CRÉATION LITTÉRAIRE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Genèse du mythe, génie du lieu

Il est banal de dire que les « lieux » littéraires sont devenus des lieux sacrés. À jamais le modeste chemin qui mène aux Charmettes et ses pervenches printanières ont pris, grâce aux Confessions, l'ampleur d'une route et de stations de pèlerinage. Ce lac près d'Aix-les-Bains que Lamartine, lors d'un très bref séjour, a immortalisé dans un célèbre poème rejoint la rive de l'Arno à jamais fixée par la rencontre de Béatrice. L'idéal classique avait bien souligné, dans la règle de l'unité de lieu, l'importance pour ainsi dire incantatoire du topos. Mais Macbeth, La Tempête, Hamlet ou Le Roi Lear peuvent-ils dresser leur transcendance tragique sans la lande et les antres de sorcières, sans l'île déserte, la terrasse d'Elseneur, la désolation déjà en soi catastrophique des paysages maudits où erre l'infortuné roi fou ? Il ne s'agit pas du tout d'une émanation réaliste de l'œuvre à partir de la description géographique. Tout au contraire, il faut, plus que jamais, revenir à une espèce de Rezeptionstheorie : ce n'est pas la Provence qui « inspire » l'œuvre de Mistral, celles de Giono ou de Bosco, ce sont au contraire Mireille – renforcée par l'opéra et les livrets de L'Arlésienne ou de Mireille –, Le Mas Théotime ou Regain, sans oublier les Lettres de mon moulin, qui ont érigé une Provence légendaire. Que l'origine « provençale » des auteurs ne fasse pas illusion : le mythe que crée leur œuvre, ce mythe d'un régionalisme puissant jusqu'à la sécession linguistique des félibres est créé de toute pièce aussi certainement que la Calédonie des poèmes ossianesques, l'Espagne de Mérimée ou de Montherlant, l'Alsace d'Erckmann et Chatrian, la Sologne d'Alain Fournier, la Lorraine de Barrès. Ce sont les romans et les poèmes qui « inventent » les paysages de l'âme. Ernst Benz, partant d'une réflexion sur le « paysage culturel » de Pétrarque, montre bien que, dans les paysages et les hauts lieux littéraires et religieux tels que Montserrat, San Francisco, le mont Athos, le Grand Canyon ou Sakurashima, c'est l'investissement affectif, culturel, légendaire qui choisit, crée, prône le paysage. Nous avions proposé naguère le terme de « décor mythique » pour exprimer cet impératif créateur de l'écriture littéraire qui privilégie tel ou tel regard sur les espaces et sur les choses. Nous montrions alors comment Stendhal privilégie, pour exalter tel ou tel sens de l'œuvre, soit un « portant épique », soit un « portant mystique » du décor : portants qui vont situer, dans La Chartreuse de Parme, une Italie imaginaire, mais qui n'en viennent pas moins soit des souvenirs d'enfance de Beyle lors de ses séjours bénis près des luoghi ameni aux confins de la Savoie et du Dauphiné, soit des lectures de l'Arioste et du Tasse... La prégnance créatrice de l'œuvre est si forte que l'on peut dire de la littérature ce que Malraux dit de la peinture : « On ne peint pas d'après la nature, mais d'après la peinture. » Autrement dit, toute une géographie littéraire – à laquelle n'échappe pas la géographie tout court ! – est créée, quelquefois de toutes pièces, comme l'Afrique de Raymond Roussel ou la Comté et le Mordor de Tolkien, par l'œuvre littéraire, ou plus haut encore dans le temps par le récit religieux. Que seraient Jérusalem, la Galilée, la Judée, la Palestine sans l'immense image créatrice lancée par la Bible, reprise de siècle en siècle par l'écriture de saint Bernard, de Jean de la Croix, de Racine, de Hugo ou de Thomas Mann ? Pour en revenir à notre exemple stendhalien, rappelons que l'écrivain éprouve le besoin d'un changement de décor – tout comme le dramaturge ou le librettiste tant envié par Beyle chaque fois que le sens du récit et ses harmoniques esthétiques changent de tonalité. C'est ainsi que, dans La Chartreuse de Parme, l'on passe d'un décor de plein air, de vastes espaces et finalement du champ de bataille de Waterloo, ouverts chaque fois qu'il s'agit d'exalter l'allégro de l'aventure héroïque de Fabrice, à leur contraire : le « portant mystique du décor » est dressé à l'instant où le héros change de visage – de persona serait mieux dire – et se convertit à l'intimité de l'amour. Alors le récit crée cette terrible et enivrante « prison heureuse », Spielberg inspiré des mystères d'Égypte, des secrets du château Saint-Ange, et qui ira se répétant dans [...]

