EXISTENCE PHILOSOPHIES DE L'

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La découverte de l'existence

L'existence précède l'essence, telle est, d'après Jean-Paul Sartre, la formule qui permet de comprendre la formation des philosophies de l'existence. Cette formule peut servir de point de départ. Il convient cependant de remarquer qu'il serait faux de résumer les philosophies auxquelles celles de l'existence veulent s'opposer par la formule inverse : « l'essence précède l'existence ».

Martin Heidegger a critiqué la phrase de Sartre : l'homme, dit-il, est l'être dont l'essence est d'exister. Une autre remarque s'impose. Dans toutes les grandes philosophies, on trouve à l'œuvre l'existence. On discutera sans doute encore longtemps pour savoir si Platon a hérité de Socrate la théorie des Idées ; ce qu'on ne peut mettre en doute, c'est que la vie et la mort de Socrate aient été pour lui un thème de réflexion existentielle.

Quand Descartes écrit : « Je pense, je suis », c'est son existence d'être pensant qu'il affirme ; et ce n'est qu'après avoir prouvé l'existence de Dieu qu'il peut affirmer l'union de l'âme et du corps. Et c'est bien d'une telle union qu'il a conscience enfin.

C'est au moment où Kant montre qu'il y a une faille dans le raisonnement cartésien, qui va de la perfection de Dieu à son existence, qu'apparaît clairement l'idée de l'existence comme se distinguant de tous les autres prédicats que l'on peut attribuer à Dieu.

C'est encore plus tard que l'idée d'existence résonnera profondément, et ce sera dans l'esprit de Sören Kierkegaard. Pourquoi cette résonance ? Kierkegaard ne porte son attention sur Descartes que pour prendre le contre-pied du « je pense, je suis », et écrire : « Plus je pense, moins je suis, et moins je pense, plus je suis. » De Platon, il conserve l'affirmation d'un souvenir qui, chez ce dernier, est la réminiscence des Idées et qui chez lui sera la première approche du religieux.

Kierkegaard

Photographie : Kierkegaard

Le philosophe danois Soren Kierkegaard (1813-1855). Son influence fut grande sur de nombreux philosophes contemporains et on le considère comme le père de l'existentialisme. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

Afficher

C'est en écoutant un cours de Schelling que Kierkegaard entendit et retint le mot existence. Schelling, dans le dernier stade de sa pensée, s'opposait à celui qui jadis avait été son ami, Hegel. Qui eût pu prévoir que le mot existence, jeté presque en passant, devait connaître de tels développements, et si surprenants ? Kierkegaard, penseur profondément religieux, qui, pas plus que Pascal, n'eût voulu du Dieu des philosophes, ni de l'homme cartésien, décrivit l'existence religieuse comme intériorité, secret, dialogue intime entre nous et Dieu, permettant une communication indirecte. La dialectique kierkegaardienne ne voulait rien avoir de commun avec celle de Hegel, et pourtant on a pu discerner des traits kierkegaardiens dans le thème hégélien de la conscience malheureuse.

Kierkegaard et son secret

Si Kierkegaard donne une telle importance à l'existence, c'est qu'il ne cherche pas ce qu'il appelle l'objectivité ; sa pensée est une pensée du subjectif. S'il en est ainsi, c'est qu'il faut expliquer existentiellement la philosophie existentielle de Kierkegaard par sa vie même. Tout le développement ultérieur de cette pensée de l'existence naît de l'atmosphère de secret et de mystère qui était celle des relations de Sören avec son père, et qui fut celle aussi de ses relations avec sa fiancée. Kierkegaard a dit lui-même : « On ne connaîtra jamais mon secret. »

À partir de là, on pourrait discuter la question de savoir s'il y a une réalité du secret, si, comme Goethe et Hegel l'ont affirmé, tout doit s'expliciter, ou s'il y a un domaine où la pensée ne peut pénétrer. Sur ce point essentiel, il semble que Sartre ait varié ; ayant subi à la fois les influences de Hegel et de Kierkegaard, sensible aussi et surtout à sa propre expérience telle qu'il la définit dans ses ouvrages philosophiques, ses romans, ses pièces de théâtre, il a affirmé et mis en doute à la fois l'idée de secret. À vrai dire, Gabriel Marcel, qui, au moment de ses premiers écrits, ne connaissait pas Kierkegaard, est plus proche de lui.

