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VALEURS, philosophie

Valeurs et motivation

La motivation contre la loi morale

Mais que faut-il entendre par « motivation » ? En un sens fort, il s'agit d'une impulsion pour agir. Elle peut être effective, ou bien simplement exigée. Les valeurs morales ne nous motivent pas nécessairement, mais elles le devraient. En un sens bien plus faible, il s'agit d'une inclination, d'une tendance de nos appréciations. Chez certains auteurs comme Bernard Williams, croire, par exemple, qu'un acte est injuste n'est une « raison » de le condamner que si cette croyance dispose en outre d'une force de motivation. Il veut dire par là qu'elle oriente nos délibérations en ayant une influence sur notre « ensemble motivationnel », l'ensemble de nos tendances, qui dépend de notre histoire personnelle. La notion de motivation exige donc que l'on se place du point de vue de la première personne. Pour Williams, on ne peut donc pas prétendre que la valeur morale d'une action n'a pas de connexion nécessaire avec les motivations qu'elle induit en nous en première personne. C'est pourtant la position du plus éminent philosophe de la morale, Kant, pour qui l'obligation morale doit être indépendante des motivations psychologiques ; sinon, elle appartient à l'ordre de la nature, non à celui de la liberté, et n'est donc pas morale. Williams soutient à l'inverse que nos raisons, pour suivre une règle morale, ne peuvent pas être externes à nos motivations (il se dit donc internaliste, et qualifie Kant d'externaliste).

Le processus de révision

Le problème est alors que la notion de « raison » donne lieu à un dilemme :

– Une raison doit nous permettre de changer nos positions, qui dépendent de notre façon de définir ce qui est important et ce qui ne l'est pas (ceci dans le domaine de la connaissance comme dans celui de l'action). Mais c'est seulement en tant que première personne que je peux déterminer cet ordre d'importance. Pour qu'une raison change quelque chose à cet ordre, il faut donc qu'elle s'appuie sur mes priorités internes.

– Partons de ce que sont mes priorités à un moment de mon histoire. Comment pourrais-je les changer puisque pour cela je dois faire appel à ces priorités mêmes ? Si nous voulons rendre compte des changements raisonnés, il faut donc admettre que des données externes à nos priorités personnelles peuvent et doivent avoir une influence sur celles-ci, et que cette influence a des sources qui ne sont pas définissables en première personne. On peut nommer cela le dilemme de la révision. Réviser, c'est donner à une information externe un certain poids contre mes priorités personnelles. Mais si ce poids lui est donné par mes priorités personnelles, ces priorités-là ne pourraient pas être révisables. Il semble donc que, après révision, c'est une tautologie de dire que les raisons de réviser sont celles qui ont été des motivations personnelles de le faire. Mais par ailleurs, ces raisons de réviser ne peuvent avoir notre histoire personnelle comme unique source. Un certain externalisme est, là aussi, nécessaire.

Thomas Nagel a soutenu que nous devions maintenir un certain équilibre entre des valeurs personnelles (internes) et des valeurs impersonnelles (externes), mais que les secondes primaient. Il est cependant possible de revenir à Kant sans se dire « externaliste ». Christine Korsgaard, qui redonne vigueur à un point de vue kantien, supposé externaliste, soutient cependant en fait une position « internaliste ». Elle commence par s'opposer à ceux (les conséquentialistes instrumentalistes) pour qui nos jugements de valeur morale se fondent sur une analyse des rapports entre nos fins et nos moyens. Or celui qui veut la fin doit nécessairement être motivé pour chercher les moyens. Mais que les raisons soient motivantes ne nous ramène pas forcément[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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