HISTOIRE (Histoire et historiens)L'écriture de l'histoire

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De la disqualification à la réhabilitation du récit

Un cran supplémentaire dans le procès en suspicion mené contre la « forme » et la dimension littéraire de l'histoire est franchi avec les historiens qui, au début du xxe siècle, promeuvent et pratiquent une histoire sociale des structures défendue comme « histoire-science sociale » contre une histoire-récit dénoncée comme superficiellement descriptive. Les historiens des Annales en France ou des historiens comme Lewis Namier et Richard H. Tawney en Grande-Bretagne s'en prennent ouvertement à « l'histoire narrative » des événements. Pour les Annales, la problématisation de la question de l'écriture est en quelque sorte « englobée » dans la condamnation de l'histoire « historisante » des méthodiques qualifiées par Lucien Febvre de « mise en pages chronologique [...] d'événements de surface, le plus souvent fils du hasard ». Le récit y est négativement associé, en reprenant largement les critiques du sociologue durkheimien François Simiand, à l'événement, au « tout politique », à la chronologie et à l'individu. Leur rejet du récit résulte, selon Paul Ricœur, du « déplacement de l'axe principal de l'investigation historique, de l'histoire politique vers l'histoire sociale ». Mais chez Febvre comme chez Marc Bloch, le récit n'est pas analysé comme une forme littéraire de l'œuvre que l'historien écrit.

L'inflexion quantitative et sérielle de l'histoire économique et sociale durcit encore l'opposition entre « l'histoire-récit » des méthodiques et l'« histoire-problème » des Annales. L'abandon de la logique du récit y est justifié par le choix d'une démarche conceptuellement plus élaborée de « construction de l'objet d'étude », mais aucune réflexion spécifique sur les mises en forme scripturaires des procédures de démonstration et de vérification (notamment statistiques) de cette histoire quantifiée n'est alors menée. Les historiens se réclamant des différentes variantes de l'histoire sociale structurale, qui domine assez largement la scène historiographique occidentale jusque dans les années 1970, ont dans l'ensemble réduit leur approche de la question de l'écriture de l'histoire à la condamnation de l'histoire narrative et du récit « événementiel » sans traitement théorique particulier de cette question.

Cette condamnation s'est faite indépendamment des positions antirécit développées, à partir des années 1950, par un courant de la philosophie analytique de langue anglaise, issu du positivisme logique (le « modèle nomologique »), dans le cadre d'un débat plus général sur l'unité de la science et l'explication en histoire. Le lien entre histoire et récit y est ici sapé par une attaque contre la « compréhension » qui avait été, au début du xxe siècle, défendue comme méthode spécifique aux « sciences de l'esprit » par la philosophie critique allemande de l'histoire en Allemagne, elle-même liée à la tradition herméneutique. En soutenant, comme le fait Carl Gustav Hempel, que « les lois générales ont des fonctions tout à fait analogues en histoire et dans les sciences naturelles », les partisans de ce « modèle nomologique » (covering law model) dénient tout statut narratif à l'événement historique et à l'histoire et rejettent le récit comme forme de discours ayant une valeur d'explication scientifique. Ces positions sont en partie (par réaction) à l'origine d'une réévaluation du récit en histoire par le courant « narrativiste » anglo-saxon, qui renoue avec la tradition herméneutique en érigeant la narration comme caractère propre de l'histoire par rapport aux sciences de la nature. Mais ces analyses sont alors largement deconnectées des pratiques de recherche des historiens. Ce sont pourtant ces critiques du modèle nomologique (William Dray, Georg Henrik von Wright) et plus généralement les travaux du courant « narrativiste » (Arthur Danto, Walter B. Gallie, Louis O. Mink) qui engagent un retournement épistémologique sur la question du récit en histoire en défendant celui-ci comme « outil cognitif » et forme spécifique de l'explication en histoire (« raconter, c'est expliquer »). On peut rattacher la réflexion épistémologique de Paul Veyne, isolée à l'époque, à ces positions « narrativistes », même si Comment on écrit l'histoire, paru en 1971, procède plutôt des analyses de Max Weber. Veyne y défend que l'histoire n'est pas scientifique, qu'elle n'est « rien qu'un récit », mais, ajoute-t-il, un « récit véridique ». Expliquer en histoire n'est que « la manière qu'a le récit de s'organiser en une intrigue compréhensible ».

En faisant du récit la forme spécifique de l'explication en histoire, les analyses « narrativistes » n'engagent pas pour autant une problématisation autonome de la dimension littéraire de l'écriture de l'histoire.

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Écrit par :

  • : professeur agrégé d'histoire (historiographie et histoire contemporaine) à l'université de Paris

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Pour citer l’article

Christian DELACROIX, « HISTOIRE (Histoire et historiens) - L'écriture de l'histoire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/histoire-histoire-et-historiens-l-ecriture-de-l-histoire/