TRAGÉDIE

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La tragédie naît en Grèce au vie siècle avant J.-C., mais c'est à Athènes, au cours du ve siècle, qu'elle trouve sa forme littéraire achevée. Les œuvres tragiques qui nous sont parvenues et que les Grecs nous ont transmises parce qu'ils les jugeaient dignes d'être conservées (trente-deux pièces sur les quelque trois cents qu'avaient, à eux seuls, composées les trois plus grands poètes tragiques de l'époque : Eschyle, Sophocle et Euripide), toutes ces œuvres ont été produites en moins de soixante-dix ans (470-404). Cette brusque et puissante éclosion, ce déclin rapide soulignent le double caractère du phénomène tragique en Grèce : c'est une invention, dès l'abord, si neuve et si complète qu'il est vain de vouloir en chercher l'origine dans d'anciens rituels religieux ; c'est aussi un moment historique, étroitement localisé dans l'espace et le temps, lié à des conditions sociales et mentales très particulières. La tragédie marque un tournant : elle innove, et de façon radicale, dans le domaine des institutions sociales, des formes d'art, de l'expérience humaine. Fondation des concours tragiques, avènement d'un nouveau genre littéraire, émergence d'une conscience tragique, telles sont en effet les trois faces d'une seule et même réalité que les Grecs ont, au sens propre, inventée.

La tragédie française a connu son âge d'or au xviie siècle. C'est qu'apparemment les conditions politiques, sociales et spirituelles étaient alors éminemment favorables à un spectacle précisément ordonné autour du prince ou du grand capitaine, impliquant les deux convictions complémentaires de l'existence d'un ordre du monde intangible et du droit de l'homme à l'affirmation de soi dans un acte libre. Attachée d'autre part à toutes les formes de l'art qui intéressent une collectivité et dont les manifestations la rassemblent, la société des honnêtes gens, sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, semble mûre pour la cérémonie théâtrale et désireuse de se redécouvrir à travers elle.

Depuis le début du xxe siècle, le théâtre occidental est hanté par la volonté de retrouver la tragédie. En même temps que les metteurs en scène s'efforcent de recréer, au-delà de toute illusion naturaliste, un « théâtre théâtral », des auteurs rêvent de renouer, au-delà du drame bourgeois, avec le grand théâtre tragique des siècles passés, celui de la Grèce comme celui de Shakespeare, plus encore que celui de Racine ou de Corneille, et penseurs et philosophes, à la suite tantôt de Kierkegaard, tantôt de Nietzsche, mettent au centre de leur réflexion ce que Unamuno appellera « le sentiment tragique de la vie ».

La tragédie grecque

Concours et genre tragiques

En instaurant chaque année, pour les fêtes de Dionysos, une épreuve où s'affrontent trois poètes tragiques, sélectionnés par les plus hauts magistrats, et dont le règlement obéit aux mêmes normes institutionnelles que les assemblées et tribunaux populaires, puisque le concours est organisé, joué et même jugé par les représentants qualifiés des diverses tribus, la cité grecque se fait théâtre. Elle se met en scène devant l'ensemble des citoyens en un spectacle ouvert à tous, les plus pauvres recevant, pour leur présence sur les gradins, une allocation de l'État.

Intégrées à la vie civique et politique dont elles constituent un aspect, les représentations tragiques, en donnant à voir sur la scène le déroulement entier d'une action, entraînent un profond renouvellement des modes d'expression littéraire. À l'épopée la tragédie emprunte sa matière : la geste des grands héros légendaires ; de la poésie lyrique elle retient, dans le chant choral, la métrique traditionnelle. Et, cependant, ni pour le contenu ni pour la forme, rien n'est plus comme auparavant. Divisé en quelque façon contre lui-même, le jeu tragique se déroule sur deux plans séparés : sur la scène, les protagonistes du drame, personnages individualisés, incarnant les héros d'autrefois, toujours plus ou moins étrangers à la condition ordinaire du citoyen ; dans l'orchestra, dansant et chantant, le chœur, constitué par un collège de citoyens et dont les sentiments traduisent comme un fond de sagesse populaire. À ce dédoublement du chœur et du héros tragique correspond dans la langue de la tragédie une dualité : le chœur s' [...]

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  • : professeur à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle (études théâtrales), professeur au Conservatoire national supérieur d'art dramatique (dramaturgie)
  • : auteur
  • : professeur honoraire au Collège de France

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Pour citer l’article

Bernard DORT, Jacques MOREL, Jean-Pierre VERNANT, « TRAGÉDIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tragedie/