CINQUIÈME RÉPUBLIQUELes années Mitterrand (1981-1995)

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François Mitterrand, 1981

François Mitterrand, 1981
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Pierre Mauroy, Premier ministre français de 1981 à 1984

Pierre Mauroy, Premier ministre français de 1981 à 1984
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Sabotage du Rainbow Warrior

Sabotage du Rainbow Warrior
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Margaret Thatcher et François Mitterrand, 1986

Margaret Thatcher et François Mitterrand, 1986
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L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la Ve République : la gauche accède au pouvoir après vingt-trois ans dans l'opposition. Elle va utiliser à son profit tous les ressorts d'une Constitution qu'elle rejetait à l'origine, finissant ainsi de légitimer les institutions nées du pouvoir gaulliste.

Les deux septennats de François Mitterrand sont marqués par des alternances au gouvernement, puisque la France va connaître par deux fois, de 1986 à 1988 et de 1993 à 1995, une cohabitation entre un président de gauche et un Premier ministre de droite. Chaque septennat se termine donc par une cohabitation de deux ans. Autrement dit, la confiance de l'électorat pour une force politique n'est pas pérenne. La période voit se développer régulièrement des votes de sanction de l'équipe au pouvoir.

Le premier septennat : de l'espoir de changement au désaveu

Le président Mitterrand entre en fonction le 21 mai 1981. Il met son septennat sous les auspices des grands ancêtres qu'il va honorer au Panthéon : Jean Jaurès, inspirateur du socialisme, Jean Moulin, symbole de la Résistance, et Victor Schoelcher, qui abolit l'esclavage, symbole des idéaux universalistes et de l'égalité entre les humains. Dès le 22 mai, il nomme un Premier ministre, Pierre Mauroy, maire de Lille, qui semble capable de faire travailler ensemble les différentes tendances du Parti socialiste. Comme il l'avait annoncé, il dissout l'Assemblée nationale, des élections législatives ont lieu en juin de manière à donner au nouveau pouvoir une majorité parlementaire pour mettre en œuvre le programme du nouveau président, élu sur la base de 110 propositions. Le gouvernement Mauroy annonce d'ailleurs à quelques jours des élections des mesures susceptibles de favoriser le succès électoral : augmentation de 10 p. 100 du S.M.I.C., revalorisation des allocations familiales et de l'allocation logement, annonce de la création d'un nombre important d'emplois publics. La droite battue est très divisée entre partisans de Jacques Chirac et de l'ex-président Giscard d'Estaing, les seconds accusant les premiers d'avoir contribué à sa défaite ; elle réussit pourtant à s'unir pour aller au scrutin sous l'étiquette U.N.M., Union pour une nouvelle majorité. Des candidats uniques sont désignés dans de très nombreuses circonscriptions, les primaires internes à la droite étant limitées à 88. À gauche, socialistes et communistes adoptent un accord électoral classique (sur la base de divergences reconnues) : chaque parti présente un candidat, mais celui qui aura obtenu le plus de voix au premier tour bénéficiera d'un désistement automatique de l'autre tendance pour le second tour.

François Mitterrand, 1981

photographie : François Mitterrand, 1981

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François Mitterrand (1916-1996) lors de l'élection présidentielle de mai 1981 qui le portera au pouvoir. 

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Pierre Mauroy, Premier ministre français de 1981 à 1984

photographie : Pierre Mauroy, Premier ministre français de 1981 à 1984

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Bien qu'impopulaire au cours de son mandat de premier chef de gouvernement de François Mitterrand, Pierre Mauroy avait fini par incarner la période glorieuse et conquérante du socialisme français. La droite voyait en lui une survivance archaïque, la gauche un symbole des espoirs du 10 mai 1981. 

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Dès le premier tour, le 14 juin 1981, les caractéristiques de ce scrutin sont très claires. L'abstention est très élevée (29,1 p. 100) ; un nombre important d'électeurs de droite et du centre, estimant qu'il fallait laisser sa chance au nouveau pouvoir, ne s'est pas rendu aux urnes. Si le P.C.F. fait un score très voisin de celui de l'élection présidentielle, les candidats socialistes obtiennent près de 38 p. 100 des suffrages exprimés. Au total, la gauche est très largement majoritaire dans le pays. Le deuxième tour tempère à peine le raz de marée socialiste : le P.S. et le M.R.G., avec 285 élus, obtiennent largement, à eux seuls, la majorité absolue (alors de 246 sièges sur 491). Le P.C.F. n'a plus que 44 députés (contre 86 auparavant) ; le RPR, 88 (contre 155) ; l'U.D.F., 62 (contre 119). Pierre Mauroy remanie son gouvernement : quatre ministres communistes y font leur entrée, promettant une solidarité sans faille au gouvernement.

Des réformes très importantes

Élu pour mettre en œuvre un changement politique d'envergure, le président Mitterrand veut aller vite. Il souhaite notamment impulser une nouvelle politique économique pour réduire les inégalités sociales et relancer l'emploi. Le premier objectif se traduit surtout par la création de l'impôt sur les grandes fortunes, le second par l'octroi d'une cinquième semaine de congés payés pour tous, la réduction de la semaine de travail à 39 heures sans diminution de salaires, la retraite à 60 ans. Le succès ne semble pas au rendez-vous puisque le chômage atteint 2 millions de personnes en octobre 1981, l'inflation continue à grimper et la croissance forte des dépenses publiques oblige au même moment à une première dévaluation du franc. Ces difficultés génèrent les premières divisions de la majorité : à l'automne de 1981, Jacques Delors, ministre de l'Économie et des Finances, se prononce pour une pause dans les réformes, ce qui met le Premier ministre en situation difficile.

