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HOMME La réalité humaine

La raison et la science

L'aube des temps modernes coïncide avec un accroissement considérable du sentiment de la puissance de l'homme. En tout domaine, le champ de ses possibilités s'élargit, pour paraître bientôt sans limites. Le développement inouï et continu de la science, qui s'amorce alors, ne fera jamais que renforcer ce sentiment, rendu sensible à tous par le retentissement, non moins inouï, de cette science sur la transformation de l'existence quotidienne, l'élévation du niveau de vie, l'exploitation des ressources naturelles, les miracles techniques en tout domaine, l'évolution des rapports politiques, économiques et sociaux entre les individus et les peuples. Développement prodigieux de puissance dont le sentiment se retourne aujourd'hui chez beaucoup – on y reviendra – en une profonde angoisse de voir cette puissance, proprement illimitée, devenir incapable de se contrôler elle-même et s'acharner à se détruire avec celui qui la détient.

La science et le monde naturel

Il nous faut revenir en arrière pour constater que déjà le rationalisme de l'âge classique porte toutes les marques de cette conviction et de cette confiance. La foi en une raison pleinement autonome le conduira, sans peut-être même qu'il en prenne conscience, à opérer une véritable mutation de l'anthropologie et de la vision que l'homme se fait de lui-même. Il est banal d'affirmer que le rationalisme, après avoir identifié l'homme à la conscience de soi, identifiera celle-ci à la raison, frappant ainsi de discrédit ou minimisant tout ce qui, en lui, ne saurait manifestement relever ni de l'une, ni de l'autre. Mais il se peut que ce ne soit pas là l'essentiel. L'essentiel serait sans doute que ce que l'on nomme la vision rationaliste de l'homme et du monde vienne à imposer une conception de la vérité et du savoir, qui est opérationnelle certes, mais qui rompt toutes amarres avec l'ordre de l'expérience naturelle, au point que, par rapport à celle-ci, cette vérité et ce savoir deviennent méconnaissables, sans que cela soulève, en conséquence même des succès de la science, aucune résistance. Lorsque, au début du présent siècle, la phénoménologie, avec Husserl (seconde manière) et Heidegger, réclame que la philosophie en revienne au Lebenswelt ou au monde où l'homme existe, lorsqu'elle assigne, entre autres tâches, à la réduction phénoménologique, celle de retrouver « les choses elles-mêmes » en les libérant de la gangue des préjugés et des théories qui nous les masquent, cette exigence et ce reproche s'adressent en premier lieu à la tradition qu'instaure le rationalisme.

Celui-ci, dira Heidegger à propos de Descartes, n'a aucune problématique du monde, entendons du monde que l'homme habite, auquel il existe et qui est pour lui le lieu et peut-être la limite de toute présence. Celle-ci se trouve déchue et oubliée sitôt qu'on la réduit à la transparence de la conscience vis-à-vis d'elle-même et à la possession, par celle-ci, de ses représentations. Ainsi se définit la certitude du sujet, mesure de toute vérité, et, finalement, de toute réalité. Ce système de représentations établit ou plutôt confirme définitivement le primat absolu de la pensée théorique, déjà énoncé par la Grèce. Ce primat ramène tout ce qui est réel à ce qui peut être vu par cette pensée, à ce qui est objet pour son pur regard, en attendant, et cela ne tardera guère, que cet objet de science s'égale à un objet de calcul, ce qui nous conduit à la « vision scientifique du monde » (Weltbild). La « mathématisation » radicale de tout savoir, idéal constant et obligé que la science, toute science, se propose à elle-même, n'est pas seulement une péripétie capitale de son histoire, née de la substitution de la quantité[...]

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Écrit par

  • : membre de l'Académie royale de Belgique, membre associé à l'université de Louvain

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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