KANT EMMANUEL

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Le parachèvement de la philosophie critique

Le bilan de l'investigation entreprise par les deux premières Critiques faisait ressortir un ultime problème : d'une part, l'usage théorique et l'usage pratique de la raison se limitent réciproquement de façon rigoureuse (l'entendement légifère pour la nature dont il permet une connaissance théorique à titre d'objet des sens dans une expérience possible) ; d'autre part, la raison légifère pour la liberté, sa causalité suprasensible dans le sujet, et la critique a reconnu la suprématie de son intérêt pratique sur l'intérêt spéculatif. Le concept de la nature ne détermine rien relativement aux lois pratiques de la liberté, et, de son côté, le concept de liberté ne détermine rien relativement à la connaissance théorique de la nature ; de ce point de vue, les deux domaines sont donc séparés par un abîme. C'est cependant dans le monde sensible que doivent se réaliser les fins posées par la volonté morale, et par conséquent il doit être possible de penser la nature de telle manière que sa légalité se prête à la réalisation des fins de la liberté. Cette possibilité est reconnue a priori par la faculté de juger au moyen du concept qui lui est propre, celui de la finalité. La critique de la raison pure en son sens le plus large, celui d'un pouvoir de juger selon des principes a priori, doit donc se compléter par une critique de cette faculté de juger. Elle montrera que celle-ci use de son principe propre selon un mode d'activité original : elle ne légifère ni sur la nature ni sur la liberté, mais uniquement sur elle-même ; elle ne détermine pas d'objet comme c'est le cas lorsqu'elle subsume le particulier sous l'universel procuré par une autre faculté législatrice, elle réfléchit, et se contente de considérer certaines formes ou certains produits de la nature comme conformes à la finalité dans la mesure où leur existence paraît présupposer leur représentation.

Le fondement de cette représentation de la finalité peut être subjectif : ainsi lorsque la forme de l'objet que nous percevons révèle dans un sentiment de satisfaction une convenance remarquable à l'exercice des facultés de connaître qui permettent de l'appréhender, ce sentiment est jugé nécessairement lié pour tout sujet à la représentation de cette forme. Tel est le jugement esthétique sur l'objet, qui en affirme la beauté.

Mais le fondement de la représentation de la finalité peut également être objectif lorsque c'est selon le concept que nous avons de l'objet que sa forme est jugée convenir à sa possibilité. L'objet est alors considéré comme une fin de la nature par un jugement qualifié de téléologique. Assurément, nous devons explorer la nature dans sa connexion causale selon les lois purement mécaniques qu'elle offre dans l'expérience, mais certaines de ses productions, comme les êtres vivants, comportent une connexion des causes efficientes que nous devons fonder sur le concept d'une fin, car, lors même que nous les considérons comme des machines, il apparaît que leurs parties ne sont la cause de l'effet qu'on les voit produire que si toutes ensemble ont un fondement commun de leur possibilité. Ce concept d'une finalité de la nature n'attribue nullement une intention à celle-ci puisqu'il se contente de régler la réflexion : quand je pense la représentation d'une fin dans la causalité de la nature produisant l'œil, par exemple, cette idée me sert de principe dans l'étude du mécanisme de la vision, et c'est en ce sens que je dis que le cristallin a pour fin de produire la convergence des rayons lumineux sur la rétine. Ainsi le concept de finalité de la nature est seulement un principe régulateur pour la connaissance.

L'entendement ne prescrivant à la nature que ses lois universelles, si la faculté de juger admet un principe de spécification de la nature à seule fin de transformer l'agrégat des lois empiriques dans leur diversité en système, ce n'est là ni une loi qu'elle aurait dégagée par l'observation de la nature, ni une loi qu'elle lui prescrirait, c'est uniquement une règle à laquelle elle soumet sa réflexion pour unifier les lois empiriques et traiter l'expérience comme système.

L'esthétique

Dans la critique à laquelle il soumet le jugement esthétique, Kant fait aboutir la riche élaboration que la critique du goût avait connue durant tout le siècle dans l'Europe entière, en réalisant le projet que les héritiers de Leibniz avaient formé d'intégrer cette critique à la philosophie s [...]

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Pour citer l’article

Louis GUILLERMIT, « KANT EMMANUEL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/emmanuel-kant/