KANT EMMANUEL

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Une nouvelle « Logique »

Par son caractère à la fois scientifique et normatif, la critique se présente comme une Logique, qualifiée de transcendantale pour annoncer que, loin de s'attacher à la seule forme de la pensée vidée de tout contenu pour en étudier les opérations et les règles comme le faisait la logique générale, son propos est de découvrir les principes a priori qui fondent l'objectivité de la connaissance.

Toute l'originalité de la solution qu'elle propose au problème général de la raison pure : comment les jugements synthétiques a priori de la science sont-ils possibles ? tient en une équation fondamentale : les conditions qui rendent l'expérience possible sont en même temps celles qui rendent possibles les objets de l'expérience. C'est dire que pour fonder la vérité, pour expliquer la possibilité d'une adéquation de la pensée aux choses, il n'est plus nécessaire de postuler leur parenté comme l'avait fait la philosophie ancienne, ni de recourir à Dieu pour préétablir leur harmonie comme le faisait jusqu'alors la philosophie moderne. La raison se révélant puissance législatrice, c'est en termes de soumission à une normativité qu'il convient de concevoir la connaissance : soumission de l'apparition des choses aux conditions formelles d'une réceptivité sensible qui les rend possibles au titre de phénomènes ; soumission de ces phénomènes aux règles que l'entendement leur impose. Ces lois n'existant pas plus dans les phénomènes que ces phénomènes n'existent en soi, ils sont tous deux identiquement soumis, comme à un principe suprême, à un acte de spontanéité intellectuelle, désignée comme aperception pure ou originaire parce qu'elle est cette conscience de soi qui produit la représentation « Je pense », une et identique en toute conscience possible, et qui doit pouvoir accompagner toutes les autres.

L'espace et le temps, formes de la sensibilité

Une théorie de la sensibilité, ou « esthétique transcendantale », en expose les formes, l'espace et le temps, qui rendent possible la représentation des choses non comme elles sont en elles-mêmes, mais comme phénomènes : les choses telles qu'elles sont en soi ne sauraient, comme telles, être pour nous, et si nous devons bien les penser comme fondement des représentations que nous en avons, c'est uniquement ces dernières que nous pouvons déterminer comme objet de notre connaissance. Ces formes de la sensibilité sont des intuitions pures puisqu'elles sont les conditions a priori de possibilité de nos intuitions empiriques, c'est-à-dire de nos sensations. Ainsi s'explique que les mathématiques puissent y exhiber, y construire des concepts sans recourir à l'expérience et procéder ainsi par jugements synthétiques a priori dont il est certain par avance qu'ils vaudront pour l'expérience, c'est-à-dire qu'ils pourront prendre place dans la constitution d'une science mathématique de la nature. Car, par exemple, la forme de la sensibilité sur laquelle se fonde la géométrie, l'espace, étant la condition même qui rend possibles les phénomènes extérieurs, la seule forme sous laquelle des objets des sens peuvent nous être donnés, il en résulte que les propositions de la géométrie valent nécessairement pour l'espace et du même coup pour tout ce qui peut apparaître dans l'espace. On peut donc être assuré de ne jamais trouver dans les phénomènes extérieurs que ce que la géométrie leur prescrit. Il ne faudra donc désormais plus voir dans l'espace et le temps ni des propriétés des choses dont nous n'aurions qu'une perception encore obscure et que la connaissance, conçue comme analyse, parviendrait à élucider, ni des concepts que nous aurions formés par abstraction. C'est la subjectivité et l'idéalité de ces formes de la sensibilité qui en garantit la réalité objective.

Une théorie de l'expérience

Une « analytique transcendantale » décompose alors ce pouvoir de concevoir et de juger qu'est l'entendement, la fonction de la spontanéité intellectuelle étant de procurer identiquement l'unité à l'acte de composer le divers représenté dans l'intuition et à la synthèse des représentations qu'opère le jugement. Cette analytique peut se présenter comme logique de la vérité puisqu'elle expose les conditions a priori qui rendent possible l'objectivité de la connaissance : d'une part, autant de purs concepts, d'objets en général qu'il y a de formes possibles du jugement, ces catégories étant les fonctions qui permettent de penser ce qui est donné dans l'intuition ; d'autre part, des principes qui sont les règles de l'usage objectif de ces catégories, c'est-à-dire les règles de la subsomption des intuitions sous ces concepts.

La prétention des catégories à être des concepts a priori et à présenter une validité objective, nécessaire et universelle, autrement dit à être formées de façon originaire par l'entendement, sans recours à l'expérience qu'ils ont précisément pour fonction de rendre possible comme connaissance, exige qu'on les soumette à ce que les juristes appellent une déduction, c'est-à-dire qu'on démontre leur droit en expliquant dans quelles conditions ils peuvent se rapporter à des objets.

Cette déduction transcendantale ouvre alors la voie à une doctrine du pouvoir de juger exercé par l'entendement, énonçant les règles qu'il est tenu de suivre dans l'usage de ses concepts : pour que nous puissions avoir une expérience, c'est-à-dire une connaissance empirique des objets, il faut d'abord que nos intuitions soient des grandeurs extensives, puisque pour percevoir un objet comme phénomène il faut que nous pensions l'unité de la composition du divers homogène dans le concept d'une grandeur où la représentation des parties rend possible celle du tout, et c'est là un principe d'une grande portée puisqu'il fonde l'application de la mathématique à l'expérience ; il faut également que le réel qui correspond à la sensation dans l'objet ait une grandeur intensive, c'est-à-dire un degré ; il faut en troisième lieu que nous nous représentions une liaison nécessaire entre nos perceptions : permanence de la substance en quantité invariable dans le changement des phénomènes, succession selon la loi de causalité qui régit tous les changements, simultanéité des substances selon la loi d'action réciproque ; il faut enfin que nous représentions les choses comme possibles, réelles ou nécessaires.

Ainsi les principes qui rendent l'expérience possible ne sont autres que les lois universelles de la nature : loin que l'entendement les puise dans la nature, il les lui prescrit et c'est pourquoi on peut les connaître a priori. Ce sont seulement les lois empiriques de la nature, celles de Galilée ou de Kepler par exemple, qui exigent des perceptions particulières, celles de la chute d [...]

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Pour citer l’article

Louis GUILLERMIT, « KANT EMMANUEL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/emmanuel-kant/