AGNOTOLOGIE

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Robert Neel Proctor

Robert Neel Proctor
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L’instillation du doute sur les dangers du tabac

L’instillation du doute sur les dangers du tabac
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Le terme « agnotologie » a été introduit par l’historien des sciences Robert N. Proctor (université de Stanford) pour désigner l’étude de l’ignorance et, au-delà de ce sens général, la « production culturelle de l’ignorance ». Si son usage académique semble assez circonscrit à la philosophie, l’histoire et la sociologie des sciences, il a largement essaimé vers le débat public et la presse dès 2003. Il convient sans doute de distinguer le terme lui-même et le champ d’études qu’il désigne, car toutes les recherches qui en relèvent n’utilisent pas forcément cette étiquette pour se désigner.

Robert Neel Proctor

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Robert N. Proctor est professeur d'histoire des sciences à l'université Stanford (Californie), historien des sciences et expert scientifique auprès des tribunaux américains dans les procès du tabac. 

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Origine du terme « agnotologie »

On trouve des termes précurseurs, notamment au xixe siècle chez James Frederick Ferrier (agnoiology), qui entendait baliser à côté de la théorie de la connaissance une « théorie de l’ignorance », mais l’entreprise resta embryonnaire. L’usage actuel s’est développé principalement depuis la fin du xxe siècle. Proctor, qui avait auparavant travaillé sur la médecine raciale dans l’Allemagne nazie, introduit l’expression en 1995 dans Cancer Wars, ouvrage dont le sous-titre – « Comment les politiques publiques façonnent ce que nous savons et ce que nous ne savons pas sur le cancer » – évoquait clairement la question de l’ignorance. Il s’agissait alors de corriger une vision de l’ignorance comprise comme pure absence de savoir ou encore comme frontière de la science vite comblée par son progrès : « Les historiens et les philosophes des sciences ont eu tendance à traiter l’ignorance comme un vide sans cesse croissant qui est comblé par la connaissance… L’ignorance est cependant plus complexe que cela. Elle possède une géographie politique qui est souvent un bon indicateur des politiques en matière de connaissance. Nous avons besoin d’une agnotologie politique pour compléter nos épistémologies politiques » (Cancer Wars, 8). L’ouvrage expliquait ainsi en détail comment les politiques de lutte contre le cancer qui avaient mis l’accent sur les déterminants génétiques de la maladie, en particulier le plan Nixon, avaient pu conduire à ignorer certains facteurs environnementaux et comportementaux et donc à « produire » de l’ignorance à ce sujet. On retrouve le terme dans des contextes plus légers et plus étonnants, par exemple pour parler du désintérêt général et donc de l’ignorance très répandue envers les agates, minéraux toujours singuliers et donc « rares », par opposition aux diamants, sources de toutes les convoitises.

C’est cependant au cours de deux colloques importants, l’un à l’université d’État de Pennsylvanie en 2003 (auquel ont participé notamment Londa Schiebinger, Nancy Tuana, Peter Galison et Dominique Pestre), l’autre à Stanford en 2005 (avec notamment David Michaels, Naomi Oreskes et Michael Smithson), que l’agnotologie devint un thème fédérateur en philosophie et histoire des sciences. Le programme du premier colloque énonce ainsi le thème principal : « Le but de cette réunion est d’explorer les manières dont l’ignorance est produite ou entretenue dans des contextes divers, tels que la négligence délibérée ou fortuite, le secret, la soustraction d’informations, la destruction de documents, et des myriades de formes de sélectivités politico-culturelles, inhérentes ou évitables. Le but est de développer non seulement une taxinomie de l’ignorance, mais aussi des outils pour comprendre comment et pourquoi diverses formes de connaissance “ne sont pas parvenues à l’existence”, furent différées, ou longtemps négligées, à différents moments de l’histoire. »

L’ensemble de ces travaux trouve vite une traduction publique, et le recueil de 2008 Agnotology, qui reprend certaines de ces interventions, en forme une première tribune. Proctor s’y explique sur le choix du terme. Il fait remonter à 1992 ses premiers emplois oraux : il s’agissait alors selon lui d’insister sur l’historicité et le caractère « factice » de ce que nous savons comme de ce que nous ne savons pas. La racine grecque renvoie soit à agnoia, soit à agnosis, le préfixe a exprimant dans les deux cas une privation de connaissance.