Stendhal

Photographie : Stendhal

Le romancier et essayiste français Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842). Estampe contemporaine d’après une peinture de Johan Olaf Södermark (1790-1848). 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

Afficher

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 18 pages

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Médias

Stendhal

Stendhal
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Thomas Mann

Thomas Mann
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

photographie

William Faulkner

William Faulkner
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Afficher les 3 médias de l'article

Écrit par :

Classification

Autres références

«  CRÉATION LITTÉRAIRE  » est également traité dans :

ART (Aspects esthétiques) - La contemplation esthétique

  • Écrit par 
  • Didier DELEULE
  •  • 3 639 mots

Dans le chapitre « Catharsis et dialogue »  : […] À travers l'expérience ek-statique du détachement de l'âme du corps – expérience issue des rites dionysiaques – se sédimente, au fil de la tradition orphico-pythagoricienne, une certaine signification de la notion de catharsis, et c'est en fait comme purification morale et intellectuelle seulement possible au niveau du dialogue que la catharsis inaugure, chez Platon, le discours philosophique. Te […] Lire la suite

ART & MATHÉMATIQUE

  • Écrit par 
  • Georges CHARBONNIER
  •  • 4 442 mots

Il semble bien que l'activité mathématique a toujours sous-tendu la création artistique, tout d'abord en ignorance de cause, puis intuitivement, enfin consciemment. Et, plus directement encore, à des fins heuristiques. Dès les premiers essais de représentation de l'animal et du corps humain, l'homme a été aux prises avec l'idée simple de symétrie. Les premières représentations de l'animal concerne […] Lire la suite

ART POUR L'ART

  • Écrit par 
  • Florence FILIPPI
  •  • 1 088 mots

L'histoire littéraire tend à confondre l'art pour l'art et le cénacle poétique constitué autour de la revue Le Parnasse contemporain (1866) et consacré près de trente ans plus tard, en 1893, par la parution des Trophées de José Maria Heredia. Pourtant, l'idée que l'œuvre d'art n'a d'autre fin qu'elle-même est une préoccupation centrale des théories esthétiques du xix e  siècle, qui dépasse lar […] Lire la suite

ARTS POÉTIQUES

  • Écrit par 
  • Alain MICHEL
  •  • 5 918 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Une synthèse essentielle : Baudelaire »  : […] En écrivant l' Art romantique , en affirmant que la poésie doit être à la fois liée à la vie moderne et au beau idéal, Baudelaire définit un programme qu'il accomplit exactement, alors que ses contemporains versent tantôt dans le culte parnassien de la plastique tantôt dans le mépris du style. Mais surtout il écrit les Correspondances et réalise ainsi l'intuition de Jouffroy selon laquelle la po […] Lire la suite

BACHELARD GASTON (1884-1962)

  • Écrit par 
  • Jean-Jacques WUNENBURGER
  •  • 3 479 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Une exploration de l’imaginaire »  : […] Il reste que cette voie de la philosophie des sciences, qui a pris part aux controverses les plus fondamentales avant 1950, ne comble pas Bachelard. Encouragé par des collègues comme Gaston Roupnel, historien des campagnes françaises, à l’université de Dijon, il ne parvient plus à négliger dans son travail académique ce qui l'habite et l'anime en profondeur : l'imagination rêveuse au contact de la […] Lire la suite

BAKHTINE MIKHAÏL MIKHAÏLOVITCH (1895-1975)

  • Écrit par 
  • François POIRIÉ
  •  • 1 060 mots

Né à Orel (Russie) dans une famille de vieille noblesse dont plusieurs membres illustrèrent l'histoire et la culture russes, Mikhaïl Bakhtine fait ses études secondaires au lycée d'Odessa. En 1913, il entre à la faculté d'histoire et de philologie de l'université de Novorossiisk (aujourd'hui université d'Odessa) qu'il quitte ensuite pour celle de Saint-Pétersbourg, où enseignaient notamment l'hell […] Lire la suite

ARTS POÉTIQUES, notion de

  • Écrit par 
  • Filippo D' ANGELO
  •  • 1 341 mots

On désigne par l'expression « art poétique » les textes qui élaborent une doctrine à la fois descriptive et prescriptive de la création littéraire. L'adjectif « poétique » ne renvoie donc pas ici au genre de la poésie lyrique, comme sa signification courante pourrait le laisser croire, mais à une conception générale de la littérature. […] Lire la suite

CRITIQUE LITTÉRAIRE

  • Écrit par 
  • Marc CERISUELO, 
  • Antoine COMPAGNON
  •  • 12 912 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « La critique créatrice »  : […] Comme la philologie, la critique créatrice est apparue avec le romantisme. L'apologie de l'intuition et de l'empathie, déjà présente chez Herder, était alors dirigée contre le rationalisme classique, non pas contre la critique historique. Il s'agissait de contempler chaque œuvre dans son unicité. Goethe réclamait une « critique des beautés », productive et non destructive. Baudelaire insiste sur […] Lire la suite

L'ESPACE LITTÉRAIRE, Maurice Blanchot - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Didier CAHEN
  •  • 1 257 mots

Dans le chapitre « Le temps de l'œuvre »  : […] Le livre se compose de sept essais d'inégale longueur et de quatre annexes qui reprennent, en une sorte de mise à l'épreuve immédiate, quelques-uns des principaux motifs développés dans le corps principal de l'ouvrage : la solitude, l'imaginaire, la nuit... Le chemin proposé est très clairement lisible : approches de l'espace littéraire, descriptions de son improbable foyer, retours sur l'expérien […] Lire la suite

FOUS LITTÉRAIRES

  • Écrit par 
  • Jean-Jacques LECERCLE
  •  • 5 640 mots

Dans le chapitre « Génie et folie »  : […] L'expression « fou littéraire » a son origine dans le mythe de la parenté entre le génie et la folie. C'est le psychiatre et criminologiste italien Lombroso qui en a donné la formulation la plus claire, dans L'Homme de génie (traduit en 1899) : la folie génère et nourrit le génie. Derrière cette tentative, sinon de psychiatriser la création littéraire, du moins de faire sortir la psychiatrie du […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Gilbert DURAND, « CRÉATION LITTÉRAIRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/creation-litteraire/