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MODÈLE

Le langage de la philosophie aiderait peu à éclairer l'origine de la notion de modèle, qui a reçu un emploi très large dans la méthodologie des sciences. Cette origine est technologique : le modèle est d'abord la «  maquette », l'objet réduit et maniable qui reproduit en lui, sous une forme simplifiée, « miniaturisée », les propriétés d'un objet de grandes dimensions, qu'il s'agisse d'une architecture ou d'un dispositif mécanique ; l'objet réduit peut être soumis à des mesures, des calculs, des tests physiques qui ne sont pas appliqués commodément à la chose reproduite. De là, le terme a acquis une vaste portée méthodologique, pour désigner toutes les figurations ou reproductions qui servent les buts de la connaissance.

Il n'est pas nécessaire de remonter au sens platonicien, où le modèle était le «  paradigme », la forme idéale sur laquelle les existences sont réglées : à ce sujet il y a un paradoxe qui fait que le modèle technique inverse la situation du modèle platonicien, puisqu'il est réalisation concrète au lieu d'être idée réalisable. Toutefois, la complexité de l' épistémologie autorise les glissements du sens. Il n'est pas interdit de concevoir que l'opération qui extrait d'une situation une figure de celle-ci permet en retour de fixer un type idéal et fournit un paradigme pour la reconstruction de cette situation. Ainsi, la physique de l'atome s'est développée autour du « modèle de Bohr », qui était d'abord une manière de schématiser les propriétés électriques de l'élément physique, d'unifier les effets spectraux des radiations qu'il émet. Au mieux, le modèle, dans les sciences évoluées, sert à fixer les lois sur un objet bien structuré, et cette fixation favorise à son tour la conception et l'expérimentation : les deux sens majeurs du terme de modèle, qui est une figuration et en même temps un schéma directeur, se recoupent et se conjuguent plus ou moins.

Quoi qu'il en soit, la doctrine de la science et de la technologie oblige à suivre les modèles dans la complexité de leurs types et dans la variété de leurs usages. Le modèle peut être une matérialisation des énoncés de la science dans un objet concret, presque autonome, que l'intuition ou la pensée ont des facilités pour cerner : la mécanique élémentaire réalisait les relations physiques dans des collections de particules auxquelles on assignait une forme et un mouvement pour mieux comprendre leurs interactions. Le modèle peut être aussi une transcription abstraite, mais contrôlée par la pensée logique et mathématique, d'une réalité concrète, empirique, dont l'étude directe ne donnerait que des relations approximatives. Ainsi l'économiste, le sociologue, le biologiste se donnent des « modèles théoriques » des faits qu'ils décrivent. Par exemple, l'économiste considère les décisions d'un « agent parfait » utilisant les informations selon le calcul des intérêts, et il peut remplacer les composantes d'une situation de concurrence par un « jeu stratégique », dans lequel chaque partenaire opère selon des matrices mathématiques de gains et de pertes. Il arrive enfin que le modèle participe de ces deux natures, qu'il soit prélevé sur un domaine d'objets particuliers et qu'il serve de fixateur pour les lois d'un autre domaine. C'est ce qui se produit quand on emprunte à une science déjà bien élucidée des modèles qui sont pris comme des « analogues » des propriétés étudiées par une science moins élaborée et permettent de prospecter les faits et les lois de celle-ci. Ainsi on a utilisé les lois des condensateurs électriques, en mettant en valeur des facteurs comme la différence de potentiel entre les pôles et la résistivité des milieux intermédiaires, pour interpréter certains des effets de la conductivité des membranes organiques, qui s'expriment dans[...]

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Écrit par

  • : membre de l'Académie des sciences morales et politiques, professeur à l'université de Paris-IV-Sorbonne
  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études
  • : ingénieur général des Mines, ancien directeur du service de la carte géologique de France
  • : maître de recherche au C.N.R.S.
  • : membre de l'Académie des sciences
  • : professeur à l'université des sciences humaines, lettres et arts de Lille
  • : professeur de psychologie à l'université de Paris-VIII
  • : directeur de recherche au C.N.R.S.

Classification

Pour citer cet article

Raymond BOUDON, Hubert DAMISCH, Jean GOGUEL, Sylvanie GUINAND, Bernard JAULIN, Noël MOULOUD, Jean-François RICHARD et Bernard VICTORRI. MODÈLE [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Article mis en ligne le et modifié le 14/03/2009

Médias

<it>Le Peintre et son modèle</it>, Kitagawa Utamaro - crédits :  Bridgeman Images

Le Peintre et son modèle, Kitagawa Utamaro

Notre-Dame de Paris, les voûtes - crédits : Peter Willi/  Bridgeman Images

Notre-Dame de Paris, les voûtes

Autres références

  • ANALOGIE

    • Écrit par , et
    • 10 427 mots
    ...respectifs des aspects communs et des dissemblances entre les caractéristiques des systèmes comparés. Les considérations qui précèdent montrent que tout modèle d'interprétation théorique, formalisé ou non, correspond déjà en fait à une analogie entre système signifié et système signifiant. Le problème n'est...
  • ARCHÉTYPE

    • Écrit par
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    On appelle archétype un modèle idéal, un type suprême ou un prototype : dans ce sens, les Idées chez Platon sont le modèle en même temps que le fondement des choses. Bien d'autres philosophes (Malebranche, Berkeley, mais aussi Locke et Condillac) ont parlé d'archétypes. Cependant, c'est un psychanalyste,...

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