Si l’on considère le terme en lui-même, il a été utilisé par Proctor ainsi que par certains de ses collègues américains – comme Jennifer L. Croissant – et allemands – comme Martin Carrier. Si on le prend comme thématique d’étude générale, comme le veut clairement le programme de départ, on dispose de tout un champ très actif d’ignorance studies, qui possède même son « manuel » depuis 2015 (Handbook of Ignorance Studies, Routledge). De fait, suivant les domaines et les écoles, les termes peuvent varier : on parlera ainsi de Nichtwissen, c’est-à-dire de non-connaissance (Matthias Gross), d’« ignorance stratégique » (Linsey McGoey), d’ignorance « spécifiée ouvertement réductible » (Stefan Böschen), voire de « méta-ignorance »… Au sens le plus général, l’agnotologie désigne cette étude générale de l’ignorance, relevant donc de l’épistémologie ou encore de la théorie de la connaissance.

Multiples et diverses ignorances

Une telle entreprise pourrait sembler contradictoire en soi et condamnée dès le départ : comment donc espérer savoir ce que l’on ne sait pas ? La contradiction reste superficielle cependant, car il s’agit rarement d’identifier au présent ce que nous ne savons pas. Il reste en effet possible de se prononcer sur ce que nous ne savions pas ou encore sur ce que nos prédécesseurs ignoraient, sur ce que nous savons et que d’autres ignorent, sur ce qu’une communauté d’enquête souhaiterait connaître sans pour autant disposer de tous les éléments de réponse. On peut également revendiquer des zones de secret, c’est-à-dire une forme d’ignorance publique, qu’il s’agisse de protéger nos institutions contre des connaissances dangereuses – biomilitaires par exemple – ou de se protéger soi-même d’une connaissance détenue par un tiers (droit à l’oubli numérique, droit à l’ignorance génétique). Il y a donc bien des discours sur l’ignorance, des attributions voire des revendications d’ignorance qui méritent d’être étudiés en tant que tels.

Proctor, dans l’introduction d’Agnotology, distinguait trois grands types d’études :

– celles sur l'ignorance comme « ressource », c’est-à-dire ce que la science et le savoir doivent résorber. Il arrive parfois que l'on puisse préciser, dans un champ donné, ce que l'on ne sait pas, et de quelle manière on compte s'y prendre pour le connaître. Il s’agit là d’ignorance « profondément consciente », et on a pu voir en l’ignorance prise en ce sens le « moteur de la science », selon Stuart Firestein ;

– celles sur l'ignorance comme « terrain perdu », c’est-à-dire ce dont on s'est détourné (par exemple, les effets de l'alcool sur la reproduction, qui faisaient l'objet de travaux précis au début du xxe siècle et qui ont connu une éclipse durable). Dans ce sens, l'idée est que nos intérêts sont sélectifs, que tout programme de recherche se fait au détriment d'autres pans possibles de la science. Cette ignorance, induite, seconde, serait en quelque sorte le « prix à payer » pour savoir ce que nous savons et n’a pas forcément été voulue ;

– celles sur l'ignorance comme produit d'une stratégie. Il s’agit là de considérer que l’on a pu tenter de gommer, de saper ou de fragiliser une connaissance fiable existante. Ainsi, faire disparaître de la connaissance de l’espace public, par exemple dans le cadre d’un secret d’État ou industriel, ou la rendre indisponible, inutilisable pour justifier des inférences et des décisions – comme dans certaines formes de climato-scepticisme ou les campagnes orchestrées par les cigarettiers – c’est bien « créer » de l’ignorance. C’est ce sens, stratégique, qui a occupé des auteurs aussi divers que Naomi Oreskes et Erik Conway au sujet du climato-scepticisme, Wendy Wagner et Thomas McGarity sur le terrain juridique, Gerald Markowitz et David Rosner à propos de la silicose, du chlorure de vinyle ou du plomb, mais aussi David Michaels sur de nombreux toxiques, dans des études historiques. Dans tous ces exemples, les auteurs ont étudié la manière dont une connaissance stable et fiable pouvait se retrouver fragilisée et, par là, ne plus apparaître comme connaissance aux yeux du public et des décideurs.

