ARABE (MONDE) Littérature

La littérature arabe a vécu jusqu'au xixe siècle sur ses propres concepts, en définissant ses propres catégories. C'est dire qu'en ce domaine toute manipulation imprudente conduit à l'incompréhension, tout rapprochement hasardeux altère la réalité des faits. Si l'on s'entête ici à partir du concept de littérature, tardivement et fort mal défini d'ailleurs en Europe, on sera contraint de procéder à une cueillette de réalisations disparates où l'on aura reconnu des traits conventionnellement retenus pour définir le « littéraire ».

Les Arabes ont attendu la fin du xixe siècle pour attribuer au mot adab le sens de littérature et signifier ainsi que leur production allait souscrire à des normes devenues peu ou prou universelles. En attendant ce ralliement et l'évolution qui s'ensuivit, il faut analyser cette œuvre monumentale par référence à la stratégie culturelle qui fixa l'essentiel de ses orientations. Ainsi pourrons-nous percevoir le mouvement qui l'anime, comprendre les règles de son économie et adopter des lignes de force spécifiquement littéraires, reliées à l'histoire et non plus à l'événement dynastique.

Un fait s'impose à l'observation : si la poésie précède l'islam de plusieurs siècles, c'est autour du Coran que se déploie le dispositif culturel arabe. Les disciplines linguistiques – la grammaire et la philologie, la lexicographie, plus tard la rhétorique – entreprennent d'établir le pouvoir du discours sur la langue. La pensée, le temps et l'espace sont colonisés par le théologien avec – et contre, dans une certaine mesure – le philosophe, l'historien, le géographe. La loi est l'objet d'une élaboration sans cesse affinée du texte juridique et politique. Tout relève d'une entreprise scientifique conduite par des clercs.

Cette entreprise n'a pas été menée à son terme sans conflits violents. Comme le révèle le flux des conversions, l'Islam n'a pas gagné immédiatement à sa cause les peuples conquis. Il n'a pas réduit sans mal les résistances idéologiques et culturelles, à commencer par celles des Arabes eux-mêmes dont la société tribale ne devait jamais se remettre des coups qui furent portés à son organisation. Mais il faut noter qu'assez vite le refus opposé à la foinouvelle joue un rôle beaucoup moins important que la volonté d'y adhérer pour mieux se disputer la puissance qu'elle confère. Aussi assiste-t-on à un travail interne effectué, à tous les niveaux, par des éléments ethniquement, idéologiquement et culturellement différenciés. On est loin d'avoir épuisé l'étude de ces affrontements d'une grande âpreté dont l'historiographie officielle a occulté bien des aspects.

Cette entreprise n'est pas restée non plus imperméable aux influences. Par définition multiraciale et même multiconfessionnelle puisqu'elle a laissé subsister, entre autres, les communautés juive et chrétienne, la nouvelle société se mettait en demeure de réaliser son équilibre... Mais, là aussi, le conflit a été rude. L'irrésistible ascension politique de l'ethnie iranienne, gardienne des fastes de la civilisation sassanide, la préservation du savoir et de la pensée helléniques, la subsistance d'échos de la spiritualité indienne, l'exportation du modèle berbéro-arabe vers une Andalousie qui allait profondément en remanier les traits, tout cela désigne les sites où allait se tenter la synthèse. L'élément spécifiquement arabe allait y prendre sa place, mais au prix d'une adaptation qui allait le conduire loin de ses paysages d'origine.

Au cœur des conflits et largement ouverte aux influences, cette culture reste dominée par le scientisme et se tourne tout entière vers la connaissance. Le genre littéraire le[...]

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Pour citer cet article

Jamel Eddine BENCHEIKH, Hachem FODA, André MIQUEL, Charles PELLAT, Hammadi SAMMOUD, Élisabeth VAUTHIER, « ARABE (MONDE) - Littérature », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le . URL :

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Séances d'al-Harîrî

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