SCIENCESScience et christianisme

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Les scientifiques d'aujourd'hui s'étonnent souvent du temps qu'il a fallu pour découvrir des vérités scientifiques qui leur paraissent évidentes ; et ils expliquent volontiers cette lenteur par un obstacle extérieur, en l'occurrence la pensée chrétienne et l'autorité des Églises. C'est oublier d'abord que le christianisme et la science ont participé de la même évolution des idées et des mentalités et que l'on attribue souvent au christianisme des attitudes mentales qui sont simplement celles d'une époque. Il a même pu arriver que les autorités religieuses soient plus « rationalistes » que l'opinion du temps, par exemple à propos de la magie et de l'astrologie au Moyen Âge et à la Renaissance. C'est oublier aussi que ce que nous appelons « science » aujourd'hui n'existe pas avant le xviie siècle, sauf peut-être pour les mathématiques. Ce que l'on trouve, de l'Antiquité à la Renaissance, ce sont des « philosophies naturelles », où la connaissance de la nature est étroitement liée à des préoccupations métaphysiques. C'est d'une transformation de la pensée occidentale, y compris de la pensée religieuse, qu'est née la science classique. Et, surtout, c'est seulement au xixe siècle que la science a acquis le formidable pouvoir intellectuel et social qu'elle possède aujourd'hui. C'est alors qu'elle s'est posée en rivale des Églises chrétiennes, et c'est alors qu'est né le mythe du conflit nécessaire entre le christianisme et la science.

Cependant, les exigences d'une pensée rationnelle, libre de tout dogme religieux, avaient été pleinement exprimées par la philosophie grecque. Pour les premiers Pères de l'Église, le problème fut de concilier ces exigences, dont ils reconnaissaient la validité, avec la lettre du texte biblique, source de la Révélation chrétienne. Considérant que la raison humaine est, elle aussi, un don de Dieu, ils le firent avec beaucoup de liberté d'esprit, et souvent avec beaucoup d'audace. À partir de saint Augustin (354-430), il fut généralement admis que l'on devait recourir à des interprétations « spirituelles » ou « allégoriques » de la Bible chaque fois qu'il y avait conflit entre la lettre du texte et les certitudes de la raison naturelle. Cette tradition permit d'intégrer à l'enseignement chrétien une grande partie de la science grecque. Elle permit surtout aux quatre derniers siècles du Moyen Âge d'être une période d'activité intellectuelle intense. Cependant, la science médiévale n'est pas la science moderne. Comme la science grecque, dont elle est nourrie, elle est partie intégrante d'une philosophie de la nature. Elle est aussi contemplation de la nature ; et le développement des techniques, si important au Moyen Âge, ne lui doit pratiquement rien. Elle est une science gratuite et qui ne se sent pas humiliée d'être « la servante de la théologie », car, en étudiant la nature, c'est de l'œuvre même de Dieu qu'elle découvre les merveilles.

De Copernic à Newton

À partir du xve siècle, l'humanisme puis la Renaissance bouleversèrent le paysage intellectuel européen. Il y eut, certes, un néopaganisme et une philosophie panthéiste très éloignés de la pensée chrétienne. Mais la rupture avec la scolastique médiévale se fit surtout au nom d'une nouvelle sensibilité religieuse et de la philosophie platonicienne. La science moderne, comme la Réforme protestante, plonge ses racines dans ce bouillonnement d'idées philosophico-religieuses. En médecine et en chimie, le platonisme et le néoplatonisme suscitèrent une philosophie mystique de la nature, dont le médecin allemand Paracelse (1493-1541) est le meilleur représentant. Rejetant le rationalisme païen d'Aristote, cette philosophie considérait que l'expérience et la prière permettaient seules la découverte de la nature des choses. Ailleurs, et d'abord en cosmologie, la renaissance du platonisme et de l'antique philosophie pythagoricienne imposa l'idée que les mathématiques étaient la vraie clé de la connaissance du monde, car le Créateur était le suprême Géomètre. C'est l'harmonie des nombres et des figures géométriques qu'il s'agissait de découvrir, et surtout dans la structure du cosmos. Et l'ordre du monde visible devait révéler l'ordre du monde spirituel. Dès la fin du xve siècle, les philosophes platoniciens placent le Soleil au centre du ciel parce qu'il est l'image visible de Dieu.

En 1543, Nicolas Copernic (1473-1543) présente un nouveau système du monde qui place le Soleil au centre du cosmos et fait tourner la Terre autour de lui, avec les autres planètes. Les irrégularités des mouvements planétaires disparaissent, au moins théoriquement, et l'ordre des cieux est pleinement soumis à la pure géométrie des sphères. C'est cette harmonie géométrique qui, à la fin du siècle, séduisit Kepler (1571-1630), alors étudiant en théologie à l'université luthérienne de Tübingen. Devenu astronome et copernicien, Kepler poussa à l'extrême cette recherche de l'harmonie géométrique du cosmos, où il retrouvait même l'image de la sainte Trinité. Et c'est dans cette recherche qu'il établit les trois lois fondamentales des mouvements planétaires, à partir desquelles Newton devait construire sa mécanique céleste.

Cependant, l'héliocentrisme contredisait à la fois Aristote, la Bible et le sens commun. Copernic savait que Luther l'avait traité de fou, et le théologien luthérien Osiander avait jugé prudent d'ajouter au livre de Copernic une préface où il expliquait que l'ouvrage présentait seulement un modèle mathématique, et non la structure réelle du monde. À la fin du siècle, l'astronome danois luthérien Tycho Brahe (1546-1601) avait préféré laisser la Terre au centre du monde. Le Soleil tournait autour d'elle et les autres planètes tournaient autour du Soleil. Toutes ces prudences s'expliquent pa [...]

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  • : professeur d'histoire des sciences à l'université de Paris-I, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Jacques ROGER, « SCIENCES - Science et christianisme », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sciences-science-et-christianisme/