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OPÉRA Le renouveau de l'opéra baroque

Rameau : le réveil

Remonté en scène à peu près en même temps que Monteverdi, Jean-Philippe Rameau eut à franchir d'autres obstacles. Ici, malgré une rupture analogue de toute tradition, le texte pose incomparablement moins de problèmes : ni cornet à bouquin, ni régale, ni chitarrone dans son orchestre, mais des hautbois, des bassons, des flûtes et des cordes parentes des nôtres. Rameau traverse d'ailleurs tout le xixe siècle : les professeurs connaissent son Traité de l'harmonie réduite à ses principes naturels (1722) ; quelques pièces de clavier reviennent à la mode ; Jules Pasdeloup dirige quelques danses ; Ernest Chausson et Camille Saint-Saëns le lisent sans relâche ; en 1878, un Palais-Garnier tout neuf hasarde l'entrée des Fleurs tirée des Indes galantes (1735), sous forme de ballet sans voix. Mais quel chemin, du nom, révéré, aux œuvres, picorées ! Comme dans ces nouveaux temples appelés grands magasins, on touche avec les yeux, n'osant poser un doigt. « Quoi ! le respect encore » s'indignerait Platée ; « Qu'il est fatiguant, ce respect, Hélas ! Qu'il est suspect ». Tout le xixe siècle passe dans l'admiration de Rameau sans que reparaisse, au théâtre ou au concert, un seul de ses opéras.

Ce n'est pas à Paris que notre histoire commence, mais à Munich où, le 26 janvier 1901, Platée (1745) refait surface dans une version allemande abrégée (le personnage de la Folie a disparu). Deux ans plus tard, le 23 mars 1903, le Conservatoire de Genève hasarde Hippolyte et Aricie. Cette fois encore, le renouveau passera pourtant par la Schola cantorum de la rue Saint-Jacques. Le concert de Genève s'appuie sur l'édition flambant neuve réalisée en 1900 par l'âme de la Schola, Vincent d'Indy, premier opéra des Œuvres complètes sur lesquelles travailleront, sans jamais en venir à bout, Paul Dukas, Charles Malherbe, Maurice Emmanuel et bien d'autres, sous la direction de Camille Saint-Saëns, entre 1895 et 1924. Quelques semaines avant l'Hippolyte suisse, le 29 janvier 1903, d'Indy avait d'ailleurs ressuscité deux actes de Castor et Pollux (1737) à la Schola. Debussy le premier applaudit « cette restitution de beauté » (critique parue dans Gil Blas le 2 février 1903, reprise dans Monsieur Croche antidilettante, 1921) et en donne le sens. Rameau surgit du passé obscur pour abattre le dragon Gluck. « Au nom de quoi la tradition de Gluck est-elle encore vivante ? » demande-t-il – et dans la « tradition de Gluck » ne devons-nous pas évidemment inscrire Wagner ? « Nous avions pourtant une pure tradition française dans l'œuvre de Rameau, faite de tendresse délicate et charmante, d'accents justes, de déclamation rigoureuse dans le récit, sans cette affectation à la profondeur allemande, ni au besoin de souligner à coups de poing, d'expliquer à perdre haleine [...] ». Du long silence où une postérité amnésique l'avait enseveli, Rameau ne nous rapporte pas la poudre et la perruque de régimes désuets mais notre essence même. Ce que le vieux maître réveille en nous, tandis que s'éternise l'affaire Dreyfus (1903 : nous sommes entre la grâce présidentielle de 1899 et la réhabilitation de 1906), c'est le sentiment national. « C'est bien là un exemple de cette sentimentalité particulière au peuple français, ajoute Debussy, qui le pousse à adopter frénétiquement aussi bien des formules d'art que des formes de vêtements, qui n'ont rien à faire avec l'esprit du sol ».

Claude Debussy - crédits : Henri Manuel/ Hulton Archive/ Getty Images

Claude Debussy

Christoph Willibald von Gluck - crédits : Heritage Arts/ Getty Images

Christoph Willibald von Gluck

Chauvin, antidreyfusard et querelleur, neuf mois après la première de Pelléas et Mélisande, le 30 avril 1902, Debussy n'est en rien isolé. « Certes, Gluck est l'Orphée allemand », renchérit le critique Pierre Lalo, également converti par la Schola. « Il est Orphée, et il est allemand aussi. Il est Germain aux grands[...]

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