Des réformes de structures très importantes sont mises en œuvre au même moment. Après une longue bataille parlementaire (nombreux amendements de l'opposition, sanction de certains articles par le Conseil constitutionnel, nouvelle loi adoptée selon la procédure du fameux article 49.3), les très grands groupes industriels des secteurs clés de l'économie sont nationalisés ainsi que l'essentiel du secteur bancaire.

Une autre grande réforme concerne la décentralisation avec les lois Defferre de 1982-1983. La tutelle administrative sur les décisions des communes et conseils généraux est supprimée, le président du conseil général devient l'exécutif du département à la place du préfet, la région devient une collectivité territoriale, avec une assemblée qui sera élue au suffrage universel direct et dont le président sera aussi doté du pouvoir exécutif, des compétences nouvelles sont transférées aux régions et aux départements, un régime régional spécial est établi pour la Corse. Ajoutons aux réformes de structures l'abolition de la peine de mort, conformément aux engagements pris par François Mitterrand au cours de la campagne présidentielle, la suppression de la Cour de sûreté de l'État et des tribunaux militaires.

Au cours de l'année 1982, d'autres réformes de structures voient le jour. Les lois Auroux modifient le Code du travail et renforcent sensiblement les droits des travailleurs dans l'entreprise. La loi Quilliot du 22 juin modifie les rapports entre propriétaires et locataires au bénéfice des seconds. Après la légalisation des radios libres privées à la fin de 1981, la loi sur l'audiovisuel de 1982 crée une Haute Autorité de l'audiovisuel. Le secteur audiovisuel ne sera plus contrôlé par le pouvoir politique mais par un organe indépendant dont la désignation est calquée sur celle du Conseil constitutionnel. Cette Haute Autorité supprime le monopole public sur l'audiovisuel et régule le fonctionnement des chaînes publiques et privées. Elle attribue les droits à émettre et choisit les dirigeants des chaînes publiques.

Le progressif « tournant de la rigueur »

Les élections cantonales de mars 1982 montrent que le soutien populaire fléchit : au lieu de gagner des présidences de conseils généraux comme elle le pensait, la gauche en perd 8. En juin 1982, les difficultés économiques se poursuivant, une seconde dévaluation est décidée, les salaires et les prix sont bloqués, le gouvernement lance une politique d'économies budgétaires, les socialistes amorcent « le tournant de la rigueur ». Le gouvernement attendra les élections municipales de mars 1983, qui confirment le recul de la gauche, pour annoncer une troisième dévaluation, suivie d'un remaniement ministériel et d'un nouveau plan de rigueur. Après hésitation, la France reste dans le système monétaire européen mais des mesures assez drastiques sont mises en œuvre : on ponctionne des ressources sur les revenus des ménages, on réduit les dépenses publiques, le contrôle des changes est établi et les dépenses à l'étranger sont limitées pour les touristes français. Dans les mois qui suivent, la popularité du président et de son Premier ministre est au plus bas et les manifestations catégorielles se multiplient. Le plan n'a pas les effets escomptés, ce que les indicateurs économiques traduisent : le chômage continue de monter et le pouvoir d'achat recule, il semble impossible de faire repartir l'activité économique. Au même moment le gouvernement adopte un plan de réduction de la production du charbon et de l'acier, beaucoup trop déficitaire. Ces restructurations industrielles entraînent de nombreux licenciements dans des secteurs emblématiques de l'économie française.

Ce climat économique délétère a des conséquences électorales. Les européennes de 1984 se traduisent par une sévère défaite de la gauche. Celle-ci mobilise mal son électorat souvent tenté par l'abstention. Le P.S. obtient 20,8 p. 100 des suffrages alors que le P.C.F. continue son déclin et ne recueille que 11,2 p. 100 des votes. Le R.P.R. et l'U.D.F., bien que soutenant des positions assez différentes sur l'Europe, font liste commune, sous la houlette de Simone Veil, et obtiennent un très bon score : 43 p. 100 des suffrages exprimés. Cette élection est aussi marquée par l'irruption du Front national comme force politique importante. À la tête d'une liste « Front d'opposition nationale pour l'Europe des patries », Jean-Marie Le Pen recueille 11 p. 100 des suffrages, faisant jeu égal avec le Parti communiste. Le F.N. mobilise déjà en utilisant de manière privilégiée le thème de l'immigration et de l'insécurité. Dans un contexte de crise économique dont pâtissent beaucoup les catégories populaires et certains éléments des classes moyennes, l'immigré est un bouc émissaire facile. Il est jugé responsable du chômage et de l'insécurité. Le vote d'extrême droite exprime une colère à l'égard de la gauche qui a régularisé de nombreux étrangers irréguliers et continue de laisser entrer les immigrés, mais aussi contre une droite molle qui n'a su ni résoudre les problèmes économiques naissants à la fin des années 1970, ni éviter l'arrivée de la gauche au pouvoir.

