VALEURS, philosophie

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Contre la métaphysique des valeurs : la « fracture » de Hume

L'hypothèse empiriste : une théorie de la relation

Hume voulait montrer que la raison, en portant sur des relations entre les faits, ne suffisait pas à nous donner de motivation. On peut aussi penser qu'il voulait critiquer une faute logique : si notre conclusion est que nous devons agir alors que nos prémisses ne comportent que des faits, d'où sort l'obligation ? Il n'y a faute logique, cependant, que si l'on présuppose que le devoir est un opérateur qui doit s'ajouter à l'être. Sur quoi fonder ce présupposé ? Peut-être sur la possibilité que des sujets qui connaissent les mêmes faits puissent en tirer des jugements de valeur différents. Mais cela pourrait tenir à ce qu'ils ne relient pas les faits de la même façon. Est-il alors possible que deux sujets qui établissent les mêmes relations entre les faits puissent avoir des jugements de valeur différents ? Ils pourraient tenir certaines relations pour moins bien établies que d'autres. Finalement, pour pouvoir prétendre qu'ils seront d'accord sur les faits (et pas sur les valeurs), il faudra présupposer que les sujets n'ont aucun engagement normatif implicite dans leurs relations et leurs inférences sur les faits, par exemple qu'avoir moins de confiance dans une croyance ou une inférence n'implique pas de jugement de valeur ! On se trouve ici dans une situation paradoxale. Parti de la division entre fait et valeur, on en arrive à retrouver des valeurs cachées dans les faits.

Le système des valeurs, une construction plausible ?

On peut cependant justifier cette séparation entre faits et valeurs par l'argument de George Edward Moore, dit de « la question ouverte » : si on définit telle situation comme bonne en fonction de traits factuels, comment répondre à la question : « pourquoi ces faits sont-ils bons ? » Moore avait utilisé cet argument pour récuser par avance ce qu'il appelait le « sophisme naturaliste » consistant à fonder un jugement de valeur sur des propriétés naturelles (il pensait cependant que la question de savoir si une action était bonne était une question susceptible d'une réponse objective). Cependant, si je peux répondre à cette question par d'autres données factuelles, et ainsi de suite jusqu'au moment, par exemple, où j'ai montré que finalement le bien-être de l'humanité est en jeu, ma réponse reste « ouverte », mais elle a tissé un tel réseau serré de raisons qu'elle est évidemment plus résistante qu'une réponse qui renverrait simplement à ma fantaisie personnelle. Pour contrer mon jugement, il faudra pouvoir trouver un autre réseau de raisons au moins aussi développé. Tout ceci semble laisser penser que la « fracture » de Hume pourrait aussi avoir comme présupposé une conception rigoriste des inférences sur les faits, là même où le domaine des valeurs semble reposer sur des inférences tenues pour plus ou moins certaines, donc révisables, et sur des degrés de plausibilité qui introduisent des valeurs dans nos inférences. Quand on est rigoriste, on va vouloir rejeter toute inférence qui n'est que plausible dans le domaine de l'arbitraire et du subjectif, en réservant le domaine des faits à celui des certitudes. On croira alors avoir édifié une cloison étanche entre faits et valeurs, entre objectif et subjectif. C'est seulement si l'on se laisse impressionner par l'idée qu'il n'y a très probablement jamais de raison définitive et indiscutable dans un débat sur les valeurs qu'on s'en tiendra à cette fracture, et qu'on soutiendra avec Hume que la peur d'avoir mal à mon petit doigt, ou le désir de dépenser tous mes biens pour un seul pauvre hère indien, peut l'emporter pour moi en motivation sur la survie de l'humanité, et que ce fait de valeur est à prendre tel quel, comme irréductible à toute justification raisonnée.

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Pour citer l’article

Pierre LIVET, « VALEURS, philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/valeurs-philosophie/