HOMMELa réalité humaine

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Les autres perspectives

La mort de l'homme

Ces perspectives, il s'en faut, ne sont pas les seules vers lesquelles s'orientent la philosophie et l'anthropologie actuelles. Si, comme on a essayé de le montrer, elles veulent fournir quelque réponse aux apories qui sont nées, pour l'homme, de l'univers et de la pensée de la science, si elles y ont réussi, mais en opérant une mutation radicale de la notion de sujet et de monde, il n'empêche, pourtant, que l'ancien positivisme a, lui aussi, fait peau neuve, sans même dédaigner toujours le déguisement de la spéculation la plus abstraite, voire la plus abstruse. Mais, cette fois, l'offensive s'est déployée à partir du secteur des sciences dites humaines. Celles-ci, en certaines de leurs tendances, ont repris, du reste en le transformant, l'exemple donné naguère par le béhaviorisme psychologique pour contester la nécessité de toute référence à un sujet. Les sciences du langage, par exemple, de même qu'une certaine sociologie ou une certaine économie s'efforcent d'élaborer des méthodes qui, par le jeu d'un formalisme radical, laissent cette référence entièrement de côté. Selon cette perspective, les matières en question doivent être traitées à la manière de systèmes clos régis par des lois combinatoires à la limite simplement formelles. En conséquence, toute allusion à quelque caractère spécifique de l'humain ne peut que s'avérer superflue, voire même nuisible. Dès le moment, en effet, où le langage est à décrire et à comprendre hors de toute considération d'un sujet qui parle et qui, en parlant, s'exprime ; la mythologie, hors de tout renvoi à un sujet qui énonce son option relativement à l'origine, à la vie et à la mort ; l'ethnologie, hors de toute prise en charge d'un sujet qui organise l'occupation de son monde et règle ses rapports à autrui du même et de l'autre sexe, dès ce moment, en effet, toute raison disparaît de voir en ces différents savoirs de prétendues sciences humaines. On pourrait alors – et c'est, par exemple, la position de Michel Foucault – reporter sur l'étude de l'inconscient l'analyse « des noms, des règles, des ensembles signifiants qui dévoilent à la conscience les conditions de ses formes et de ses contenus ». À condition, toutefois, que les interprètes de cet inconscient renoncent à se réclamer de ce même formalisme, faute de quoi le dernier refuge serait emporté à son tour.

La crainte n'en est sans doute pas tout à fait chimérique, et cet ultime assaut doit conduire à une mise en question de l'homme, non pas en tant qu'il serait, simplement, menacé dans son avenir de vivant, non pas, encore, en tant que seraient problématiques ses valeurs et ses fins – car cette forme de mise en question n'a jamais cessé d'animer la philosophie tout au long de son histoire – mais en tant que ressortissant privilégié de la fonction et de l'œuvre de signifiance.

À cet égard, l'idée, tant agitée aujourd'hui, de la fin de la métaphysique ou de l'ontologie demeure foncièrement ambiguë. Elle peut viser, comme on l'a vu, l'abolition de l'époque où l'être et l'étant se confondent dans l'oubli de la différence de l'un et de l'autre. Mais que cette différence trouve ou retrouve, enfin, un règne explicite n'entraîne pas, pour autant, que l'homme soit déchu de sa fonction illuminatrice ou qu'il soit exclu de toute participation à l'avènement du langage de l'être. Il en va autrement dès lors que cette participation elle-même est remise en question et que la parole passe au travers de nous. Alors s'annonce aussi une nouvelle crise de la science ou par la science. Et comment éviter que l'homme n'en vienne, dans ce cas, à se chercher lui-même dans la violence ?

La violence

La violence domine toute l'histoire de l'homme et de l'humanité. Longtemps sa puissance et son évidence n'ont pourtant pas fait obstacle à l'espérance de la raison. Presque toujours la philosophie a soutenu cette espérance, même si elle reconnaissait en celle-ci une part importante d'utopie et d'illusion. Il n'est pas jusqu'à Freud – pourtant bien payé, et dans son œuvre et dans sa vie, pour avoir appris à ne jamais sous-estimer cette violence – qui n'ait refusé d'abandonner l'espoir, qu'il sait précaire, en cette raison.