Des échecs politiques sur des sujets sensibles

La même période est marquée par l'échec d'une des grandes réformes prévues par François Mitterrand dans son programme électoral, la création d'un « grand service public, unifié et laïque de l'éducation nationale ». Le statut de l'enseignement privé, surtout composé d'écoles catholiques, était depuis fort longtemps un sujet de conflit politique. La majorité au pouvoir sous la Ve République avait conforté son existence en reconnaissant son « caractère propre » et en lui accordant des financements publics importants qui lui donnaient une capacité de ne pas être réservé aux enfants des familles les plus favorisées. Ce second réseau scolaire était assez bien perçu dans l'opinion publique. Le programme socialiste était donc prudent et ne prévoyait pas sa suppression ou une simple nationalisation. L'objectif restait flou – intégration dans un grand service public rénové –, mais il était précisé que le nouveau système serait négocié et qu'il n'y aurait « ni spoliation ni monopole ». Évidemment, cet objectif suscitait beaucoup de réticences de la part de l'enseignement catholique et la réforme n'avait pas été jugée prioritaire. Alain Savary, ministre de l'Éducation nationale, consulte beaucoup et publie à la fin de 1982 un projet qui génère de vives oppositions, à la fois des milieux catholiques et des organisations laïques. Il est donc provisoirement laissé de côté mais ressurgit au début de 1984. Les parents d'élèves de l'enseignement privé organisent plusieurs grandes manifestations de janvier à mars. Un compromis, difficilement trouvé entre Alain Savary et l'enseignement privé, doit alors être entériné par une loi. Les plus radicaux du camp laïque réussissent cependant à faire adopter par l'Assemblée des amendements qui remettent en cause l'accord négocié. Le texte est ainsi adopté en première lecture fin mai. Se sentant trahi, l'enseignement catholique organise une grande manifestation à Paris le 24 juin, une semaine après les élections européennes. La mobilisation fut extrêmement importante, au moins un million de personnes défilant dans la rue pour défendre la liberté de l'enseignement malmenée par les socialistes.

François Mitterrand tire les conséquences de cet échec et retire le projet de loi. Alain Savary se sentant désavoué démissionne. Pierre Mauroy présente au même moment la démission de son gouvernement, en invoquant la nécessité d'une phase nouvelle de l'action gouvernementale. François Mitterrand choisit comme nouveau Premier ministre Laurent Fabius, jeune et brillant ministre de trente-huit ans, proche du président. Le P.C.F. décide de ne pas continuer de participer au gouvernement, estimant probablement pouvoir ainsi mieux critiquer le pouvoir à la veille des élections législatives de 1986. La ligne politique du gouvernement Fabius ne consiste d'ailleurs plus à mettre en œuvre des réformes socialistes mais à moderniser la France et à rassembler tous les acteurs sociaux dans ce but. Il se donne une image de pragmatisme et non pas de socialisme doctrinaire. Il semble chercher à reconquérir des soutiens du côté du centre.

Pendant l'été de 1985, l'affaire du Rainbow Warrior rend beaucoup plus difficile l'action gouvernementale. Alors qu'il allait essayer d'empêcher des essais nucléaires français en stationnant dans la zone interdite, ce bateau de l'organisation écologiste Greenpeace a été coulé par des charges explosives dans le port d'Auckland en Nouvelle-Zélande. Le photographe de Greenpeace meurt dans l'opération. Pendant tout l'été, la presse met en cause les services secrets français, ce que les pouvoirs publics démentent. Au bout de deux mois et demi, le pouvoir reconnaît la vérité : des agents de la D.G.S.E., agissant sur ordre, ont coulé le navire. Le ministre de la Défense, Charles Hernu, et le directeur général de la D.G.S.E. sont limogés. Cette affaire ne peut que contribuer à augmenter les critiques de certains électeurs de gauche contre le pouvoir socialiste. D'autant qu'elle est précédée et suivie par d'autres mises en cause. Le Premier ministre est accusé d'avoir été maladroitement agressif dans un débat télévisé avec Jacques Chirac qui, du coup, l'avait traité de « roquet ». Il laisse aussi paraître des divergences de vue avec le président, se disant troublé par la réception accordée par François Mitterrand au général Jaruzelski, chef de l'État polonais. Tout cela augure mal des élections législatives de mars 1986.

Sabotage du Rainbow Warrior

photographie : Sabotage du Rainbow Warrior

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Le Rainbow Warrior, saboté par une équipe de la D.G.S.E., sombre dans la baie d'Auckland le 10 juillet 1985. 

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Pour cette échéance, les socialistes font adopter un mode de scrutin proportionnel sur base départementale, réforme qui était prévue dans le programme de 1981 mais qui semble aussi très opportune pour limiter le succès de la droite aux élections. Les indicateurs économiques se sont quelque peu stabilisés en 1985, mais le chômage est toujours très élevé et le gouvernement Fabius semble déjà assez discrédité. La campagne électorale porte sur le bilan de la gauche mais aussi beaucoup sur l'immigration et l'insécurité. La défaite est moins sévère que celle attendue. La droite totalise 45,2 p. 100 des suffrages et la gauche 42,9 p. 100. Les socialistes remontent à 31,6 p. 100, ce qui indique que certains déçus du socialisme peuvent quand même revenir à leur vote habituel pour cette élection importante. Par contre, les communistes sont à 9,7 p. 100, ce qui confirme leur affaiblissement. Le R.P.R. et l'U.D.F. obtiennent une majorité absolue des sièges (bien que très courte), ils pourront donc gouverner sans faire appel aux voix de l'extrême droite, qui confirme sa percée de 1984 (avec un score de 9,7 p. 100) et obtient 35 élus. Comme il s'y était engagé, François Mitterrand se maintient au pouvoir et va donc avoir à choisir un Premier ministre à l'intérieur de la nouvelle majorité. Pour la première fois, la Ve République va connaître l'épreuve de la cohabitation.

