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HISTOIRE (Histoire et historiens) L'écriture de l'histoire

Écriture de l'histoire et « tournant linguistique »

À partir des années 1970-1980, ce sont surtout les approches rhétoriques et poétiques qui, dans des travaux de nature très différente, ont contribué à réhabiliter l'intérêt des historiens pour les formes littéraires proprement dites de l'écriture historique. Ces problématisations explicites de la question de l'écriture de l'histoire s'opèrent dans une conjoncture historiographique – en Europe et aux États-Unis – de remise en cause des prétentions scientifiques de « l'histoire-science sociale ». Ces approches illustreraient ce qu'il est convenu d'appeler un « tournant linguistique » (Linguistic Turn) en sciences sociales à partir des années 1970, même si l'expression tend le plus souvent à amalgamer toutes les démarches, pas forcément compatibles entre elles, qui réhabilitent la dimension langagière de l'expérience humaine. En outre, l'association du « tournant linguistique » à ce qui est dénommé, dans le monde anglo-saxon, le « postmodernisme », dont les auteurs de référence, qualifiés de « poststructuralistes », sont ceux de la French Theory comme Roland Barthes, Michel Foucault, Jean-François Lyotard ou encore Jacques Derrida, a des effets contradictoires quant aux usages polémiques du thème du récit en histoire. D'un côté, on assiste à une instrumentalisation antiscientiste et « déconstructionniste » de ce thème et, de l'autre, à un durcissement du repli « professionnel » antithéorique des tenants du « retour » à l'histoire narrative traditionnelle.

Qu'elles soient qualifiées de linguistique structurale, de sémiologique, de poétique, de « nouvelle rhétorique », d'herméneutique, ces approches très diverses ont en commun de tendre à considérer la réalité historique comme un texte (d'où l'appellation de « textualisme »). Le langage y est considéré comme un système auto-référentiel qui « construit » la réalité. La phrase de Barthes « le fait n'a jamais qu'une existence linguistique » sert couramment – le plus souvent de manière péjorative – à résumer ce qui serait leur thèse cardinale commune.

Appliquée aux productions écrites des historiens, l'approche « rhétorique » ou « poétique » étudie les pratiques textuelles, c'est-à-dire les codes, les règles et procédures à l'œuvre dans les textes. Il peut s'agir, par exemple, d'analyser autant l'usage des métaphores, des temps, du « je », de la ponctuation, des notes, des chiffres que toutes les ressources de la rhétorique classique dans ces écrits (Richard Vann, Philippe Carrard, Donald McCloskey). Les travaux de Hayden White – à partir des années 1970 – ressortissent à ce type d'approche rhétorique, mais ce dernier opère explicitement la conjonction d'une analyse rhétorique radicale et de positions épistémologiques « fictionnalistes » – sur la question du régime de vérité propre à l'histoire.

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Écrit par

  • : professeur agrégé d'histoire (historiographie et histoire contemporaine) à l'université de Paris

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

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    Le terme « agnotologie » a été introduit par l’historien des sciences Robert N. Proctor (université de Stanford) pour désigner l’étude de l’ignorance et, au-delà de ce sens général, la « production culturelle de l’ignorance ». Si son usage académique semble assez circonscrit à la ...

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