Pourtant, le doute s'empare du philosophe d'aujourd'hui. Un à un tombent les écrans protecteurs. L'abondance, longtemps tenue pour l'antidote absolu, à mesure qu'elle s'étend, s'en révèle plutôt comme un aliment possible, et c'est justement Freud qui nous explique pourquoi il en va ainsi. La guerre totale se supprime peut-être par l'horreur de sa propre menace, mais cela ne supprime pas la guerre, qui n'en devient que plus insaisissable à la diplomatie, à la négociation, à la politique : les conflits périphériques deviennent interminables et toujours plus atroces. La chute ou le reflux du colonialisme n'a guère accru le domaine de la paix. Si la lutte des classes au sens classique paraît s'atténuer partout, des oppositions ou des conflits peut-être plus graves se substituent à elle, entre les États ou à l'intérieur d'un même État ; et de ces violences le monde communiste n'est pas exempt.

Il semble donc bien qu'en s'attaquant aux causes réelles ou prétendues de la violence, on se donne une tâche qui se dépasse constamment elle-même. Et cette tâche risque de dévoiler une vérité fort éloignée des intentions dont elle procède, à savoir que la violence ne peut être extirpée du cœur humain et que ses « causes », fût-ce les plus évidentes, n'en sont aussi que des prétextes ou, plus exactement, des condensations vouées à se reproduire ou à se transformer dans l'exacte mesure où la psychologie, la sociologie ou la politique s'emploient à les dissoudre. Il n'est pas sûr que les philosophies du dépaysement ou du formalisme, en admettant qu'elles s'en soucient, y seront plus heureuses. Mais peut-être courront-elles la chance de faire apparaître que, de toute manière, si toutes les issues sont bouchées vers ce réel où l'homme, autrefois, se donnait un sens à lui-même en même temps qu'aux choses, la violence, quand bien même on la baptiserait érotisme, demeure la dernière enceinte où cet homme puisse feindre de se sentir ou de se trouver.

Le sacré

On imagine alors que, quelque jour, la violence ou le terrorisme ne tiennent lieu de sacré, ou ne s'identifient avec lui. De tout temps, le rapport de l'homme au sacré fut ambigu. Disons mieux : le terme s'applique à deux types fort différents d'expériences. Il signifie, d'une part, le lien qui rattache l'homme à la nature cosmo-vitale. Sous cette forme, célébrée par bien des mythes, le sacré apaise, suscite ou dissout les questions lancinantes pour lesquelles l'intelligence raisonnable demeure à peu près sans réponse : l'origine et la f [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 22 pages

Médias de l’article

Emmanuel Kant

Emmanuel Kant
Crédits : AKG

photographie

Jean-Jacques Rousseau

Jean-Jacques Rousseau
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Friedrich Hegel

Friedrich Hegel
Crédits : Fine Art Images/ Heritage Images/ Getty Images

photographie

Karl Marx

Karl Marx
Crédits : Henry Guttmann/ Getty Images

photographie

Afficher les 6 médias de l'article


Écrit par :

  • : membre de l'Académie royale de Belgique, membre associé à l'université de Louvain

Classification

Autres références

«  HOMME  » est également traité dans :

HOMME - L'hominisation

  • Écrit par 
  • Jean PIVETEAU
  •  • 1 666 mots

Le mot « hominisation » et la notion qu'il recouvre se trouvent, pour la première fois, dans l'ouvrage d'Édouard Le Roy, Les Origines humaines et l'évolution de l'intelligence, reproduction d'un cours professé au Collège de France en 1927 et 1928. Mais mot et notion étaient déjà définis dans un texte alors inédit de […] Lire la suite

ANIMALIER DROIT

  • Écrit par 
  • Olivier LE BOT
  •  • 4 675 mots
  •  • 6 médias

Le droit animalier existe-t-il ? Si l'on entend par droit un corpus structuré et cohérent de normes juridiques, une réponse négative s'impose. En effet, les règles applicables à l'animal sont pour l'heure dispersées entre une multitude de domaines : le droit pénal (réprimant les actes de maltraitance ou encore le vol), le droit des biens (régissant les conditions de son appropriation), le droit d […] Lire la suite

ANTHROPIQUE PRINCIPE

  • Écrit par 
  • Marc LACHIÈZE-REY
  •  • 1 293 mots

L' anthropocentrisme a connu un tournant décisif à l'époque de la Renaissance. Jusqu'à Copernic (1473-1543), les « systèmes du monde » étaient explicitement centrés sur la Terre. Qu'elle fût considérée comme « centrale » ou comme « inférieure », la position occupée par l'homme possédait un caractère spécifique interdisant de considérer ces systèmes autrement que dans leur rapport à celui-ci. La […] Lire la suite