On peut donc tenir un discours sur l’ignorance dans son rapport à la connaissance de ces trois points de vue. La liste pourrait sans doute être complétée. Il n’est par exemple pas évident que l’ignorance active de la situation d’une communauté, ou encore le déni d’une minorité politique ou sociale, relèvent toujours du troisième sens, c’est-à-dire d’une stratégie. On pourrait également qualifier l’ignorance de manière relationnelle : est-elle relative, au sens où certains agents ignorent ce que d’autres savent ? Est-elle « absolue », au sens où tous les agents, à un moment donné, se trouvent rassemblés dans la même ignorance, comme cela peut être le cas à l’égard de questions que la science actuelle n’a pas encore résolues ?

On peut aussi envisager une ignorance « de perspective », qui est alors due au fait que la connaissance est « distribuée », répartie sur un collectif, ce qui fait qu’aucun membre de celui-ci ne possède à lui seul l’ensemble de la connaissance possédée par le groupe. On dit ainsi couramment, par exemple, que la France « sait » aujourd’hui construire des ogives nucléaires et réaliser des greffes de visage, même si bien entendu personne ne cumule ces deux compétences ni même la totalité de ce qui est impliqué par l’une ou l’autre de ces deux compétences. L’étude de l’ignorance rencontre ici des problèmes centraux de l’« épistémologie sociale », sous-discipline de la théorie de la connaissance qui s’attache à la connaissance comprise comme œuvre collective et qui analyse la dimension sociale de la connaissance comme de l’information.

L’ignorance produite et la manipulation de l’opinion

Même si, d’emblée, pour Proctor, la notion d’agnotologie avait bien pour but de couvrir les trois sens mentionnés, elle s’est vite retrouvée identifiée à l’ignorance « produite ». Il s’agirait alors de considérer l’ignorance non pas seulement comme un état, mais aussi comme un effet, et de la relier à ses causes. Mais l’idée même de « production » peut renvoyer à des logiques fort différentes : on peut penser à des causes, cognitives, sociales, politiques, commerciales ou industrielles agissant de manière aveugle ; ou encore à l’effet de principes et de normes adoptés de manière non critique. Mais l’idée de production peut aussi, sans que cela épuise les possibilités, signifier que l’ignorance est visée et voulue, produite intentionnellement, et donc qu’elle relève d’une stratégie. Ce sont finalement deux grands styles qui se détachent, qui correspondent dans l’ensemble aux deuxième et troisième sens, et qui s’opposent parfois : parler de production d’ignorance ou même de « production culturelle d’ignorance », comme le propose Proctor, renverrait ainsi soit à des causes, soit à des intentions et des stratégies.

Si l’on peut estimer que cette variante « stratégique » est illustrée par les travaux de Proctor, Oreskes et Conway, McGarity, Wagner, Rosner et Markowitz notamment (même s’ils n’utilisent pas forcément tous le vocable), il faudrait se garder d’y voir uniquement une illustration de l’idée de manipulation ou de mensonge. L’intérêt de ces travaux semble être triple au moins :

– au-delà du cas paradigmatique que Proctor explore dans Golden Holocaust, celui de l’industrie du tabac, sur lequel existent les archives publiques les plus nombreuses, ces exemples montrent comment, dans certains contextes, on peut « jouer » la science contre la science, utiliser les formalismes, les attributs et l’apparence de la science pour fragiliser de la connaissance fiable, entreprise qui est loin d’être triviale. En ce sens, l’analyse proposée, précise, d’épidémiologie biaisée, de publications « fantômes », de pressions sur l’expertise, de financement intéressé, pose une question classique en philosophie : celle de la démarcation, c’est-à-dire de la distinction entre la science et ses avatars. Comment faire la différence entre une démarche qui concourt à l’accroissement de la connaissance et une autre qui tend à la saper, quand, dans les deux cas, interviennent des énoncés identiques (« il faut plus de recherches », « corrélation n’est pas causalité », « il y a plusieurs causes »), des acteurs scientifiques, voire des publications revues par les pairs ?

