SATIRE

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Il ne s'agira dans cet article que de la satire littéraire. Or, même littéraire, la satire est une des formes les plus difficiles à cerner. Où la tragédie et la comédie, voire le roman, offrent l'appui, même incertain, d'une formule consacrée, et semblent occuper un domaine délimité, la satire menace de s'insinuer partout, au théâtre, dans la prose et dans l'épopée, comme à travers les strophes lyriques les plus diverses. Cet « esprit satirique » aussi vague qu'insistant, outre qu'il suscite l'émotion moqueuse du destinataire, traduit, chez l'auteur, une révolte, disons mieux : le refus d'être complice.

En prose ou en poésie, le ton satirique n'est jamais uniformément sérieux. Mais le dosage du rire peut être étonnamment varié. Le rire peut n'être qu'une affaire de style ; il peut aussi surgir d'un sujet en lui-même risible. D'où le comique grossier ou ininterrompu des farces, des mystifications, des « éloges » paradoxaux, des pastiches de chefs-d'œuvre, des poèmes travestis ou burlesques. À l'inverse, on aura ces pointes de sarcasme que, parmi leurs imprécations austères, dardent souverainement tous les grands justiciers, des prophètes de la Bible à leurs imitateurs, d'Aubigné, Milton et même Victor Hugo. Entre les deux, le poème héroï-comique, que nous négligerons, et la satire littéraire : « un long poème monométrique, publié non pas isolément mais dans un recueil contenant exclusivement des poèmes du même genre » (Lecocq). Cette satire s'affirme par le choix d'une forme et d'une tradition ; de son auteur, elle requiert surtout une attitude bien particulière devant la chose poétique.

Indignation et correction

Depuis Juvénal, les poètes satiriques sont les zélateurs d'une Muse qui n'existait pas avant eux : l'Indignation (Hugo, Introduction des Châtiments). La satire littéraire se nourrit donc de l'humeur de l'écrivain. Malheureusement, l'humeur n'a jamais été un principe de continuité, et comme il faut bien qu'entre les sautes de cette humeur le poème que compose le satirique puisse se soutenir, une théorie s'est dégagée, propre à justifier le genre par des motifs autres que les caprices d'une originalité personnelle. Reprise de la poétique d'Horace s'est donc affirmée l'utilité de la satire qui, dénonçant les méchants, corrigeant les abus, rendait à la société policée les mêmes services moraux qu'en général toute haute littérature.

S'il s'agit d'instruire, il faut donc toucher. L'objectif se double d'une méthode : on cherchera l'amusement, on fera rire. Tous les procédés du comique : mouvement dialogué, monologue grotesque, portrait caricatural, anecdotes intercalées, jeux de mots et quiproquos sont déjà mis en œuvre par Horace, Juvénal et Perse. Ni le Moyen Âge ni la Renaissance n'en ont perdu l'usage, et c'est du fabliau, de la farce et du conte, c'est de la fantaisie rabelaisienne et du « coq-à-l'âne » marotique que les hommes de la Pléiade, malgré leurs innovations, tiennent beaucoup de leurs façons de faire. Comme avant lui l'Arétin, Du Bellay laisse paraître une gourmandise du récit qui fustige les vices de la bonne sorte. À cela s'ajoutent, chez Vauquelin de La Fresnaye (1604), chez Régnier (1609), critiqué sur ce point par les disciples de Malherbe, une saveur de langage, une recherche du terme archaïque et naïf, de l'expression proverbiale et populaire, qui rapprochent de la vie commune les leçons du moraliste.

Ces premiers satiriques modernes ne donnent pourtant pas l'impression d'être avant tout des professeurs de vertu. La Muse qui les entraîne les fait trembler d'une impatience et d'une excitation dont les manifestations sont loin d'être toutes également édifiantes. D'abord, le satirique aime mordre et poindre : Joseph Hall (Virgidemiae, 1597) comparait la satire au porc-épic. Militants comme les Français du xvie siècle, les Anglais Marvell (1621-1678) et J. Oldham (Satires sur les Jésuites, 1681) crient leur haine de l'étranger impur. Également effréné le sadisme de certaines descriptions : l'étalage de spectacles repoussants, d'infirmités et de supplices, ces traits « baroques » se multiplient dans les poèmes dits « satyriques » de l'époque d'Henri IV et de Louis XIII. L'obscénité de ces pièces est restée célèbre : elle glorifie dans l'infraction sexuelle la même force primitive de l'instinct que dans l'indignation. Plus apaisées, les Folastries et Gaillardises de Ronsard et de ses émules reprenaient la tradition gauloise.

Entre le xvie siècle et les suivants se marque une sensible différence de verve. L'« augustéen » Pope et son prédécesseur élisabéthain John Donne (1573-1631) permettent de la mesurer. Reprenant mot pour mot des passages de son devancier, le spirituel Anglais (Epilogue to the Satires, 1738) les dilue, les décore, en évacue la hargne, et parvient même à se faire soupçonner de complaisance pour les hommes de cour, là où Donne dénonçait avec âpreté les courtisans.

Alexander Pope

Photographie : Alexander Pope

Le grand poète classique anglais Alexander Pope (1688-1744). 

Crédits : Universal History Archive/ Universal Images Group/ Getty Images

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En France, le fiel se conservera toujours (encore chez Nicolas Gilbert, 1750-1780). Mais le verbe s'est fait plus coulant, la langue plus pure, et surtout la matière s'est renouvelée : sous Boileau et après lui, la satire, sans renoncer à l'actualité, aborde volontiers les problèmes de théorie littéraire et les lieux communs de la morale.

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'université de Paris-X-Nanterre Nanterre

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Pour citer l’article

Roger ZUBER, « SATIRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/satire/