Kierkegaard expose sa pensée dans les Miettes philosophiques (Philosophiske Smuler, 1844) et dans le Post-Scriptum final non scientifique (Afsluttende widenskabelig Efterskrift til de « Philosophiske Smuler », 1846). Mais il faut tenir compte aussi du Concept d'angoisse (Om Begrepet Angest, 1844) et du Traité du désespoir (Sygdommen til Döden, 1849), où il critique l'objectivité : c'est seulement après avoir traversé l'angoisse, après avoir subi les assauts du désespoir, que l'homme atteindra ce qui est vrai.

Kierkegaard a distingué trois stades de vie : le stade esthétique, qui est celui de la jouissance et qui finit par un échec ; le stade éthique, qui est celui de la vocation ou du mariage ; le stade religieux.

En concevant le stade esthétique comme la recherche de la jouissance, et quoiqu'il s'achève par une défaite, sans doute Kierkegaard éprouve-t-il quelque sympathie pour le Don Juan de Mozart. Le stade éthique n'a pas été vécu par Kierkegaard. Et l'on a pu dire qu'il est passé directement du stade esthétique au stade religieux. A-t-il atteint pleinement ce dernier ou est-il seulement le poète du religieux ? Cette question, Kierkegaard lui-même se l'est posée. Sans doute est-il plus que le poète du religieux, et quand il dit : « Je ne suis pas chrétien », c'est qu'il ne se sent pas digne du christianisme profond tel qu'il le conçoit. Mais on peut dire qu'il a vécu réellement une existence chrétienne.

À plusieurs reprises, Kierkegaard distingue une religion de l'immanence – on pourrait y voir le stade du platonisme et de la réminiscence – et une religion de la transcendance – celle à laquelle il veut accéder – où a lieu la communication avec le Tout Autre, avec Dieu.

La religion de la transcendance se fonde sur le paradoxe et sur le scandale, sur l'affirmation, incompréhensible pour la raison, que Dieu s'est incarné, que l'Éternel a commencé. Chacun doit se rendre contemporain de Jésus, abolir les dix-neuf siècles qui le séparent de lui. Par l'angoisse vers la hauteur, telle pourrait être la devise de ce parcours. La croyance, ce n'est pas la certitude devant les idées claires et distinctes, mais un risque : elle est mêlée d'incertitude et de non-croyance.

Que Dieu se soit incarné, ce sera toujours un scandale pour la raison, mais ce scandale est la vie même de la [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 10 pages

Médias de l’article

Kierkegaard

Kierkegaard
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Nietzsche

Nietzsche
Crédits : Ullstein Bild/ Ullstein Bild/ Getty Images

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

  • : professeur honoraire à la faculté des lettres et sciences humaines de Paris

Classification

Autres références

«  EXISTENCE PHILOSOPHIES DE L'  » est également traité dans :

EXISTENCE (notions de base)

  • Écrit par 
  • Philippe GRANAROLO
  •  • 3 066 mots

Ce n’est qu’au xxe siècle que la notion d’existence a pris une place centrale en philosophie avec le courant « existentialiste », dont la thèse a été formulée de façon particulièrement elliptique par Jean-Paul Sartre (1905-1980) : « L’existence précède l’essence. » Mais si cette thèse est aussi révolutionnai […] Lire la suite

ABBAGNANO NICOLA (1901-1990)

  • Écrit par 
  • Sergio MORAVIA
  •  • 873 mots

Esprit extrêmement précoce, Abbagnano débute sur la scène intellectuelle dans les années 1920 – un début caractérisé par une vive, surprenante originalité. Dans Le Sorgenti irrazionali del pensiero (1923) et dans Il Problema dell'arte (1925), il repousse nettement le néo-idéalisme de Croce et de Gentile, dont l'hégémonie spéculative dans la pensée italienne de l'entre-deux-guerres est bien connu […] Lire la suite

ANGOISSE EXISTENTIELLE

  • Écrit par 
  • Jean BRUN
  •  • 2 548 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « L'angoisse de l'être »  : […] Ce qui nous angoisse, c'est donc l'environnement du monde dans son ensemble et, en même temps, l'absolue inconsistance de celui-ci. Telle est l'idée essentielle sur laquelle a insisté Heidegger en précisant que « ce qui angoisse l'angoisse est l'être-au-monde comme tel ». Il est bien remarquable, note-t-il, que, lorsque l'angoisse est passée, nous disons volontiers : Ce n'était rien du tout, car […] Lire la suite

