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SOCIÉTÉ (notions de base)

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Deux problématiques majeures ont été privilégiées par les philosophes qui ont abordé le thème de la « société » : celle de l’origine et celle de la liberté.

En ce qui concerne l’énigme de l’origine, la thèse d’une naturalité des sociétés – autrement dit l’idée selon laquelle la nature engendre les sociétés comme elle produit les essaims d’abeilles – a longtemps dominé, avant que ne s’impose, dans la modernité, l’idée de l’artificialité des groupements humains – c’est-à-dire qu’ils sont le résultat de l’inventivité humaine. Est-ce le regard des philosophes qui s’est modifié, ou est-ce l’objet d’étude lui-même – la société – qui a perdu insensiblement tous les paramètres « naturels » qui le caractérisaient ?

La seconde problématique, celle de la liberté, est liée à la précédente : s’il est naturel pour les hommes de vivre en société, et si aucune autre possibilité d’existence ne saurait leur être offerte, la vie en société ne relève en rien d’une quelconque décision et s’imaginer plus libre hors de cette société ne serait qu’un fantasme. Mais, si notre inclusion dans le social relève, ne serait-ce que partiellement, d’un choix, la question des contraintes qui lui sont liées prend toute sa consistance. Le fait de vivre en société accroît-il notre liberté, ou nous condamne-t-il à la servitude ?

Nature ou artifice : les paradoxes de l’origine

Pour Aristote (env. 385-322 av. J.-C.), la société (à laquelle les Grecs donnent le nom de « cité ») est première, et il serait tout à fait illogique de partir de l’individu qui n’existe jamais en dehors de son groupe d’appartenance. « La cité est au nombre des réalités qui existent naturellement, et l’homme est par nature un animal politique[Zoon politikon] » (Politique, livre I); il appartient dès sa naissance à une société. L’espèce humaine se situe à mi-chemin de la bête sauvage, apte à vivre seule et à se suffire à elle-même, et de la divinité, que sa perfection rend totalement autonome. « L’homme qui ne peut pas vivre en communauté, ou qui n’en a nul besoin, parce qu’il se suffit à lui-même, ne fait point partie de la cité : dès lors c’est un monstre ou un dieu » (ibid.).

Quand la philosophie occidentale s’est efforcée, à la Renaissance, de rompre avec la pensée d’Aristote, elle s’est d’abord éloignée de cette vision naturaliste. Nicolas Machiavel (1549-1627) a inauguré cette rupture : prenant en compte le contexte d’une époque de guerres et de troubles profonds, l’auteur du Prince (qui sera publié après sa mort en 1532) se demande ce qu’il peut y avoir de naturel dans les cités-États de son temps. Si les sociétés étaient naturelles, jamais l’Empire romain n’aurait laissé place aux cités-États de Rome, de Florence, ou de Venise. Mais, du même coup, si les sociétés ne sont pas des produits de la nature, elles relèvent de la volonté des hommes. Selon Machiavel, seul un être d’exception, tels ces grands princes de la Renaissance qu’il côtoie, serait capable de transformer par son vouloir un agrégat d’êtres humains en société organisée. Machiavel rêvait d’une société italienne unie qui n’allait naître que cinq siècles plus tard. Il espérait que, par la volonté d’un homme d’exception, une telle société verrait le jour, aussi peu naturelle que celles qui l’avaient précédée.

En introduisant le facteur temps, les théories évolutionnistes, telles que celle bâtie par Herbert Spencer (1820-1903), vont s’efforcer de dépasser l’alternative entre « naturalité » et « artificialité ». Dans cette perspective, un mouvement historique inexorable conduirait de la horde primitive au clan, du clan à la tribu, de la tribu au peuple. Les groupes humains iraient ainsi en s’élargissant et en se complexifiant. Cette hypothèse[...]

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Écrit par

  • : professeur agrégé de l'Université, docteur d'État ès lettres, professeur en classes préparatoires

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Pour citer cet article

Philippe GRANAROLO. SOCIÉTÉ (notions de base) [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Article mis en ligne le et modifié le 22/05/2024

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