ANTHROPOLOGIE

  • Écrit par 
  • Élisabeth COPET-ROUGIER, 
  • Christian GHASARIAN
  •  • 16 099 mots
  •  • 1 média

La relative jeunesse d'une discipline qui ne se comprend qu'au travers des conditions de son avènement, de ses hésitations, de ses multiples cheminements rend malaisé de définir en quelques lignes l'anthropologie, son objet, ses méthodes et son histoire. Par ailleurs, le succès que connaît cette science – et que marque à l'évidence la dimension anthropologique dont sont affectées toute recherche a […] Lire la suite

ANTISPÉCISME

  • Écrit par 
  • Fabien CARRIÉ
  •  • 4 142 mots
  •  • 4 médias

Le concept d’antispécisme est indissociablement lié à celui de spécisme ou d’espécisme, équivalents francisés de l’anglais speci esi sm . Constitué en référence et par analogie aux notions de racisme et de sexisme, ce terme désigne toute discrimination fondée sur des critères d’appartenance à une espèce biologique donnée. Construit par antithèse, le néologisme anglais antispeciesism , rassemble d […] Lire la suite

BERDIAEV NICOLAS (1874-1948)

  • Écrit par 
  • Olivier CLÉMENT, 
  • Marie-Madeleine DAVY
  •  • 2 300 mots

Dans le chapitre « Dieu et l'homme »  : […] Selon Nicolas Berdiaev, Dieu n'est pas concevable sans l'homme et l'homme perd son sens en dehors de Dieu. Ils forment un couple inséparable : celui de l'Amant et de l'Aimé. Rien ne peut rompre les liens étroits qui les unissent, car « l'homme est enraciné en Dieu et Dieu est enraciné en l'homme ». C'est pourquoi l'homme apparaît comme le signe visible d'une réalité invisible, il témoigne d'une pr […] Lire la suite

BIOMÉTRIE

  • Écrit par 
  • Eugène SCHREIDER
  •  • 984 mots

Introduit dans le vocabulaire scientifique vers la fin du xix e  siècle, le mot « biométrie » (d'abord en anglais : biometry ou biometrics ) est parfois employé abusivement, surtout par des auteurs américains, comme synonyme de statistique, alors que cette dernière n'est, pour le biométricien, qu'un instrument de travail. Dans l'usage correct, la biométrie désigne la science des variations biologi […] Lire la suite

CONSCIENCE

  • Écrit par 
  • Henri EY
  •  • 10 466 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Jeu réciproque conscient-inconscient »  : […] Il faut choisir entre ces deux points de vue. Il ne fait pas de doute que toutes les controverses qui sans cesse opposent tant de philosophes et de psychiatres aux psychanalystes, ou parfois même les psychanalystes entre eux, seraient certes plus fondées si le problème posé portait non pas sur l'existence ou la non-existence d'un inconscient ayant les attributs que lui a découverts Freud (ce qui e […] Lire la suite

CULTURE - Nature et culture

  • Écrit par 
  • Françoise ARMENGAUD
  •  • 7 881 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Le sophisme naturaliste »  : […] Aussi bien « nature » que « culture » sont des termes qui désignent moins des réalités strictement déterminées que des termes horizon, si l'on peut dire, des termes « englobants ». Ils constitueraient, pour la nature, l'horizon de totalisation de toutes les choses, forces, données, de tous les êtres ( avec la nature humaine, ou sans elle), et, pour la culture, l'horizon et comme l'enveloppe des […] Lire la suite

DESCARTES RENÉ

  • Écrit par 
  • Ferdinand ALQUIÉ
  •  • 12 478 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Des questions embarrassantes »  : […] En dehors de Dieu, substance incréée et infinie, il existe, selon Descartes, deux sortes de substances, des substances créées, immatérielles et pensantes : les âmes ; des substances créées, matérielles et étendues : les corps. Nous pouvons penser l'âme sans faire intervenir l'idée du corps, et réciproquement. Nous avons donc de l'âme et du corps deux idées « distinctes » et, la véracité divine ga […] Lire la suite

Les derniers événements

6-13 janvier 2014 France. Interdiction d'un spectacle à caractère antisémite

humaine, consacrés par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et par la tradition républicaine » et avalise « la réalité et la gravité des risques de troubles à l'ordre public » qui en découlent. Le 13, Dieudonné présente, au Théâtre de la Main-d'Or, à Paris, une version édulcorée de son spectacle.  […] Lire la suite

Pour citer l’article

Alphonse DE WAELHENS, « HOMME - La réalité humaine », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/homme-la-realite-humaine/