CONTINGENCE

  • Écrit par 
  • Bertrand SAINT-SERNIN
  •  • 4 892 mots

Dans le chapitre « Formes simples »  : […] Partout où l'idée de contingence est utilisée, elle entretient des relations avec trois termes : les lois de la nature, la liberté humaine et la prescience divine, dont chacun peut être affirmé ou nié. On peut ainsi former de nombreuses combinaisons, auxquelles correspondent des sens différents du mot « contingence ». Sans passer en revue toutes les figures concevables de la contingence, nous évoq […] Lire la suite

CRAINTE ET TREMBLEMENT, Søren Kierkegaard - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 801 mots
  •  • 1 média

C'est en 1841, la même année que Marx, que Søren Kierkegaard (1813-1855) soutient sa thèse de doctorat, sur Le Concept d'ironie chez Socrate . En 1843, quelques mois après L'Alternative , paraissent, le même jour, le 16 octobre, La Répétition et Crainte et tremblement , où la pensée paradoxale de l'auteur va prendre pour point de départ le problème théologiquement et philosophiquement épineux de […] Lire la suite

CRÉATION - Création et créativité

  • Écrit par 
  • Bernard BOURGEOIS
  •  • 4 319 mots

Dans le chapitre « La métaphysique de la créativité humaine »  : […] La philosophie moderne, issue de Kant, développe le thème de l'activité autonome du sujet humain dans la vie théorique et pratique. La pensée hégélienne, qui est à l'origine de tous les grands courants de la culture contemporaine, donne à cette activité un caractère concret et historique, et surtout elle lui confère une signification essentielle , d'une part, en tant qu' humaine , dans la mesure o […] Lire la suite

ESSENCE, philosophie

  • Écrit par 
  • Françoise ARMENGAUD
  •  • 493 mots

Important terme philosophique ayant une très longue histoire. L'essence d'un être, c'est ce qu'il est vraiment, ce qui fait qu'il est ce qu'il est. « L'essence coïncide avec ce qu'il y a de plus intime et de presque secret dans la nature de la chose, bref ce qu'il y a en elle d'essentiel » (É. Gilson : L'Être et l'essence ). C'est aussi ce qui d'un être est pensé comme immuable et éternel par oppo […] Lire la suite

ÊTRE, philosophie

  • Écrit par 
  • Giulio GIORELLO
  •  • 4 682 mots

Dans le chapitre « Être, étant, néant »  : […] Dans Sein und Zeit (1927), Martin Heidegger part de l'affirmation aristotélicienne que « l'être se prend en de multiples acceptions » pour demander laquelle est fondamentale, laquelle constitue l'être de l'étant. C'est la question qui a « tenu en haleine » Platon et Aristote, celle qui s'est constamment posée dans la pensée de l'Occident. Heidegger ne cherche pas ici à donner une autre réponse, m […] Lire la suite

ÊTRE ET TEMPS, Martin Heidegger - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Francis WYBRANDS
  •  • 793 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Le « Dasein », ouverture au monde »  : […] Dans la première section, intitulée « L'Analyse fondamentale préparatoire du Dasein  », l'auteur dégage les structures fondamentales, qu'il nomme « existentiaux », dont la notion de « souci » ( Sorge ) récapitulera tous les traits. Le Dasein est « au monde », ouvert à lui. Être-au-monde c'est se rapporter à lui selon la modalité de la préoccupation qui donne sens aux choses sur un mode familier e […] Lire la suite

EXISTENTIAL

  • Écrit par 
  • Henry DUMÉRY
  •  • 455 mots

Terme technique de l'ontologie professée par Martin Heidegger et exposée par lui dans L'Être et le Temps ( Sein und Zeit , 1927). Depuis lors, ce terme a été repris par différentes écoles existentialistes, mais non par toutes. Il y a lieu de bien distinguer entre « existentiel » et « existential ». Est existentiel tout ce qui se rapporte à la façon dont le sujet existant (l'homme) éprouve son exi […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Jean WAHL, « EXISTENCE PHILOSOPHIES DE L' », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/philosophies-de-l-existence/