OPÉRAHistoire, de Peri à Puccini

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Si l'Italie n'a jamais pu reconquérir l'immense empire que les Romains avaient bâti grâce à l'efficacité de leurs légions, elle a su trouver d'autres moyens, plus pacifiques, de repartir à l'assaut de l'Europe. L'opéra, qu'elle invente à l'aube du xviie siècle, fait partie de cet arsenal artistique dont les séductions vont faire rendre les armes à l'Europe entière. Qu'il soit florentin, romain, mais surtout vénitien et un peu plus tard napolitain, cet art qui conjugue en une alchimie sublime le verbe, la musique et les images, va occuper aux xviie et xviiie siècles toutes les cours et les scènes de France, d'Allemagne, d'Autriche ou d'Angleterre. Même lorsqu'ils ne sont pas italiens, les musiciens adoptent la langue de Dante. Ici et là, des îlots de résistance surgissent : en France, avec Lully, puis Rameau ; en Angleterre, avec Purcell. Mais il faudra attendre la fin du xviiie siècle pour que Gluck et Mozart jettent les bases de l'opéra du xixe siècle, sans pour autant renier l'héritage italien. Avec Weber ou Wagner en Allemagne, avec Glinka ou Moussorgski en Russie, avec Berlioz, Gounod et Bizet en France, avec Smetana ou Dvořák en Bohême, mais aussi avec Rossini, Donizetti ou Verdi en Italie, le xixe siècle est celui de l'internationalisation de l'opéra. Un siècle d'or, en vérité, qui voit bien souvent cet art quitter les rivages de l'histoire de la musique pour se diriger du côté de l'Histoire.

Lully

Photographie : Lully

Jean-Baptiste Lully (1632-1687), d'origine florentine, exerça une influence considérable sur la musique dramatique de son temps. 

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Berlioz

Photographie : Berlioz

Le compositeur Hector Berlioz (1803-1869), le plus grand représentant du romantisme musical français, en 1850. 

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Gounod

Photographie : Gounod

Le compositeur Charles Gounod (1818-1893), un des créateurs de la mélodie française. 

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L'opéra, réservé à l'origine aux aristocraties, n'en est pas moins devenu assez rapidement un art populaire, reflétant l'évolution sociale des trois derniers siècles.

L'opéra naît et conquiert l'Europe

La préhistoire de l'opéra

Tout commence par l'union d'un roi de France avec la fille d'un grand-duc de Toscane. Les chroniqueurs sont en effet d'accord pour conférer à l'Euridice de Jacopo Peri, sur un livret d'Ottavio Rinuccini, le titre de « premier opéra de l'histoire de la musique ». L'événement eut lieu le 6 octobre 1600, au palais Pitti de Florence, à l'occasion du mariage, par procuration, d'Henri IV et Marie de Médicis. Une fois encore, l'orgueilleuse capitale médicéenne, à peine plus d'un siècle après la mort de Laurent le Magnifique, s'illustrait en ouvrant une voie de la création. Il n'est probablement pas fortuit que cette alliance de la poésie et de la musique ait été contractée dans la patrie de Dante Alighieri. Florence, ville en incessante représentation, semble toute désignée pour permettre l'émergence de l'opéra. Sous la signature de Peri et de Rinuccini, une Dafne avait été représentée trois années de suite pendant le carnaval (probablement à partir de 1597 ou 1598). Seul le poème a survécu, les trop rares fragments musicaux qui demeurent n'ont pas permis à cette œuvre de figurer en tête dans le panthéon de l'art lyrique.

