame religieux où s'illustrent par la suite Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) et Max Mell (1882-1971), auteur de quelques mystères devenus populaires. Ce mouvement favorise en outre la redécouverte du baroque. On y voit le style proprement autrichien. Bientôt Hofmannsthal, Richard Beer-Hofmann (1866-1945), Hermann Bahr (1863-1934), la romancière Enrica von Handel-Mazzetti (1871-1955) et bien d'autres s'en sentiront les héritiers légitimes.

L'apogée littéraire de la fin du siècle

Le néo-baroque littéraire ne représente cependant que l'un des aspects du renouvellement de la littérature autrichienne. Ce renouvellement est l'œuvre d'une génération de solitaires : des bourgeois, presque tous, qui ont perdu la confiance en eux-mêmes, souvent des juifs, tenus assez à l'écart de la société où ils vivent pour pouvoir la juger du dehors (c'est le moment où se développe l'antisémitisme agressif de Schönerer et de Lueger).

À Prague, la situation est plus complexe et plus tendue encore : les Allemands se sentent étrangers parmi les Tchèques, et les juifs – germanophones – doublement étrangers. Rainer Maria Rilke (1875-1926), puis Franz Werfel (1890-1945) fuient cette ville qui leur est une prison. Franz Kafka (1883-1924) tente une autre fuite, dans les labyrinthes de l'âme.

À Vienne, cependant, on se contente d'abord d'une fuite simulée. Au café Griensteidl, où Hermann Bahr donne le ton, on découvre le jeune Barrès, on se délecte des vers de Rossetti, de Swinburne, de Verlaine. Sous l'influence de la psychologie impressionniste de Ernst Mach, Arthur Schnitzler (1862-1931) et le jeune Hofmannsthal se laissent tenter par les grâces de l'esthétisme, au moment où Sigmund Freud (1856-1938) entreprend le déchiffrement des profondeurs de la psyché. Dans ses esquisses ou poèmes en prose, Peter Altenberg, de son véritable nom Richard Engländer (1859-1919), donne forme à ses impressions évanescentes devant un univers beau et menacé.

Bientôt, cependant, reconnaissant les dangers de la « belle » solitude, Schnitzler et surtout Hofmannsthal se mettent en quête de liens nouveaux. La solution qu'ils proposent dans des drames de moins en moins lyriques, c'est celle de la sympathie humaine, du don de soi libérateur. Ce sera également, malgré la différence de tonalité, la réponse des expressionnistes qui, comme Franz Werfel, projettent d'étendre leur « amitié à toute la terre ». Mais d'autres, comme Georg Trakl (1887-1914), meurent prisonniers de leur désespoir.

Les lettres en Autriche sous la première et la deuxième République

Le naufrage de l'Empire des Habsbourg n'entraîne point de rupture sur le plan littéraire. Chez certains, l'événement suscite un renouveau de ferveur patriotique : chez Hofmannsthal, l'un des inspirateurs du festival de Salzbourg ; chez Anton Wildgans : ex-impressionniste et ex-expressionniste, promu, dans les années vingt et trente, au rang de poète officiel (1881-1932). Parfois, la quête de l'ordre aboutit à sa mythisation, avec tous les dangers que cela comporte : ainsi, chez Erwin Guido Kolbenheyer (1878-1962), auteur de grandiloquents romans historico-philosophiques, chez Karl Heinrich Waggerl (1897-1973), spécialiste de l'idylle rurale et sentimentale, chez Joseph Weinheber (1892-1945), ex-expressionniste que son grand talent lyrique n'abandonna jamais et qui essaya de réparer par le suicide ses compromissions avec les puissants du jour, et même chez Josef Leitgeb (1897-1952), poète dont le lyrisme fin et discret peut nous réconcilier avec le genre.

C'est l'ordre encore, mais un ordre fondamental, essentiel, que veulent retrouver, en remontant aux sources du langage et de la conscience et en stigmatisant tous les désordres et tous les mensonges, Karl Kraus (1874-1936) et Robert Musil (1880-1942). La satire d'une « Cacanie » mourante comporte, chez l'un et chez l'autre, une part de tendresse nostalgique.

Plus graves pour certains, forcés à l'exil, furent les suites de la guerre civile des années vingt et trente et surtout de l'Anschluss de 1938. Stefan Zweig – né en 1881, romancier et surtout essayiste de réputation internationale – se suicide de désespoir dans son exil brésilien (1942). Réfugié en France puis aux États-Unis, où il mourut, Franz Werfel y écrivit ses derniers romans, bientôt traduits dans toutes les langues.

Parmi les auteurs qui n'ont commencé à produire – pour le grand public – qu'entre les deux guerres, émergent nettement Hermann Broch (1886-1951), romancier et essayiste parvenu tardivement à une renommée universelle (lui aussi mourut en exil), Joseph Roth (1894-1939), journaliste puis romancier, chez qui la nostalgie de l'Empire aboli prend, dans l'exil parisien, une forme particulièrement poignante, et Ödön von Horváth (1901-1939), qui réinventa le Volksstück satirique et s'en servit pour démasquer la veulerie d'une petite-bourgeoisie devenue la classe dominante.

