VALEURS, philosophie

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Valeur et économie

L'extension triomphante de l'économie de marché a suggéré un concept unifié de valeur, la valeur d'échange. Contrairement à la valeur d'usage, qui tient à la spécificité des objets et à ce qu'on peut en faire, mais qui ne permet guère de comparaisons entre deux usages – par exemple entre labourer la terre et écrire des poèmes, entre la charrue et la plume et le papier –, la valeur d'échange tient à la rencontre entre l'offre et la demande. Comme la demande est liée substantiellement aux désirs des consommateurs et l'offre aux capacités de production et de service, il suffit de se limiter aux offres possibles pour que le rapport entre les deux soit défini universellement. Mais cette notion économique de valeur ne peut traiter, et encore de façon réductrice, que de ce qui s'échange. Or, les différentes valeurs elles-mêmes semblent justement résister à cette loi de l'échange.

L'utile et la préférence

Même si toutes les valeurs ne sont pas comparables, toute visée de valeur positive implique que l'on préfère une situation où la valeur est satisfaite à celle où elle ne l'est pas. Il semble donc possible de ramener les valeurs à une théorie des préférences révélées par nos choix. Ainsi Ehrenfels, à la suite de Menger, proposait de fonder la valeur sur le désir, qui lui-même définirait l'utilité. Finalement, on en est arrivé à une conception purement ordinale de l'utilité. Supposons que j'aie le choix entre plusieurs actions, qui chacune donne lieu à une conséquence différente. Je choisirai les actions selon leur « utilité ». Mais qu'est-ce que cette « utilité » ? Je dois d'abord pondérer les conséquences par les probabilités de succès de mes actions. J'ai par ailleurs en tête l'ordre de préférences selon lequel je range les conséquences. Les « utilités » ne sont alors que les coefficients qui me permettent, une fois les conséquences pondérées par ces coefficients et ces probabilités, de rester cohérent dans mes choix d'actions avec mon ordre de préférences. Ce dispositif permet à la théorie de la décision de rester formelle, indépendante des contenus. Elle se borne à définir quel choix serait rationnel, une fois un ordre de préférences donné. On est donc en présence d'une théorie relativiste, qui n'a pas besoin de fixer un repère extérieur aux agents. On pourra bien vouloir rationaliser le choix des préférences (imposer de préférer un bien commun au bien purement individuel, par exemple). Mais il ne s'agit encore là que d'une préférence. La théorie du choix rationnel nous impose seulement de rester cohérent avec notre ordre de préférences, et en particulier, si nous en changeons dans le temps, d'avoir prévu ce changement et de l'avoir intégré dans un ordre plus global. Une fois les agents supposés rationnels, la notion de valeur sera définie en faisant la théorie de leurs actes d'échange. Là encore, on échappe à toute valeur qui tienne à un contenu.

La théorie de la décision

Cependant, la valeur d'échange n'est pas en rapport direct avec le prix constaté effectivement sur le marché. D'une part, la valeur est définie de manière ordinale et relative, alors que le prix est quantitatif et a une apparence absolue. D'autre part, la valeur ne se révèle que dans les conditions d'un marché de libre concurrence, où tous les arbitrages qui corrigent les disparités locales dues à des imperfections dans l'information des vendeurs ou des acheteurs auraient été rendus. On aura donc beau jeu de relever qu'un tel marché n'existe pas, et que les valeurs ne se révèlent jamais. Mais on pourrait répondre que disposer d'un tel idéal permet au moins de savoir dans quel sens orienter les approximations que nous pouvons produire à partir de lui. Une critique interne de la théorie posera d'autres problèmes : si les agents sont plus sensibles à des incitations à court terme qu'à des incitations à long terme, il se peut, comme l'explique Ainslie, qu'ils doivent faire des choix désastreux sur le long terme. La théorie devrait alors nous inciter à choisir le long terme, mais comment peut-elle avoir cette efficace puisqu'elle admet l'arbitraire de nos préférences ? De plus, si nous suivons une rationalité maximisatrice individuelle, y compris dans des domaines où nous n'agissons pas tout seuls, mais en fonction de l'action des autres, nous manquer [...]

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Pour citer l’article

Pierre LIVET, « VALEURS, philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/valeurs-philosophie/