LE RÔLE SOCIAL DE L'HISTORIEN (O. Dumoulin)

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Au cours de ces dernières décennies, les scènes d'intervention de l'historien se sont multipliées. Sans changer apparemment de costume, l'historien joue de nouveaux rôles : désormais requis comme témoin ou expert sur des scènes sociales – tribunaux, médias, commissions, etc. –, qui ne sont pas a priori celles, traditionnelles, du savoir, de la recherche et de l'enseignement. Or ces déplacements ne sont pas sans effet sur le statut de l'histoire et sa justification comme activité savante, mais aussi comme activité sociale. Ainsi, d'une scène à l'autre, ce sont les finalités d'un savoir qui sont débattues par les historiens hors de leur champ classique d'intervention, et par des non-historiens sur le terrain même de la définition de la vérité historique. Belle confusion des rôles qui témoigne aussi de la position ambivalente de l'histoire confrontée à une demande sociale contradictoire mais pressante alors qu'elle a perdu son monopole sur le passé. Sollicité pour son témoignage ou son expertise alors qu'il ne peut vraiment apporter le premier ni garantir la seconde, l'historien ne veut pas renoncer à lui-même ni aux principes qui fondent son métier. Pourtant ce rôle nouveau change l'histoire en même temps que change le rapport de l'historien à la société. Cette transformation est au centre de l'enquête menée par Olivier Dumoulin sur Le Rôle social de l'historien (Albin Michel, 2003), où l'on voit ce dernier passer, selon le sous-titre de l'ouvrage, « de la chaire au prétoire » (procès Papon, Touvier, etc.), rejoindre des groupes de travail (Mission Mattéoli sur la spoliation des Juifs de France pendant l'Occupation) ou constituer une table ronde (affaire Aubrac).

L'expertise historienne n'est pas limitée à la justice, elle se déploie également dans d'autres contextes, celui de l'entreprise en particulier. Soumis à une demande sociale spécifique, l'historien devient tributaire de son objet et d'une écriture prescriptive plutôt que descriptive. Sur fond de crise, l'histoire se voit investie d'une fonction nouvelle, visant en particulier par l'exorcisation du passé à élaborer un nouvel avenir, une nouvelle cohérence, de nouvelles performances (culture d'entreprise). Comme le souligne encore Olivier Dumoulin, « socialement reconnu, le discours de l'historien devient un enjeu socialement pris en charge » et dont dépend sa responsabilité dans une société où l'histoire n'est plus isolable de la mémoire et de la justice.

S'il s'agit d'une nouveauté repérée, quelle en est la nature ? Olivier Dumoulin prolonge son enquête de manière régressive, et remonte aux débuts de l'invention de la figure moderne de l'historien pour isoler deux moments : celui qui, de 1860 à 1920, consacre la fusion de l'érudit et du professeur, puis, à partir de 1920 et jusque vers les années 1970, un second moment marqué par le triomphe du « savant impuissant ». Dans un premier temps, émerge au travers des portraits nécrologiques que dresse Gabriel Monod dans la Revue historique qu'il a créée en 1876, une figure idéale de l'historien républicain, savant, professeur et citoyen. Le vrai savant opère en fait dans la cité de la science et il agit au service d'une communauté en voie de construction. Ce professeur de la nation en temps de paix n'a aucune peine à se prévaloir de son expertise lors de l'affaire Dreyfus, mais il ne survivra pas à la Première Guerre mondiale. Cependant, la figure ne fait là que s'inverser car le service de la patrie, même en temps de guerre, n'est qu'une autre modalité du service de la science : les rôles ici encore se confondent.

« La vérité pour la science », « l'enseignement pour la société », « la nation au service de l'État » : ces trois pôles, même s'ils esquissent des configurations différentes, ne posent aucun problème au magistère historien jusque dans la guerre elle-même. Mais ils n'y résistent pas car, au lendemain de la guerre, ils s'effondrent au profit d'une « idéologie du désengagement » qui s'impose nettement à la communauté des historiens. L'engagement est réservé aux choix de la sphère personnelle hors des contraintes professionnelles ; la « politique de l'apolitisme » prime en même temps qu'éclate le paradigme positiviste qui avait porté l'historien au cœur de l'identité républicaine.

La rupture est sans doute moins brutale mais de nouvelles figures émergent. Le développement de la recherche dans les sciences implique également un rôle nouveau, celui du chercheur, qui a des incidences sur la professionnalisation jamais achevée de l'historien : « De l'érudit au chercheur, la distance est considérable. »

Dans sa citadelle scientifique, l'historien n'en demeure pas pour autant hors de son temps. Lucien Febvre, s'il disqualifie toute histoire serve, est convaincu de l'utilité de la connaissance historique pour la société. La guerre, une fois encore, ébranle ces nouveaux rôles sociaux des historiens, lesquels, hors des engagements personnels qui comptent peu pour la discipline, tentent de renouer discrètement le fil secret nouant science et politique. L'après-guerre ouvre une nouvelle période de tension entre science et engagement, notamment à gauche. Mais ce chapitre de l'ouvrage, trop court et trop superficiel, ne met pas assez en évidence les formes de développement des activités de recherche, notamment collectives. Ne sont reprises qu'en conclusion quelques-unes des figures, comme celle de l'auteur, qui contestent à la fois la figure de l'expert et celle du savant.

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Bertrand MÜLLER, « LE RÔLE SOCIAL DE L'HISTORIEN (O. Dumoulin) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-role-social-de-l-historien/