HISTORICITÉ

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La compréhension du mode d'être de l'historicité

Dilthey et le comte Yorck

Dilthey, en tant qu'héritier de l'école historique, fut le premier à prendre conscience des conséquences philosophiques que contient cet héritage, et qui, avec l'idée du « droit naturel », mettaient aussi en question l'idée de la vérité intemporelle. Avec son ami le comte Ludwig Yorck von Wartenburg, esprit très remarquable, il était tout entier occupé à penser l'historicité. Dans cet effort, le comte Yorck était le véritable guide. C'est déjà lui l'auteur de la formule : « Notre intérêt commun, c'est de comprendre l'historicité . » En un certain sens, le terme d'historicité procède de son sens personnel du langage, comme le prouvent une série de créations conceptuelles analogues qu'il affectionnait, mais avant tout l'emploi emphatique du concept de vitalité (cf. Gerhard Bauer, Geschichtlichkeit).

Wilhelm Dilthey

Photographie : Wilhelm Dilthey

Wilhelm Dilthey (1833-1911), philosophe allemand, est l'un des fondateurs de l'herméneutique en sciences sociales. 

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Du comte Yorck provient aussi la formule : « La différence générique de l'ontique et de l'historique », que reprendra notamment Heidegger. En soi, c'est évidemment une formulation inspirée de Hegel. Car, dans sa célèbre introduction à l'histoire du monde (Die Vernunft in der Geschichte), celui-ci avait brillamment développé la différence catégoriale entre nature et esprit, en distinguant, par manière d'exemple, le sens historique d'un concept comme celui d'évolution et son sens naturel. Par opposition au cours périodique du devenir dans la nature, c'est la caractéristique de l'être historique « de croître sans cesse dans la répétition en s'élevant et en intégrant » (ἐπίδοσις εἰς αὑτό : Aristote, De anima, II, 5, 7).

Telle est la conception du grand historien J. G. Droysen, dont le précis de science historique (Grundriss der Historik) doit être considéré comme le chef-d'œuvre de la réflexion sur soi de l'école historique. On trouve constamment dans son œuvre des formules qui sont tout à fait inspirées par l'esprit de Hegel, par exemple : « Le savoir de l'histoire est l'histoire elle-même. » Mais c'est seulement dans l'échange entre le comte Yorck et Dilthey et dans leur effort commun de pensée que se révéla clairement toute la difficulté de penser le mode d'être de l'historicité en recourant à l'ontologie grecque, même si l'on tient compte des transformations que celle-ci a connues à l'époque moderne. La correspondance des deux hommes est un document unique pour saisir la tension problématique qui se déploie dans leur vivante amitié spirituelle. Le grand savant Dilthey, plus tard mondialement célèbre, y apparaît presque comme dominé par son ami le comte Yorck von Wartenburg. Car ce luthérien du terroir, propriétaire d'un grand domaine silésien, qui vivait l'existence quotidienne d'un agriculteur et qui représentait sa profession et son milieu social au Sénat prussien, était moins tenté de dissoudre l'histoire dans la pensée que Dilthey, héritier du romantisme allemand et disciple de F. Schleiermacher. C'est un vieux thème du luthéranisme que la vérité de la prédication chrétienne ne peut pas être saisie d'une manière adéquate par la clarté de la conceptualisation philosophique des Grecs. La redécouverte par Luther de l'Ancien Testament, qu'il traduisit, a rendu à l'écoute de la Parole de Dieu sa position religieuse privilégiée, et la question torturante que pose au Faust de Goethe la traduction du prologue johannique, c'est-à-dire du concept grec de logos, est une expression de la même tension problématique. La solution de Faust : « Au commencement était l'action », si paradoxale et si éloignée du texte qu'elle paraisse, pose en tout cas le problème de l'aversion à l'égard de l'« intellectualisme » grec, problème dont Dilthey a déjà reconnu, dans le « fait-action » (Tathandlung) de Fichte, la solution spéculative contemporaine. L'idée hégélienne de la phénoménologie, ainsi que l'objectif qu'il assigne de manifester la substance comme sujet, va dans le même sens.

Le problème des sciences humaines

L'ontologie grecque de la substance dominait encore très fortement la dialectique de l'idéalisme allemand et son concept du savoir absolu ; c'est ce qui apparut tout particulièrement dans le fait que même la critique de l'école historique contre le panlogisme spéculatif de Hegel ne put se soustraire entièrement à cette domination. Sans doute Dilthey a-t-il affirmé qu'il importait de caractériser le « lien vital » de la force et de la signification comme le fondement de toute notre connaissance historique ; mais ses études relatives à l'herméneutique, dans la ligne de Schleiermacher, ne purent éviter d'aboutir à penser l'histoire comme un texte à interpréter. Certes, ce texte ne doit pas être déchiffré par une construction philosophique a priori, mais par la recherche historique ; toutefois, l'hypothèse selon laquelle l'ensemble significatif de l'histoire représente un texte lisible reste obscure et difficile à légitimer.

Dilthey a entrepris de fonder les sciences humaines sur l'expérience immédiate ; c'est pourquoi il a remplacé la psychologie causale et explicative, qui régnait alors, par une psychologie « descriptive et compréhensive » qui part de l'unité téléologique de la « structure » et non de la résultante des influences causales. Or, d'après lui, tout ensemble structural est un ensemble vécu. Par cette voie, on parvient en fait à interpréter les créations de l'esprit humain, que Hegel a nommées l'« esprit objectif », telles que l'art et la religion, comme une expression de la vitalité de l'homme. Cependant, l'ensemble de l'histoire n'est pas expression en acte : l'histoire n'est faite par personne et voulue par personne ; et, considérée comme le cours total des événements, elle n'est vécue par personne : qu'est-ce qui en fait donc l'unité d'un ensemble ? Il est significatif que le modèle préféré de Dilthey soit l'autobiographie. En celle-ci, effectivement, la totalité d'une vie est pensée et interprétée comme un ensemble vécu et dans une vision rétrospective. Mais qui est le sujet identique du cours de l'histoire du monde et de l'enchaînement causal de l'histoire du monde ? La doctrine de Dilthey sur « la construction du monde historique dans les sciences humaines » n'apporte finalement aucune réponse à cette question, et sa « typologie des visions du monde » cherche, derrière l'historique, une réalité supra-historique : la complexité de la « vie ».

La phénoménologie et les philosophies de l'existence

De l'historicité, il a été aussi question dans un autre ensemble systématique de la philosophie de cette époque ; ainsi chez Bergson et dans l'idée, dont l'influence est durable, d'une phénoménologie génétique et constitutive, telle que l'a développée [...]

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Hans Georg GADAMER, « HISTORICITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/historicite/