HOMMELa réalité humaine

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Un débat domine, depuis toujours, l'anthropologie. Suffit-il, pour situer l'homme, de le placer, simplement, en tête de la lignée des mammifères supérieurs, en lui accordant cette primauté parce qu'il se trouve doté d'un caractère, d'une « différence spécifique », qui le distingue de tous les autres membres de cette lignée, proches et lointains : la rationalité ? La fameuse définition que donne de lui Aristote : l'homme est un animal doué de raison, équivaut sans doute à une réponse affirmative. Et telle est aussi la portée des classifications que dresse l'arbre de Porphyre. Il importe peu, dès lors, que cette différence spécifique soit conçue comme la résultante finale d'une évolution continue qui, au cours des siècles, mène l'homme de l'état simplement animal à l'état proprement humain, en passant par les anthropoïdes ; ou que, au contraire, on estime, par opposition à la thèse évolutionniste, que le caractère distinctif de l'humanité soit apparu par quelque mutation soudaine, créatrice d'une nouvelle espèce animale appelée par l'intelligence à dominer toutes les autres. L'homme, dans l'un et l'autre cas, se limite à être un animal raisonnable qui demeure en parfaite continuité avec la nature.

L'autre conception admet ou souligne une faille radicale entre l'être de l'animal et celui de l'homme en sorte que, chez ce dernier, même le biologique en est transformé et cesse de pouvoir être repéré comme une zone simplement commune entre l'animal et lui-même. Cette thèse trouve un appui empirique, accessoire mais non négligeable, dans la complète subversion, chez l'homme, de l'ordre proprement instinctuel, comme aussi dans les divers phénomènes qui donnent au corps et même à la vie organique une portée expressive et signifiante. Cette manière de voir est, elle aussi, fort diversifiée. Elle n'implique pas, par exemple, que l'on se fasse de la raison une notion statique, ni non plus que l'on cherche à l'isoler du corps. Le sens de la raison peut être lui-même historique et s'avère, pour beaucoup d'auteurs, solidaire du langage. L'idée que l'humanité de l'homme est en constant devenir n'est donc aucunement le privilège du naturalisme, comme, d'autre part, il s'en faut que le platonisme soit la seule philosophie à pouvoir, par la raison, refuser la naturalisation de l'homme.

Cette option fondamentale n'empêche donc pas que les conceptions relatives aux rapports de l'homme à l'animalité et à la nature en général ne dessinent un très large éventail. Adhésion, complicité, acceptation, domination et refus en forment les principaux volets. Le plus souvent, néanmoins, la relation de l'homme à l'homme, la relation intersubjective, est elle-même étroitement imbriquée dans ce rapport à l'animalité et à la nature, soit qu'elle le détermine, soit qu'elle apparaisse déterminée par lui, soit, enfin, qu'ils se déterminent réciproquement sans priorité pour l'un ou l'autre.

L'anthropologie grecque et chrétienne

La Grèce

Déjà la philosophie grecque témoigne d'une grande diversité au sujet de la conception de la nature humaine. Elle jette les fondements de la plupart des principales doctrines touchant l'homme. Matérialiste, elle étend le matérialisme jusqu'à l'explication de la connaissance, tout en se divisant sur la conception du bonheur et les moyens de l'obtenir, comme sur le rôle et la place que l'individu pourra revendiquer dans la cité et dans le monde. Mais, aussi déterminant qu'ait été le matérialisme grec pour la pensée ultérieure, la portée des tendances qui, comme le platonisme, lui sont radicalement contraires s'avérera encore bien plus considérable. On reconnaît généralement à Socrate et à Platon le mérite de la découverte de la raison. On insiste moins sur la modification totale que cette découverte va entraîner pour le statut de l'homme. En identifiant la réalité de l'homme à son idée, et en érigeant celle-ci en royaume séparé, Platon n'est pas seulement celui qui introduit l'arrière-monde ou la Jenseitigkeit en philosophie, arrière-monde qui, pour toute une tradition, deviendra en quelque sorte le lieu même de cette philosophie. Mais il a, par là, scellé le primat de la pensée théorique, identifié l'existence à l'essence et celle-ci à son apparaître au regard de l'esprit, transformé le séjour naturel de l'homme en exil, comme le montre parfaitement le mythe des prisonniers retenus dans la caverne. Ainsi s'ouvre pour l'homme le destin de l'intellectualisme.

Celui-ci ne sera certes pas renié par Aristote, mais, si le Stagirite affirme qu'il n'y a pas d'autre explication que par des causes qui sont aussi des raisons, il entreprend de réconcilier l'homme avec son corps et avec la nature. L'existence récupère son individualité matérielle ; la connaissance, si elle tend d'elle-même vers le conceptuel et, donc, vers le général, s'ancre néanmoins, de toute nécessité, dans le sensible, dans le corporel qui est, pour reprendre le célèbre calembour de Paul Claudel, co-naissance immédiate au réel. La morale et le bonheur, s'ils font une place de choix à l'ordre de l'intellectualité, ne perdent pas de vue la finitude, ni le souci d'une destinée foncièrement mondaine dont l'équilibre doit s'assurer par l'harmonie intérieure mais, tout autant, par l'harmonie du lien intime qui unit l'individu à son semblable.

Le christianisme médiéval

La philosophie du christianisme s'est efforcée, accordant tantôt ses préférences au platonisme et tantôt à l'aristotélisme, d'amalgamer autant que possible la vision chrétienne de l'homme avec les conceptions anthropologiques héritées de la Grèce. Elle l'a fait en cherchant plus à reprendre qu'à innover, mais non sans aboutir à des transformations parfois considérables. Il est donc superficiel de limiter l'apport du christianisme, comme on a quelquefois cherché à le faire, à l'introduction de l'idée de création. En vérité, l'anthropologie chrétienne va, par la force des choses, élaborer et souligner des notions qui, comme la [...]

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Pour citer l’article

Alphonse DE WAELHENS, « HOMME - La réalité humaine », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/homme-la-realite-humaine/