Cependant, l'opéra n'est pas venu au jour par génération spontanée, et il faut remonter presque un quart de siècle en arrière pour en retracer la genèse. À partir de 1576, des poètes, des musiciens, des « intellectuels » commencent de se réunir chez Giovanni de' Bardi, comte de Vernio (1534-1612), mécène, écrivain et compositeur lui-même. Ce cénacle – que fréquentent notamment Emilio de' Cavalieri (1550 env.-1602), Girolamo Mei (1519-1594), Piero Strozzi (env. 1550-1609), Ottavio Rinuccini (1562-1621), Giulio Caccini (env. 1551-1618), Vincenzo Galilei (vers 1520-1591), le père de Galileo – se passionne pour tous les domaines de la connaissance et des arts : poésie, astrologie... Cependant, la Camerata Bardi (également connue sous le nom de Camerata Fiorentina) se préoccupe essentiellement de réformer la musique ; ce laboratoire de création avant la lettre se donne surtout pour tâche de critiquer le contrepoint à plusieurs voix tel qu'on le rencontre dans le madrigal ou le motet. Dans le « manifeste » de la monodie, le Dialogo della musica antica et della moderna, de 1581, Vincenzo Galilei propose de revenir à la tragédie grecque, car seules des compositions monodiques sont susceptibles de rendre la vérité expressive des sentiments soutenus par un texte. Dès les années 1570-1580, les musiciens et les poètes de la Camerata Bardi mettent en pratique ce qu'ils croient être un retour aux sources anciennes, en réduisant des pièces polyphoniques et en y insérant des intermèdes comiques.

Giovanni Bardi ayant dû quitter Florence en 1592, l'activité de la Camerata se déplace chez un autre noble, mécène lui aussi : Jacopo Corsi (1561-1602). C'est dans sa demeure que fut représentée par trois fois cette Dafne de Peri et Rinuccini, mais dont il avait lui-même composé au moins deux airs. Réalisée dans le stile rappresentativo (style représentatif) qui met en œuvre le recitar cantando ou recitativo, que l'on peut traduire par « déclamation chantée », cette œuvre fit très vite école. Dès février 1600, Cavalieri présente, à Rome, sa Rappresentazione di anima et di corpo, que l'on a coutume de désigner comme le premier oratorio. Quelques mois plus tard, l'Euridice de Peri est représentée la première, mais éditée après celle de Giulio Caccini, composée et imprimée en 1601 sur le même livret.

Monteverdi et le premier âge d'or italien

La présence de Vincenzo Gonzague, duc de Mantoue, à Florence lors du fameux mariage royal a conduit, peut-être un peu vite, certains historiens à conclure que Claudio Monteverdi (1567-1643) avait assisté à l'Euridice. Rien n'est venu confirmer cette hypothèse, mais il reste certain que Monteverdi, qui menait lui-même des recherches parallèles à celles des Florentins – les Livres III, IV et V des Madrigaux datant respectivement de 1592, 1603 et 1605 l'attestent –, a eu connaissance de ces travaux. En outre, Vincenzo Gonzague n'entendait pas laisser à Florence la primauté du prestige. Il commande donc à son maître de chapelle de mettre en musique la légende d'Orphée.

L'Orfeo, favola in musica (fable en musique) est créé le 24 février 1607, au palais ducal. Monteverdi, qui ne souhaitait pas suivre complètement les Florentins dans leur condamnation du contrepoint, s'était peu à peu rapproché du stile rappresentativo. Dans cette œuvre, il élargit déjà les limites du récitatif florentin. Là où Peri et Caccini ont entrepris de soumettre la musique aux nécessités de l'expression dramatique d'une manière un peu « mécanique », Monteverdi invente littéralement le drame en musique. Le récit est exalté par un langage harmonique d'une grande nouveauté, qui introduit des tonalités inconnues et des ruptures de rythme, conférant au drame musical une intensité jusque-là inconnue. Dès l'a [...]

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  • : journaliste et musicologue, rédacteur en chef aux Nouvelles, rédacteur en chef deL'Avant-Scène musique

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Jean-Vincent RICHARD, « OPÉRA - Histoire, de Peri à Puccini », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/opera-histoire-de-peri-a-puccini/