– ces travaux traitent tout autant d’idées que d’actions et, en ce sens, ils se sont intéressés aux manières très concrètes dont on peut retarder une enquête, en imposant à l’action publique des niveaux de certitude démesurés, en finançant des recherches sur les « autres facteurs », ce qui revient à jouer les normes de la science contre la science. Ils présupposent que l’enquête scientifique, si elle vise la vérité, partage des catégories communes avec l’action : elle peut échouer, elle peut échouer de manière persistante, elle peut échouer sous l’action d’un tiers. En ce sens, les études agnotologiques seraient un patient relevé de ces modes d’action sur la connaissance ;

certaines de ces études se sont intéressées à un mot d’ordre, présent dans les archives internes des cigarettiers, saisies et mises en ligne par la justice américaine, dans lequel un communicant affirme : « Notre produit, c’est le doute. » Dans ce court texte, le maintien stratégique d’une controverse, elle-même lourdement financée, est conçu comme un moyen de poursuivre la commercialisation du tabac et d’échapper aux condamnations comme aux interdictions. Dans cette campagne qui devait durer presque quarante ans, il y avait la conscience très nette que, pour ne pas perdre la bataille réglementaire et commerciale, il fallait « attaquer » la connaissance, médicale, physiologique, épidémiologique, qui servait de fondement aux politiques publiques. Comme il est difficile de s’opposer frontalement à la science, il s’agit de chercher, patiemment et méthodiquement, à mobiliser et instrumentaliser certaines catégories maîtresses : le doute, la controverse, voire l’idée de « bonne science » (sound science). C’est ainsi qu’est née l’expression « marchands de doute », symbolisant la promotion intéressée du doute à l’égard de l’expertise, de la science réglementaire et publiée. On pourrait objecter que rendre une connaissance douteuse n’est pas la même chose que « créer de l’ignorance ». Tout dépend alors de l’approche de la connaissance que l’on défend, et les travaux cités semblent présupposer, à des degrés divers, que la connaissance n’est pas seulement la possession instantanée d’une information ou même d’énoncés vrais, mais implique aussi la capacité à se servir de cette information pour produire de nouvelles connaissances et justifier des décisions. Rendre une connaissance douteuse, en finançant par exemple une controverse à son égard, c’est bien entraver cette croissance de la connaissance et c’est bien la mutiler dans certains de ces usages, et par là « créer » de l’ignorance.

L’instillation du doute sur les dangers du tabac

L’instillation du doute sur les dangers du tabac

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Ce court texte extrait d'un mémorandum d'un communicant de l'industrie du tabac pour tenter d'enrayer la chute des ventes illustre la méthode proposée et utilisée. L'idée est de présenter les données épidémiologiques comme « controversées », de manière à instiller le doute dans... 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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L’autre variante, qui ne devrait pas forcément exclure la première, s’intéresse aux biais induits par nos propres croyances, par les outils que nous utilisons pour comprendre et maîtriser la nature et par les programmes de recherche. Il y a ainsi des recherches sur l’undone science, la « science qui n’est pas faite ou ne se fait pas » : il s’agit d’éclairer la manière dont certains mouvements sociaux identifient des connaissances qui pourraient être produites, mais ne le sont pas (par exemple, sur les substituts au chlore, ou encore sur l’effet de l’exposition à des pics de pollution et non pas seulement à des valeurs moyennes). Scott Frickel et ses collègues, dans une série d’articles sur la gestion des effets de l’ouragan Katrina, qui a frappé la Nouvelle-Orléans en 2005, ont par ailleurs montré comment l’action réglementaire et institutionnelle pouvait littéralement « créer » de l’ignorance, cette dernière étant le strict corollaire du besoin d’agir. La réponse à une catastrophe implique une réduction de la complexité des objets : dans le cas de Katrina et des pollutions que l’ouragan a engendrées, elle a conduit à négliger les « effets cocktail » – effets conjugués de molécules – qui sont sous-documentés, à se concentrer sur les molécules les plus préoccupantes et à extrapoler à partir des connaissances existantes. En ce sens, en simplifiant le phénomène, la réponse réglementaire crée de l’ignorance à chaque étape, ignorance qui n’était certainement pas visée en première intention. Dans cette approche, elle est d’abord perçue « comme le résultat ordinaire des évaluations de risques, et non comme le résultat d’une science déviante, ni comme un effet qui dépendrait nécessairement de l’action intentionnelle d’acteurs précis ».