Deux ans de cohabitation mouvementée

François Mitterrand choisit comme Premier ministre Jacques Chirac, leader du principal parti de la nouvelle majorité parlementaire. Ce dernier forme un gouvernement dans lequel son ami et proche conseiller Édouard Balladur occupe une place éminente : il est ministre d'État, ministre de l'Économie, des Finances et de la Privatisation. François Mitterrand semble avoir fait admettre d'être consulté sur la nomination des ministres de la Défense et des Affaires étrangères, au nom de ses responsabilités éminentes dans ces domaines. Il va se situer en président très actif pour essayer de contrer une majorité revancharde, qui entend détricoter une part importante des réformes introduites par la gauche depuis 1981.

Le premier dossier très sensible est celui des privatisations. Le gouvernement veut très vite libéraliser l'économie pour que les entreprises puissent devenir plus compétitives sur le marché mondial, pour qu'elles puissent s'ouvrir et nouer des alliances avec des groupes étrangers, pour qu'elles puissent aussi se gérer elles-mêmes au lieu de devoir toujours négocier leurs stratégies avec le pouvoir politique. De plus les nationalisations avaient coûté cher, l'État ayant dû investir pour les restructurer et les moderniser. Leur revente permet de ne plus être contraint d'investir dans le secteur public productif et de financer d'autres priorités gouvernementales. Les privatisations se font en confiant une partie du capital à des « noyaux durs » de grandes entreprises, une autre étant destinée à l'actionnariat populaire. Les premières privatisations connaissent un grand succès, de nombreux Français des classes moyennes cherchant à acquérir des titres des fleurons de l'économie du pays. L'adoption de cette réforme – la privatisation de 65 groupes en cinq ans, dont certains nationalisés à la Libération – donne lieu à de violents échanges politiques entre la majorité et l'opposition, conduite désormais par le président de la République. Jacques Chirac souhaite faire adopter cette réforme par des ordonnances pour éviter un très long débat parlementaire. Le 14 juillet 1986, le président Mitterrand annonce qu'il refuse de les signer. Le gouvernement est donc contraint de passer par la voie ordinaire, ce qui ne retarde finalement que très peu leur promulgation.

Margaret Thatcher et François Mitterrand, 1986

photographie : Margaret Thatcher et François Mitterrand, 1986

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Le Premier ministre conservateur britannique Margaret Thatcher et le président de la République française François Mitterrand (1916-1996), à Lille (France), en janvier 1986, pour la signature du protocole d'accord qui va permettre la réalisation du tunnel sous la Manche. 

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La politique libérale mise en œuvre passe aussi par la suppression de l'impôt sur les grandes fortunes, une amnistie fiscale pour les avoirs français placés illégalement à l'étranger et qui sont rapatriés, la suppression du contrôle des changes, l'anonymat sur les achats et ventes d'or, sans oublier dans l'audiovisuel la privatisation de T.F.1, chaîne la plus symbolique du service public. Sur le plan social, l'autorisation administrative de licenciement est supprimée mais un effort important est fait pour réduire le chômage des jeunes. Il ne donne que des résultats médiocres, le taux de chômage général passant de 11,1 p. 100 en mars 1987 à 10,4 p. 100 en décembre de la même année.

La politique change aussi dans le domaine de l'immigration. Une loi adoptée en septembre 1986 prévoit de limiter l'immigration et de remplacer une politique laxiste du temps de la gauche par une politique de fermeté. On pourra beaucoup plus facilement expulser les étrangers en situation irrégulière. Ce changement de politique est symboliquement manifesté par l'expulsion retentissante de 101 Maliens par charter spécial. La réforme du code de la nationalité, pour en rendre moins automatique son acquisition par les enfants nés en France de parents étrangers, est fortement contestée par de nombreuses associations, par les Églises, par le président lui-même. Des manifestations importantes se déroulent pour s'opposer à cette réforme. Le gouvernement préfère suspendre le projet, une commission des sages, présidée par Marceau Long, est nommée pour étudier des propositions. Il en sort un rapport modéré et quasi consensuel invitant à des mesures plutôt tolérantes à l'égard des étrangers. Le gouvernement n'eut pas le temps de faire voter ces propositions avant l'élection présidentielle de 1988.

