KANT EMMANUEL

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Une nouvelle conception de la philosophie

La métaphysique en question

La première ambition annoncée par le mot « critique », qui se retrouve dans le titre des trois œuvres capitales de Kant, est celle de décider une bonne fois du sort de la métaphysique, de s'assurer qu'elle est possible et d'en faire une science.

Ce nom de métaphysique formulait une prétention à acquérir la connaissance d'objets qui se situent au-delà de la nature, dont l'expérience sensible permet à la physique de faire la science : cet être de tous les êtres et qui en est la première cause ou Dieu, cette substance incorruptible qu'est l'âme immortelle de l'homme, cette liberté qui, en le mettant à part du règne de la nécessité dans la nature, lui assure l'initiative de ses actions et lui permet d'en répondre. Que cette prétention doive pouvoir trouver satisfaction en quelque manière, Kant n'en a jamais sérieusement douté : ces questions engagent les intérêts les plus puissants de l'homme, au point qu'un retour à la barbarie les verrait tout aussitôt se poser à nouveau ; elles doivent avoir un sens puisqu'elles manifestent une tendance que la nature, qui ne fait rien en vain, a mise en lui.

C'est un fait cependant que, loin de progresser de ce pas assuré qu'on a vu prendre aux autres sciences, la métaphysique n'a cessé au contraire d'offrir le spectacle humiliant pour la raison humaine d'un perpétuel champ de bataille où les philosophes s'affrontent depuis des siècles en des combats sans issue. Alors que les démonstrations irréfutables départagent les mathématiciens et que le calcul et l'expérience permettent aux physiciens de s'accorder, toute procédure d'arbitrage fait défaut chez les métaphysiciens. La métaphysique, procédant uniquement par concepts, n'a pas la ressource qui fait le privilège de la mathématique de pouvoir leur donner une évidence irrécusable en les construisant dans une forme pure d'intuition (comme l'espace en géométrie, par exemple), ni celle de les rapporter à l'expérience pour en dénoncer les lois comme le fait le physicien, qui peut ainsi prévoir exactement les phénomènes. Livrée à elle-même, en métaphysique, la raison devient dialectique ; les conclusions de ses raisonnements sont contestées, sa législation se fait antinomique et elle se montre incapable de trancher entre les thèses qui s'excluent.

Et pourtant, puisqu'en ce domaine elle n'a affaire qu'à elle-même, elle devrait pouvoir résoudre les problèmes qu'elle se pose et qui ne lui sont pas imposés par la variété infinie des objets, la richesse inépuisable des choses. Qu'elle en soit définitivement incapable pourrait nous faire perdre toute confiance en elle et engendrerait le scepticisme. Le succès qu'elle connaît ailleurs et qu'attestent les progrès incessants des mathématiques et de la physique conduit plutôt à soupçonner que sa singulière destinée en métaphysique, où elle ne peut pas plus esquiver les questions que leur donner une réponse, provient d'un malentendu, d'une méprise que l'on doit pouvoir dissiper : il y a une énigme à déchiffrer et sans doute une nouvelle route à trouver. Si l'on parvient à savoir comment les mathématiques et la physique ont acquis le statut de sciences et ce qui les caractérise comme telles, on disposera du même coup d'un critère permettant de décider de l'aptitude de la métaphysique à y parvenir et de trouver la voie qu'elle devra suivre à cette fin.

La synthèse a priori, problème général de la raison

Que, sans recourir à l'expérience, un jugement attribue un prédicat à un concept où il le découvre implicite, ou qu'à l'inverse il trouve dans les données de l'expérience de quoi l'enrichir, voilà qui laisse sans mystère l'analyse qu'il effectue a priori dans le premier cas, la synthèse à laquelle il procède a posteriori dans le second. Mais on ne voit ni que l'un puisse rendre compte de quelque accroissement de la connaissance, ni que l'autre puisse trouver dans une expérience en elle-même toujours particulière et contingente un fondement suffisant à l'universalité et à la nécessité qui caractérisent pourtant ce qu'il y a de proprement scientifique dans une connaissance, théorème mathématique ou loi physique, et qui signalent précisément ce qui en elle est rationnel ou a priori, c'est-à-dire ce dont nous avons conscience que nous pourrions le connaître même s'il ne nous avait pas été présenté ainsi dans l'expérience. Les logiciens ont donc laissé échapper l'originalité de l'espèce des jugements qui constituent la science et lui permettent de progresser sans cesse, originalité qui réside dans l'alliance de leur caractère a priori et de leur caractère synthétique. Elle impose cependant, dès qu'elle est reconnue, une difficile recherche : puisque ce n'est pas sur l'expérience, sur quoi de tels jugements peuvent-ils prendre appui pour sortir du concept, le dépasser et l'accroître, comme c'est le cas aussi bien dans la partie pure de la physique (la mécanique rationnelle) que dans celle des mathématiques ? Comment peut-on se représenter des objets lors même que les choses ne sont pas données et présentes ? Comment la raison peut-elle connaître a priori ? Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? Tel est, dans toute sa généralité, le problème de la raison pure. La première des trois Critiques est consacrée à sa solution.

La critique, science et tribunal

La solution de ce problème présente un caractère préjudiciel en ce sens qu'il a été formulé parce qu'on voulait savoir si la métaphysique est possible comme science, ce qui a conduit à s'enquérir d'abord des conditions qui rendent possibles les sciences existantes en y retrouvant la manifestation du pouvoir de connaître a priori propre à la raison. La critique est d'abord cette science nouvelle des conditions qui permettent à la raison de constituer la science et du coup lui permettront aussi de constituer la métaphysique. Ce caractère préliminaire lui assigne une place bien à part : elle n'a pas un domaine d'objets propres dont elle accroîtrait nos connaissances comme le font les autres sciences ; elle est la connaissance que la raison prend d'elle-même. Pouvoir de connaître, il faut qu'elle sache dans quelles conditions elle peut y parvenir ; puissance législatrice, elle se fait comparaître à son propre tribunal où seront reconnus ses droits, condamnées ses prétentions abusives, bref où il sera décidé des limites à l'intérieur desquelles elle peut légitimement faire usage de ses principes a priori. Le nom de critique vise à désigner cette entreprise qui se propose non pas l'extension des connaissances rationnelles mais leur [...]

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Pour citer l’article

Louis GUILLERMIT, « KANT EMMANUEL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/emmanuel-kant/