Même s’ils sont complémentaires, ces courants se sont développés de manière distincte, les représentants du second courant estimant que les premiers empruntaient parfois une « logique conspirationniste ». On retrouve donc, au cœur du troisième sens de l’agnotologie – l’étude de l’ignorance produite – une tension entre un sens étroit, qui ne couvrirait que la première approche, intentionnelle, et un sens large, qui couvrirait les deux.

Actualité(s) de l’agnotologie

Dans ses diverses formes, et si l’on accepte de lui donner un sens général, au-delà de l’exemple de Proctor, l’agnotologie conduit à interroger la valeur de la connaissance : de quoi sommes-nous privés quand une connaissance disparaît de l’espace public, quand elle n’est plus mobilisable pour justifier des énoncés et des décisions ? Qu’affirmons-nous lorsque nous nous inquiétons d’une « science qui n’est pas faite », d’enquêtes qui ne sont pas conduites à leur terme, alors qu’elles pourraient l’être ? Dans sa dimension stratégique, l’agnotologie présuppose bien à la fois la valeur de la connaissance – puisque l’atteindre ou la faire disparaître constitue un enjeu – et le fait que disposer ou non d’une connaissance puisse changer l’issue des événements, qu’il s’agisse d’une controverse sanitaire ou environnementale. On rencontre alors des problèmes d’une actualité brûlante.

Agnotologie, post-vérité et fake news

L’expression « post-vérité » – élue « mot de l’année 2016 » par l’Oxford English Dictionary – désigne une forme de circulation de l’information sans qu’intervienne un réel souci concernant sa véracité et sa validité. Il peut s’agir d’une circulation virale d’informations mal sourcées sur les réseaux sociaux, de reprise au premier degré d’éléments parodiques ou même parfois d’un visage nouveau de la propagande d’État. Certains ont rapproché le phénomène des fake news (parfois appelées « infox » en français) de l’agnotologie. Il semble pourtant y avoir une différence importante par rapport à la création stratégique d’ignorance décrite dans la section précédente : la post-vérité, dont l’ampleur et la profondeur restent à attester, semble impliquer une indifférence au vrai comme envers la responsabilité intellectuelle qui s’attache aux énoncés publics. Elle consisterait alors en une négation de la valeur et de l’autorité de la connaissance, là où la création stratégique d’ignorance consisterait paradoxalement en une reconnaissance de cette dernière, puisque l’altérer ou la retirer de l’espace public répond à un intérêt et a donc un sens. Les deux mouvements iraient alors en sens inverse. Certains auteurs font cependant un lien entre les deux phénomènes : selon Philip Mirowski, historien de l’économie, le programme néolibéral dominant fait du marché « un processeur d'information plus puissant et plus efficace que n'importe quel être humain ». Ce programme s’accommode assez bien de la confusion des acteurs individuels : il peut même trouver un intérêt à la démobilisation politique, les luttes politiques ou même l’action des gouvernements étant susceptibles de structurer les comportements de manière sous-optimale par rapport aux besoins du marché. Mirowski va même plus loin : selon lui, à la différence de l’ancienne propagande, mais aussi de phénomènes purement émergents, « la confusion est devenue une stratégie politique ». La nouveauté consisterait, dans le cadre des fake news entretenues par l’économie actuelle des réseaux sociaux, à renoncer à la manipulation médiatique directe et à amplifier la confusion et les contradictions récoltées via ces réseaux, le motif sous-jacent étant de couper court ainsi à toute forme de mobilisation durable. Il ne s’agirait pas seulement d’un phénomène émergent, mais bien d’un « objectif » qui serait de « transformer la confusion permanente des masses en une source de profit, et rendre la population plus docile face à la prise de contrôle du gouvernement par les néolibéraux ». Cette grille de lecture plutôt radicale – que Mirowski a également développée dans son analyse de l’enseignement supérieur et de la recherche dans ScienceMart – correspond donc au présupposé que produire de l’ignorance sans la remplacer par une « autre » connaissance ou croyance peut constituer un objectif politique.