À l'automne de 1986, le gouvernement doit faire face à de fortes turbulences, tout à fait imprévues, à propos d'un projet de réforme universitaire. Alain Devaquet, ministre délégué à l'Enseignement supérieur et à la Recherche, propose d'abroger la loi Savary de 1984 sur l'enseignement supérieur, pour la remplacer par une loi qui devait donner plus de pouvoirs aux professeurs dans la gestion des universités, l'autonomie des établissements était renforcée, notamment pour fixer le montant des droits d'inscription, le contenu des diplômes et pour permettre une orientation, si ce n'est une sélection, à l'entrée des différents cursus. Contre toute attente, ce projet, qui inquiète beaucoup certains étudiants, débouche sur un très fort mouvement de grève dans les universités et les lycées, de la mi-novembre à la mi-décembre. Un étudiant, Malik Oussekine, est tué par les policiers au quartier Latin, ce qui renforce la détermination étudiante. Le président de la République manifeste à deux reprises son soutien aux revendications étudiantes. Le pouvoir préfère reculer, Alain Devaquet démissionne, le projet est enterré. Ce mouvement traduit en fait l'absence de confiance des jeunes au nouveau gouvernement et renforce leur mécontentement.

Le fort ressentiment se manifeste aussi par une grève qui éclate dans certains secteurs du service public (S.N.C.F., ports, R.A.T.P., E.D.F.) et va prendre la relève des luttes étudiantes et lycéennes de la mi-décembre à la mi-janvier. L'objectif est d'obtenir du gouvernement des augmentations salariales. Le gouvernement ne cède pas, mais là encore le président prend fait et cause pour les grévistes. Cette succession de problèmes sociaux plombe la cote de popularité du Premier ministre alors que le président en sort plutôt renforcé. Cette situation va durer jusqu'à l'élection présidentielle.

L'élection présidentielle et les législatives de 1988

D'après les sondages faits en 1987, le président est donné nettement gagnant de l'élection s'il se représente. Il est très tenté de le faire et fait préparer sa « candidature implicite » dès l'été de 1987. Cette période est marquée par l'organisation d'appels variés à sa réélection et l'apparition de ce qu'on a appelé une « tontonmania », le peuple de France semblant avoir un besoin irrépressible de cette figure familiale de sage bon enfant. Une grande campagne publicitaire est organisée sur le thème de la génération Mitterrand, comme si toute la jeune génération s'identifiait au président sortant, capable de transcender les conflits de génération.

Évidemment, le Premier ministre Jacques Chirac a bien l'intention de défier le président sortant dans les urnes. Mais Raymond Barre, qui était très discrédité dans les dernières années de son séjour à Matignon, s'était aussi refait une santé pendant le premier septennat. Les difficultés générées par la politique économique de la gauche s'étaient traduites par des politiques de rigueur assez semblables à celles mises en œuvre par Raymond Barre. Ce qui fait dire aux observateurs qu'il avait en fait eu raison trop tôt. À quelques mois de l'élection présidentielle, il devance nettement Jacques Chirac dans les intentions de vote.

Outre ces trois candidats, six autres vont se présenter, dont Jean-Marie Le Pen pour le F.N. et André Lajoignie pour le Parti communiste. La campagne n'a pas le degré d'intensité de celle de 1981, du moins à gauche. Personne ne pouvant contester à François Mitterrand sa place au tour décisif, il fait dès le premier tour une campagne de second tour, cherchant à rassembler largement et non plus à présenter un programme de rupture socialiste. Il adopte le principe : « ni nationalisations nouvelles, ni privatisations », et il demeure fidèle au droit du sol en matière de code de la nationalité. Il devient en quelque sorte adepte de la continuité et de la conservation plus que du changement. La campagne est plus animée à droite. Raymond Barre, qui a toujours critiqué la cohabitation, peut mettre en évidence le bilan négatif de ces deux années, alors que Jacques Chirac doit montrer qu'il a engagé un renouveau et qu'il peut le développer dans le septennat à venir. Mais Raymond Barre, plus gestionnaire que politique, ne sait pas faire rêver pendant une campagne électorale. Ses soutiens s'effritent progressivement et Jacques Chirac le dépasse à partir de février dans les intentions de vote.

Au premier tour, François Mitterrand obtient un excellent 34 p. 100 des suffrages exprimés, suivi par Jacques Chirac, plafonnant à 19,9 p. 100 et Raymond Barre à 18,5 p. 100. Éliminé du second tour, celui-ci se désiste sans état d'âme en faveur de son adversaire de droite. Le scrutin conforte l'implantation durable du Front national puisque Jean-Marie Le Pen obtient 14,4 p. 100 des exprimés, améliorant son implantation dans les milieux populaires et capitalisant toujours plus sur la critique de la classe politique. Le scrutin confirme aussi l'effondrement continué du Parti communiste qui ne recueille que 6,8 p. 100 des suffrages, ce qui ne donne pas une grande réserve de voix pour le président sortant. André Lajoignie se désiste en faveur de François Mitterrand, Jean-Marie le Pen ne choisit pas entre les deux candidats mais invite ses partisans à ne pas donner une seule voix à François Mitterrand.

Les électeurs ne suivent jamais aveuglément les consignes de vote. Une petite part de l'électorat barriste préféra voter pour François Mitterrand, tout comme une petite fraction des lepénistes. Cela permet au président sortant d'être facilement réélu avec 54 p. 100 des suffrages exprimés. À l'électorat de gauche, il a amalgamé un électorat légitimiste et conformiste toujours prêt à adouber le sortant s'il se représente.

