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Le moi et l'histoire de la philosophie

Les Anciens : l'exemple de Plotin

Les Anciens se passaient de la notion du moi, non par ignorance de la psychologie (et moins encore de la morale), mais parce que la psychologie qu'ils élaboraient se reliait à une cosmologie, à une ontologie qui étudiaient l'organisation universelle et qui situaient l'homme, à son rang, dans l'ordre total. Résumé de l'univers, microcosme, l'homme n'était qu'en apparence privilégié. Il l'était comme être du milieu, comme charnière entre le monde des corps et celui des « réalités divines » (les intelligibles). Mais, justement, connaissant les deux et ne pouvant se connaître qu'à partir des deux, il se bornait à tenter d'expliquer ce qui l'explique, ce qui, même récapitulé en lui, n'en est pas moins plus vaste et plus profond. Il se voyait à mi-hauteur de l'échelle des êtres, et il ne tirait sa valeur que du niveau et de l'office qui lui étaient dévolus dans la hiérarchie globale : façon non équivoque de le faire rentrer dans un tout, de le ployer à la loi du tout. Son intériorité venait de l'immanence de cette loi en lui et de son aptitude à l'épeler, non d'une rentrée en soi, ni même d'une maîtrise de soi, si elles n'eussent correspondu à la teneur de cette loi.

Il est significatif que l'âme intellectuelle chez Aristote se définisse non par le pouvoir de dire je, mais par la capacité de devenir toute chose, en vertu de la double appartenance signalée, de la situation intermédiaire qui était celle de l'animal raisonnant.

Il est significatif aussi que la connaissance de soi, vantée par Socrate, n'importe en philosophie aucun narcissisme, aucun psychologisme, qu'elle inaugure au contraire la chasse à l'idée, à l'essence, à l'universel, dont Platon ne sort victorieux (avant d'échapper à des difficultés nouvelles) que grâce à sa réflexion sur la géométrie, à sa découverte des invariants de pensée, des rapports immuables.

Plus significatif encore le cas de Plotin, en qui se ramasse presque intégralement la philosophie grecque (platonisme, aristotélisme, stoïcisme). Il ajoute une mystique à sa critique, comme Platon avait ajouté une érotique à sa dialectique. Il introduit une « anabase de l'âme », une « conversion ». Mais cette remontée n'est aucunement l'histoire d'une âme et ce retour n'évoque celui d'Ulysse qu'en hommage à Homère. Ils n'ont rien d'une « odyssée de la conscience », ni même d'une « phénoménologie de l'esprit ». Car ils ne passent ni par des aventures dramatiques, ni par des illustrations typologiques. Ils ne sont commandés, très strictement, que par la loi du tout, par la réintégration objective et méthodique de la partie dans le tout. L'exemple de Plotin est même tout à fait topique. Voici pourquoi.

Il l'est parce que Plotin prend en thème un soi ou un lui, parfois un nous (première personne du pluriel), qu'on risque de forcer, de fausser, de moderniser, en le traduisant par un moi, même si le pronom réfléchi autos est d'usage indéterminé, omnipersonnel, et même si Plotin, à de rares occasions, médite en solitaire, parle en son nom, soliloque en disant je. Le plus révélateur est que ce soi ou ce lui, ce nous, ce moi, n'entre en scène que pour se trouver des limites qu'il ne trouve pas. Toutes ses tentatives pour se borner, se fixer, s'arrêter échouent. Impossible de « délimiter le soi », de décréter qu'il « s'étend jusqu'à un point » (de dire : « jusque-là c'est moi », traduit E. Bréhier). Finalement, le soi, le moi, c'est le tout, c'est l'être universel : affirmation maintes fois répétée. Quand le soi a compris qu'il est fondamentalement le tout, la destruction des pronoms personnels est consommée. « Le moi et le toi, écrit Plotin, le « je suis tel » que tu prononçais par attacheme [...]

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Écrit par :

  • : ancienne élève de l'École normale supérieure, agrégée de l'Université
  • : professeur de philosophie à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

Catherine CLÉMENT, Henry DUMÉRY, « MOI », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 07 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/moi/