Agnotologie et apathie épistémique

L’agnotologie au sens étroit, on l’a vu, présuppose que la possession de connaissances est une ressource et que l’altérer change le cours des choses. Il n’y a aujourd’hui plus aucun doute, naturel ou entretenu, sur la dangerosité du tabac ou encore sur les causes anthropiques du changement climatique. Cela n’a pourtant pas enrayé l’épidémie de tabagisme (dont les ressorts ne sont pas seulement épistémiques, mais reposent sur un produit fortement addictif et économiquement profitable) ni conduit à une profonde révolution dans le rapport à l’énergie fossile. Il est possible qu’il y ait des domaines pour lesquels l’ignorance n’a pas même à être créée ni entretenue, du fait de l’inertie des organisations et des comportements. Il est également probable qu’après une période de mise en doute, puis de rectification, des acteurs, soumis à des expositions toxiques par exemple, continuent à agir tout en « ignorant ce qu’ils savent » (François Dedieu et Jean-Noël Jouzel).

Plus largement, l’attention à la diffusion des connaissances a conduit à des analyses nuancées sur la manière dont une information importante peut circuler. À titre d’exemple, citons celle afférente aux travaux sur les dangers du Distilbène®, nom commercial du diéthylstilbestrol, prescrit pour éviter avortements spontanés et accouchements prématurés, et dont les effets perturbateurs endocriniens sont clairement établis à partir du début des années 1990. Ces recherches, qui auraient pu être comprises comme paradigmatiques des risques induits par les perturbateurs endocriniens en général, n’ont pas essaimé et n’ont pas été suffisamment prises en compte par les praticiens, la molécule ayant été réduite à sa singularité, sans pour autant qu’une stratégie active de dénégation aussi déterminée que pour le tabac n’ait été nécessaire. Cela n’exclut pas bien sûr que des stratégies puissent se greffer sur cette inertie, et parfois cette apathie, à l’égard de la connaissance existante.

Intentions des acteurs de l’ignorance

Certaines critiques dirigées contre la version stratégique de l’agnotologie tenaient au fait qu’une explication complète devait incorporer une description des intentions des acteurs ainsi que de la manière dont ces intentions avaient pu causer les événements. On peut hésiter à tenir compte de l’intention lorsqu’il s’agit de juger de la qualité d’énoncés scientifiques. L’examen des 80 millions de pages des archives internes de l’industrie du tabac ne laisse guère de doute à la fois sur les intentions et sur les moyens mis en œuvre. Selon Proctor, l’industrie du tabac fonctionne en régime agnotologique à partir des années 1950, lorsqu’elle a tenté de bâtir une controverse de toutes pièces, de brouiller une connaissance constituée jusque dans ses propres laboratoires sur les effets cancérigènes de la fumée afin de rassurer le consommateur. Selon les 750 pages de Golden Holocaust, les cigarettiers ont alors construit, et parfois imposé, un discours sur les moyens de preuve, sur la différence entre corrélation et causalité. Ils ont ainsi financé très longtemps des études sur la possibilité d’existence de plusieurs causes pour un même effet (le fait d’être malade pouvant provenir du tabac, mais aussi de virus, du mode de vie…), mais aussi de plusieurs effets pour une même cause (le fait de fumer et celui d’être malade liés à une prédisposition génétique), ou encore sur la légitimité ou non de transférer ce que l’on a appris des tissus du dos de la souris – badigeonnés de goudrons de tabac et développant des tumeurs – à ceux des bronches humaines. Le caractère artificiel de telles études n’apparaît pas forcément à première vue, car elles mobilisent souvent des modes de raisonnement éprouvés ailleurs, d’où l’intérêt du décryptage que Proctor propose et qui identifie aussi bien les acteurs que l’ensemble des circuits de décision. Mais tous les domaines ne sont pas aussi bien documentés et cette stratégie explicative mobilisant l’intention conduit à importer en épistémologie des catégories venant de la philosophie de l’action, ce que certains préféreraient éviter, et pose la question classique de l’attribution, toujours épineuse lorsque l’on cherche à établir des responsabilités. D’où la tentation d’isoler des critères de processus agnotologiques qui n’impliquent pas directement l’établissement d’intentions. Par exemple, les philosophes Justin Biddle et Anna Leuschner ont proposé, en 2015, les critères suivants pour distinguer doutes et désaccords conduisant à un affaiblissement de la science d’un scepticisme maîtrisé qui est une vertu scientifique : « Le désaccord par rapport à une hypothèse H est épistémiquement délétère si chacune des conditions suivantes est respectée :