François Mitterrand nomme Michel Rocard Premier ministre, ce qui est une manière de le remercier de ne s'être pas opposé fortement à sa candidature, ni en 1981, ni en 1988, probablement aussi une manière efficace d'incarner l'ouverture au centre que le président veut maintenant concrétiser, peut-être enfin une manière d'user sa popularité dans l'opinion et d'éviter qu'il ne soit le futur candidat présidentiel. N'arrivant pas à rallier une partie significative des parlementaires centristes pour disposer d'une majorité parlementaire, François Mitterrand dissout l'Assemblée après avoir semble-t-il quelque peu hésité. Les élections ont lieu les 5 et 12 juin 1988 au scrutin majoritaire uninominal à deux tours qui a été rétabli au début de la cohabitation. Elles sont marquées par une très forte abstention (34,3 p. 100) et par une résistance assez forte de la droite. Autrement dit, à la différence de 1981, la victoire socialiste à l'élection présidentielle n'enclenche pas une forte dynamique aux législatives. Le second tour va se révéler extrêmement serré, la majorité aurait d'ailleurs pu basculer avec un tout petit mouvement de voix vers la droite.

L'absence de dynamique socialiste est probablement largement l'effet du discours mitterrandien. Le président avait en effet déclaré pendant la campagne qu'« il n'est pas sain qu'un seul parti gouverne ». Dans le même temps, la droite allait unie à la victoire, ayant réussi à investir un seul candidat dans chaque circonscription, ce qui est toujours plutôt mobilisateur. Au terme du second tour, la majorité parlementaire est réduite. Le Parti socialiste a 276 sièges, il n'a qu'une majorité relative (majorité absolue à 289). Les socialistes vont devoir chercher, sur chaque projet de loi, soit l'appui des vingt-sept députés communistes, soit celui de certains centristes.

Le second septennat

Gouverner autrement ?

Le nouveau gouvernement bénéficie en début de mandat d'une conjoncture économique favorable, la croissance reprend et le chômage amorce un lent déclin. Mais la situation va à nouveau commencer à se dégrader à partir de 1990. Le gouvernement aura donc de plus en plus de difficultés pour mettre en œuvre des réformes et sera taxé d'immobilisme.

Michel Rocard revendique une méthode de gouvernement : faire des réformes après avoir pris le temps de discuter avec les différents acteurs et protagonistes. Cette méthode connaît un vrai succès sur le dossier calédonien et sur la création du revenu minimum d'insertion (R.M.I.), beaucoup moins par la suite. La situation était explosive en Nouvelle-Calédonie. À la veille de l'élection présidentielle, des indépendantistes radicaux s'en étaient pris aux forces de l'ordre. Plusieurs morts étaient à déplorer dans chaque camp, il fallait agir vite pour éviter un embrasement généralisé. Le Premier ministre envoie sur place une délégation composée de trois hauts fonctionnaires et de trois représentants des grands courants spirituels. Il conduit ensuite des pourparlers à l'hôtel Matignon avec les deux camps. Il en sort un accord, traduit dans une loi qui est soumise ensuite à référendum en novembre 1988. Celui-ci enregistre un niveau record d'abstention (63 p. 100), le statut calédonien ne mobilisant pas l'électorat, à la différence des événements violents du printemps précédent.

La loi sur le R.M.I., préparée par le précédent gouvernement, est reprise par le nouveau. Elle est votée à l'unanimité, le problème de la nouvelle pauvreté, liée à une société qui n'arrive plus à assurer un emploi pour tous, étant fortement ressenti par l'ensemble des acteurs sociaux.

En matière économique, l'impôt sur la fortune est rétabli mais on ne revient pas sur les privatisations opérées sous la première cohabitation. Le gouvernement socialiste maintient la rigueur salariale dans la fonction publique, ce qui entraîne des mouvements de grève qui touchent successivement à l'automne plusieurs secteurs. En octobre 1988, le mouvement des infirmières, animé plutôt par des coordinations informelles que par les syndicats, est particulièrement emblématique, mais des grèves se développent aussi à La Poste et dans les réseaux de transports urbains.

Pour faire face au déficit de la Sécurité sociale, une mesure très importante est introduite : pour ne pas accroître encore les taux de cotisations, un nouvel impôt est créé, la contribution sociale généralisée (C.S.G.), impôt retenu à la source, fortement critiqué à droite mais aussi à gauche.

Une loi d'orientation concernant l'éducation est votée en 1989 : sur cinq ans, des investissements importants vont être faits, aussi bien au niveau des bâtiments scolaires que des créations de postes aux différents niveaux d'enseignement.

À l'automne de 1989, une affaire mobilise fortement l'opinion : trois jeunes filles d'un collège de Creil se voient interdire de suivre leurs cours tant qu'elles porteront un « foulard islamique ». Si l'extrême droite et la droite sont assez généralement favorables à cette interdiction, la gauche se trouve beaucoup plus divisée entre des tenants de la laïcité républicaine et certaines féministes opposées au voile, d'une part, et des adeptes de la tolérance à l'égard des communautés ethno-religieuses, d'autre part. Le Conseil d'État, consulté par Lionel Jospin, ministre de l'Éducation nationale, adopte une position mesurée : le port des signes religieux « n'est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité », sauf s'il peut être considéré comme une provocation ou du prosélytisme. L'irruption du « voile islamique » dans le débat public donne plus de poids au discours de l'extrême droite sur l'envahissement de la France par les étrangers. Du même coup de nombreux immigrés se sentent davantage rejetés, d'autant plus qu'ils vivent la « galère » dans certaines banlieues. Cela peut expliquer des mouvements de violence urbaine qui se développent à Vaulx-en-Velin à la fin de 1990, puis à Mantes-la-Jolie en mai-juin 1991. L'affaire de Carpentras – la profanation de trente-quatre tombes dans le cimetière juif –, en juin 1991, fait aussi resurgir dans le débat public la question de la xénophobie et de l'antisémitisme. Le camp de l'antiracisme affronte celui de la droite radicale, considérée comme responsable de la montée des violences intercommunautaires.

