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HISTORICITÉ

Comme le mot allemand correspondant Geschichtlichkeit, le mot « historicité » est d'abord employé pour exprimer qu'un événement a réellement eu lieu et n'est pas une simple tradition légendaire. Ainsi, l'on parle de l'historicité de la fondation de Rome, ou de l'historicité de la résurrection de Jésus. Il est évident que la création du terme « historicité » évoque l'âge de l'histoire critique, laquelle reposait, comme science consciente d'elle-même, sur la désagrégation de la tradition légendaire. En ce sens, « historique » signifie « non mythique ».

Mais derrière ce concept simple d'historicité s'annonce un autre sens du terme, qui relève plutôt de la terminologie philosophique. Historicité signifie alors la constitution foncière de l'esprit humain qui, à la différence d'un intellect infini, ne voit pas d'un seul regard tout ce qui est mais prend conscience de sa propre situation historique. Il est clair que, par là, est introduit dans la philosophie elle-même un thème autocritique qui conteste sa vieille prétention métaphysique de pouvoir atteindre la vérité. Dans la tradition allemande, ce processus qui met en question le concept de vérité est appelé « problématique de l'historisme », c'est-à-dire du relativisme historique. En fait, il ne s'agit pas tant d'une justification de l'intérêt historique, qui, en un sens, a toujours été un élément de la tradition culturelle, et fut notamment cultivé avec ardeur dès le xviiie siècle ; il s'agit plutôt d'une tendance à mettre en valeur l'expérience historique non seulement comme une voie équivalente, mais comme la voie vraiment humaine de la connaissance de la vérité, par opposition à la prétention de vérité de la métaphysique traditionnelle.

Au début de cette évolution, qu'a inaugurée la pensée allemande, mais qui a plus ou moins profondément influencé aussi la pensée récente en d'autres pays, on trouve le génie brouillon de Johann Gottfried Herder (1744-1803), l'un des plus grands orateurs de la littérature germanique. Pourtant, il faudra attendre Wilhelm Dilthey (1833-1911), qui se demandera comment faire occuper par la conscience historique la place qu'avait occupée chez Hegel le savoir absolu de l'esprit, et surtout Martin Heidegger (1889-1976), avec son « herméneutique de la facticité », pour arriver à comprendre de manière appropriée le mode d'être de l'historicité.

À travers les sciences humaines, et tout récemment avec l'avènement du problème du langage, cette tâche domine tout le développement de la pensée jusqu'à nos jours.

Philosophie de l'histoire et essence de l'homme

Les intuitions de Herder

En défendant la rhétorique par opposition à la « critique » de Descartes, Giambattista Vico (1668-1744) avait promu l'idée de l'expérience historique au niveau d'une « nouvelle science de l'homme ». Mais c'est dans les écrits de Herder, indépendamment de Vico, que se prépara cette tendance particulière de la pensée allemande qui, en critiquant expressément la philosophie française des Lumières universellement répandue, attaqua la fierté de la raison et l'optimisme du progrès professés par l'époque. La distinction connue et problématique entre «  culture » et « civilisation » a en lui son origine. Ce qui se préparait chez Herder apparut en pleine lumière, une génération plus tard, dans le mouvement romantique : une transvaluation de nos rapports à l'avenir comme au passé, qui vient de l'influence révolutionnaire de Jean-Jacques Rousseau. Herder lui-même possédait un sens inné de l'individualité des peuples comme des époques. Son flair exceptionnel traversait la surface claire de la conscience humaine pour remonter à la vérité[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

Friedrich Hegel

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Wilhelm Dilthey

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Max Scheler

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Autres références

  • DÉCADENCE

    • Écrit par Bernard VALADE
    • 9 945 mots

    Longtemps hantée par le déclin et la chute de l'Empire romain d'Occident, la réflexion sur la décadence est solidaire d'une méditation sur l'Histoire dans laquelle elle s'inscrit. Elle l'est également de spéculations sur le destin des civilisations dont le devenir...

  • DILTHEY WILHELM (1833-1911)

    • Écrit par Sylvie MESURE
    • 1 221 mots
    • 1 média
    ...l'entreprise (que poursuivra notamment G. Simmel) vise à établir l'autonomie de ces sciences de la réalité sociale, culturelle et politique qui rassemble l' historicité de leurs objets et que Dilthey nomme « sciences de l'esprit » (Geisteswissenschaften). En rupture avec l'épistémologie positiviste...
  • ANTIQUITÉ

    • Écrit par Pierre JUDET DE LA COMBE
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    ...camp choisi, cette querelle supposait que l'on dispose de critères rationnels, universellement valides pour juger les productions d'époques différentes. Elle devenait caduque à partir du moment où le caractère historique de l'humanité était pris en compte : il s'agissait alors non plus de juger, mais de...
  • HARTOG FRANÇOIS (1946- )

    • Écrit par François DOSSE
    • 1 152 mots
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    François Hartog aura surtout innové en introduisant, au cœur de la discipline historique, le concept nouveau de la diversité des régimes d’historicité. Ce concept lui est apparu comme pertinent à partir de ses liens avec l’anthropologie de Marshall Sahlins, et il a donné lieu à un premier article...
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