– les conséquences du rejet erroné de H seront probablement sévères ;

– la recherche contraire (dissenting) viole des normes de qualité scientifiques conventionnelles ;

– la recherche contraire implique une intolérance à l’égard des risques encourus par le producteur aux dépens des risques publics ;

– les risques encourus par le producteur et ceux encourus par le public concernent largement des groupes différents. »

Martin Carrier, pour sa part, propose de repérer les études utilisées pour montrer précisément ce qu’elles n’ont pas pour fonction de montrer, par exemple, dans sa lecture, des études toxicologiques pour établir un effet cancérogène. La discussion, qui reste ouverte, est assurément un des fronts les plus vivants de la question.

Quel que soit le sens que l’on retienne pour le terme « agnotologie », étude générale de l’ignorance ou bien étude de sa production, étude des causes ou bien étude des stratégies, ces travaux, qui forment plus un « courant » qu’une discipline académique, ont l’intérêt de fournir un regard neuf sur la connaissance et sa valeur, ainsi que sur sa fragilité parfois. Ils nous permettent de repérer les « angles morts », les vulnérabilités de nos systèmes de recherche comme de nos instances réglementaires dans le domaine sanitaire et environnemental. Il s’agit non pas de « remplacer » l’épistémologie, mais bien de l’étendre à des domaines où elle pourrait se révéler particulièrement nécessaire. Se demander « pourquoi on ne sait pas ce que l’on ne sait pas », ce n’est pas formuler une interrogation vaine ou exotique, mais poser une question qui est indissolublement épistémologique, éthique et politique.

—  Mathias GIREL

Bibliographie

J. B. Biddle & A. Leuschner, « Climate skepticism and the manufacture of doubt: Can dissent in science be epistemically detrimental?, in European Journal for Philosophy of Science, vol. 5, no 3, pp. 261-278, 2015

M. Carrier, « Identifying agnotological ploys: how to stay clear of unjustified dissent », in A. Christian, D. Hommen, N. Retzlaff et G. Schurz dir., Philosophy of Science: Between the Natural Sciences, the Social Sciences, and the Humanities, vol. 9, pp. 155-169, coll. European Studies in Philosophy of Science, Springer, 2018

E. Fillion & D. Torny, « Un précédent manqué : le Distilbène® et les perturbateurs endocriniens. Contribution à une sociologie de l'ignorance », in Sciences sociales et santé, vol. 34, no 3, pp. 47-75, 2016, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01370188

S. Frickel & M. Edwards, « Untangling Ignorance in Environmental Risk Assessment », in S. Boudia et N. Jas dir., Powerless Science? The Making of the Toxic World in the 20th Century, Berghahn Books, pp. 215-233, Oxford, 2014

M. Girel, Science et territoires de l’ignorance, coll. Sciences en questions, Quae, Versailles, 2017

M. Gross & L. McGoey dir., Routledge International Handbook of Ignorance Studies, Routledge, 2015

P. Mirowski, « Hell is truth seen too late », in Zilsel, vol. 3, no 1, pp. 146-180, 2018

R. N. Proctor, Cancer Wars: How Politics Shapes what We Know and Don't Know About Cancer, Basic Books, New York, 1996 ; Golden Holocaust. La Conspiration des industriels du tabac, éd. et préf. M. Girel, Les Équateurs, Paris, 2014

R. N. Proctor & L. Schiebinger dir., Agnotology: The Making and Unmaking of Ignorance, Stanford University Press, 2008.

Écrit par :

  • : maître de conférences, département de philosophie de l'École normale supérieure, Paris ; directeur du Centre d'archives en philosophie, histoire et édition des sciences, CNRS - École normale supérieure

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PROCTOR ROBERT N. (1954- )

  • Écrit par 
  • Mathias GIREL
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L'historien des sciences Robert N. Proctor est né en 1954 à Corpus Christi au Texas. Il est surtout connu en France pour son travail sur les liens entre science et industrie du tabac, ce qui ne constitue cependant qu’une partie de ses recherches . Proctor, en effet, appartient à cette lignée d’historiens des sciences américains qui se sont consacrés à décrypter les relations tissées entre scientif […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/robert-n-proctor/#i_57269

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Pour citer l’article

Mathias GIREL, « AGNOTOLOGIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 juin 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/agnotologie/