Le développement des affaires de financement occulte des partis politiques et même d'enrichissement personnel d'un certain nombre de personnalités proches du pouvoir nourrit une crise de la représentation. Pour faire face à ce problème, des lois de moralisation de la vie politique sont adoptées en 1988, 1990, 1993 et 1995, qui tendent à contrôler les finances des formations politiques et les dépenses électorales. Elles instaurent aussi un financement public pour les partis. Elles seront surtout critiquées pour avoir introduit une amnistie des hommes politiques impliqués dans les affaires de corruption.

Les mécontentements à l'égard du pouvoir socialiste et du gouvernement Rocard se renforcent à l'automne de 1990. La cote de popularité du Premier ministre qui était jusque-là restée élevée chute nettement et ne se relève que quelques mois du fait de la guerre du Golfe. François Mitterrand estime devoir relancer l'action gouvernementale et change donc d'équipe.

Les années Cresson et Bérégovoy

Édith Cresson est nommée Premier ministre le 15 mai 1991, à la tête d'un gouvernement où les proches du président sont plus nombreux qu'avant. Très vite, son action est fortement critiquée et elle bat des records d'impopularité dans les sondages. Il n'y a donc pas eu de relance de la politique socialiste, ce que confirment les élections régionales et cantonales de mars 1992. La sanction des socialistes dans cette élection intermédiaire, sans enjeu de pouvoir national, est très nette. À l'issue du scrutin, la droite administre vingt régions métropolitaines sur vingt-deux.

À un an des élections législatives, le président est contraint de tenter un nouveau redressement. Il nomme le 2 avril 1992 Pierre Bérégovoy à la tête d'un gouvernement dans lequel les proches du président sont toujours plus nombreux. Bernard Tapie fait son entrée comme ministre de la Ville, poste qu'il devra très vite abandonner du fait d'une inculpation judiciaire. La popularité du Premier ministre va assez rapidement s'effondrer. La personnalité de Pierre Bérégovoy, qui avait jusque-là toujours été assez forte d'après les enquêtes d'opinion, ne suffit pas à rétablir la confiance des Français dans le pouvoir socialiste. Il va en plus être suspecté d'avoir reçu de l'argent dans des conditions douteuses d'un ami du président. Le climat politique des derniers mois qui précèdent les élections législatives de 1993 est délétère et traduit une forte volonté de changement politique. Il est renforcé par les difficultés économiques.

La croissance n'est pas au rendez-vous et le chômage progresse très fortement. Des conflits sociaux se développent : nouveau conflit des infirmières et agitation paysanne à l'automne de 1991, conflit des dockers, puis des chauffeurs routiers qui bloquent les communications pour les grands départs en vacances du début de juillet 1992. La même année est marquée par l'affaire du sang contaminé par le virus du sida : on avait continué pendant quelques mois en 1985 à distribuer du sang dont on savait qu'il pouvait être contaminé, faute d'avoir été chauffé selon un procédé américain connu et disponible à l'époque des faits. Plusieurs responsables de la transfusion sanguine et de la Direction de la santé sont condamnés par les tribunaux. Laurent Fabius, Premier ministre à l'époque des faits, Georgina Dufoix qui était sa ministre des Affaires sociales, et Edmond Hervé, son secrétaire d'État à la Santé, sont accusés de non-assistance à personne en danger. L'affaire fait beaucoup de bruit et contribue à donner une image d'irresponsabilité et d'incompétence des hommes politiques. D'autant plus que dans le même temps des personnalités politiques de gauche ou de droite continuent à être mises en cause dans des affaires financières.

L'année 1992 est aussi marquée par l'adoption du traité de Maastricht. Les douze avaient trouvé un accord de relance de la construction européenne qui prévoyait une Union économique et monétaire, impliquant un rapprochement des économies et débouchant à terme sur la création d'une monnaie unique. Le traité instituait aussi une citoyenneté européenne. François Mitterrand fait de ce sujet le dernier grand chantier de son second septennat. Le traité divise fortement le R.P.R., Philippe Seguin prenant la tête de l'opposition à ce traité, appuyé par Charles Pasqua et Philippe de Villiers (pour l'U.D.F.). Le président choisit de faire ratifier le traité par voie référendaire plutôt que par un vote des parlementaires. Les sondages donnaient le oui gagnant avec 65 p. 100 des suffrages en juin 1992, au moment où la voie référendaire est choisie. Mais le débat public fait monter les inquiétudes et le discrédit du pouvoir socialiste joue en faveur d'un non qui exprime une sanction du pouvoir. Certains sondages donnent le non gagnant fin août. Le 20 septembre, l'abstention n'est pas trop élevée (30,3 p. 100) ; mais le oui l'emporte avec seulement 51 p. 100 des suffrages. C'est surtout la France favorisée qui a approuvé le traité alors que les catégories en difficulté économique et sociale l'ont rejeté.