Des différentes littératures de langue allemande, la littérature autrichienne fut certainement la moins gravement affectée par la défaite de 1944-1945. Dans l'Autriche occupée, mais reconnue comme État indépendant, il ne fut point question de « point zéro » de l'histoire ni d'un passé à exorciser, comme dans les futures B.R.D. et D.D.R. Ici, l'on croit pouvoir renouer comme si de rien n'était avec la tradition nationale, du coup réhabilitée et glorifiée, ainsi qu'avec l'avant-garde littéraire internationale. Vienne et Gratz conjointement comptent alors parmi les hauts lieux des lettres allemandes.

La tradition du grand roman d'analyse culturelle fut maintenue par George Saiko (1892-1962) et surtout, compte tenu de sa fécondité, par Heimito von Doderer (1897-1967) ainsi que par Elias Canetti (1905-1994). Moins ambitieux et plus faciles d'accès sont les romans, drames, récits, essais de Friedrich Theodor Csokor (1885-1969), d'Alexander von Lernet-Holenia (1897-1972), de Friedrich Torberg (1908-1979). Au théâtre triomphèrent les drames historico-philosophiques, et du même coup satiriques, de Fritz Hochwälder (1911-1986). Toutefois, l'immédiat après-guerre fut marqué essentiellement par le prodigieux essor d'un lyrisme méditatif et d'inspiration plus ou moins religieuse. S'illustrèrent entre autres dans le genre : Christine Lavant (1915-1973), Paul Celan (né à Czernowitz, en Bucovine, en 1920, passé à l'« Ouest » par Vienne en 1947 et mort à Paris en 1970), Ingeborg Bachmann (1926-1973), Ernst Schönwiese (1905-1990). Un autre genre caractéristique de l'époque fut la prose poétique où, à côté d'Ingeborg Bachmann, s'illustra Ilse Aichinger (née en 1921).

Un sens profond des possibilités et des limites du langage – héritage peut-être de l'époque précédente, de Hofmannsthal, de Kraus et de Wittgenstein – caractérise ces auteurs ainsi que ceux qui, bientôt, vont prendre leur relève, et qui se rattachent d'une façon ou de l'autre à la Wiener Gruppe et à sa filiale gratzoise, le Forum Stadtpark Graz. Firent partie de ces cénacles de peintres et d'écrivains, où se perpétua l'héritage du « réalisme fantastique » autrichien et d'un surréalisme austrianisé, de Dada et de la poésie « concrète », l'ancêtre et prédécesseur que fut Albert Paris Gütersloh (1887-1973) ; le « poète » – en vers et en prose, en dialecte, en allemand « baroque » comme en allemand d'aujourd'hui – Hans Carl Artmann (né en 1921) ; Friederike Mayröcker (née en 1924), Ernst Jandl (né en 1925), Gerhard Rühm, le chroniqueur du groupe (né en 1930), Friedrich Achleitner, architecte et poète en dialecte de Haute-Autriche (né en 1930) ; Konrad Bayer (1932-1964), Oswald Wiener (né en 1935), Julian Schütting (né en 1937) et Christoph Ransmayr (né en 1954), très vite reconnu comme un maître. D'autres encore seraient à citer...

Peter Handke (né en 1942), l'un des auteurs de langue allemande les plus réputés de notre temps, fit également ses premières armes dans les manuskripte de Gratz (la revue parallèle du groupe viennois s'intitule Protokolle). Suivirent bientôt des études expérimentales mettant en cause les conventions du langage, plus spécialement celles du langage théâtral, et traitant littérairement des dangers contenus dans les mots, c'est-à-dire dans la littérature... Plus tard, Handke retrouve la voie du récit signifiant, où le vrai (la réalité profonde) et sa traduction verbale peuvent à nouveau coïncider.

Thomas Bernhard (1931-1989), dont le prestige ne le cède en rien à celui de Handke, est, lui, un solitaire vivant retiré loin des villes et des cénacles, un angoissé obsédé par l'idée de la mort et du dépérissement de l'univers, mais dont l'expression, sincère et parfaitement maîtrisée, est capable de communiquer de tels sentiments à ses lecteurs. Ses dernières œuvres, romanesques et dramatiques, sont de féroces diatribes contre la société autrichienne, restée sous l'emprise de ses démons de naguère. Autre écrivain qui dérange, Elfriede Jelinek (née en 1946), prix Nobel de littérature en 2004, démasque les faux-semblants de la société autrichienne.

Relève également de la littérature expérimentale le nouveau théâtre autrichien, celui de Handke, de Thomas Bernhard, de H. C. Artmann (auteur de pièces et saynètes fantastico-poétiques, faites davantage pour la lecture que pour la représentation) ainsi que de Wolfgang Bauer (né en 1941), un Gratzois qui débuta avec des « microdrames » de quelques lignes, avant de conquérir les grandes scènes autrichiennes puis allemandes.

—  Roger BAUER

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Écrit par :

  • : maître de conférences à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne
  • : maître de conférences en géographie
  • : professeur émérite à l'université de Paris-IV-Sorbonne
  • : professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Rouen
  • : professeur émérite des Universités
  • : ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de l'Université, docteur ès lettres, professeur à l'université de Munich

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Voir aussi

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Pour citer l’article

Annie DELOBEZ, Christophe GAUCHON, Jean BÉRENGER, Paul PASTEUR, Félix KREISSLER, Roger BAUER, « AUTRICHE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 octobre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/autriche/