Seconde cohabitation avec Édouard Balladur

Les élections législatives de mars 1993 sont conformes à la déroute annoncée des socialistes, la gauche ne totalise qu'environ 30 p. 100 des suffrages et la droite 44 p. 100, les écologistes étant à près de 11 p. 100 et l'extrême droite à 12,7 p. 100. La nouvelle majorité (R.P.R., U.D.F. et divers droite) dispose de 474 sièges sur 577. Jacques Chirac, voulant se présenter à l'élection présidentielle de 1995, ne souhaite pas redevenir Premier ministre. François Mitterrand nomme donc Édouard Balladur, qui avait été le ministre de l'Économie et des Finances de la première cohabitation et qui avait souvent inspiré la politique du gouvernement. Il constitue un gouvernement ramassé avec une volonté d'union de la majorité : l'U.D.F. y est très bien représentée. Le Premier ministre va avoir en permanence une cote de popularité élevée.

Les premiers mois du gouvernement sont considérés comme un succès. Le Premier ministre fait adopter un plan de redressement économique et social ; il lance un grand emprunt public auquel de nombreux Français disposant de liquidités vont souscrire, il reprend les privatisations ; il joue un rôle actif dans la négociation d'un accord de commerce international et parvient à y faire prévaloir certaines priorités françaises ; il évite une dévaluation du franc en faisant accepter un élargissement des marges de fluctuation entre les monnaies européennes. Malgré une très forte récession et un accroissement continu du chômage qui atteint 3,4 millions en janvier 1994, sa politique est plutôt considérée comme une réussite. L'année 1994 marque d'ailleurs une reprise de la croissance qui ne fait pourtant que très lentement sentir ses effets sur le niveau de l'emploi.

Une première difficulté importante se présente pour le gouvernement avec le vote d'une modification de la loi Falloux de 1850. Cette loi limitait à 10 p. 100 le pourcentage de l'aide des collectivités locales à la construction des écoles privées ; elle est modifiée à l'instigation des militants de l'enseignement libre qui voulaient faire sauter ce verrou financier. Mais la nouvelle loi est annulée par le Conseil constitutionnel et une manifestation laïque de grande ampleur – entre 500 000 et un million de personnes rassemblées – est organisée en janvier 1994. Le gouvernement préfère arrêter le processus et ne pas présenter un nouveau texte devant l'Assemblée.

Un autre dossier met le gouvernement en difficulté un mois plus tard, celui du Contrat d'insertion professionnelle (C.I.P.) : ce dispositif vise des jeunes sans emploi depuis six mois, qui pourront être embauchés au-dessous du S.M.I.C. mais auront droit à une formation pour 20 p. 100 de leur temps de travail. Ce système est très vite considéré comme un « S.M.I.C.-jeune » pour des étudiants ayant déjà une qualification professionnelle reconnue. Il donne lieu à d'imposantes manifestations et le gouvernement préfère retirer son projet plutôt que de laisser s'envenimer la protestation sociale.

Édouard Balladur mène en fait une politique pragmatique, cherchant à négocier et à convaincre, cédant assez facilement devant les conflits sociaux. Les affaires n'épargnent pas ses ministres dont trois sont successivement mis en examen et doivent démissionner : Alain Carignon, Gérard Longuet et Michel Roussin. La cote de popularité du Premier ministre n'en reste pas moins positive jusqu'au bout et il peut donc décider de se présenter à l'élection présidentielle en défiant son « ami de trente ans », Jacques Chirac, président du R.P.R.

(Voir également FRANCE, chronologie contemporaine)

—  Pierre BRÉCHON

Bibliographie

L'Année politique, économique et sociale, éd. Événements et tendances, un volume annuel de 1981 à 1995

J.-J. Becker, Crises et alternances. 1974-1995, coll. Points-Histoire (Nouvelle histoire de la France contemporaine no 19), Seuil, Paris, 1998

S. Berstein & P. Milza, Histoire de la France au XXe siècle. t. 5 : De 1974 à nos jours, Complexe, 2e éd., Paris, 2006

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P. Bréchon, La France aux urnes. Soixante ans d'histoire électorale, La Documentation française, 4e éd., Paris, 2004 ; Les Présidentielles. Élire un président sous la Ve République, Aubanel, Paris, 2007

P. Bréchon dir., Les Élections présidentielles en France. Quarante ans d'histoire politique, La Documentation française, Les Études, Paris, 2002

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J.-M. Colombani & H. Portelli, Le Double Septennat de François Mitterrand. Dernier inventaire, Grasset, Paris, 1995

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J. Massot, Alternance et cohabitation sous la Ve République, La Documentation française, 1997.

Écrit par :

  • : professeur émérite de science politique à Sciences Po Grenoble, chercheur au laboratoire Pacte (UMR 5194, CNRS/ université Grenoble Alpes/Sciences Po Grenoble)

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Pierre BRÉCHON, « CINQUIÈME RÉPUBLIQUE - Les années Mitterrand (1981-1995) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 mai 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/cinquieme-republique-les-annees-mitterrand-1981-1995/