SATIRE

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Satire et classicisme

La récrimination et le malaise n'en demeurent pas moins les éléments constitutifs d'une création satirique. Une question se pose donc : pourquoi la satire n'est-elle nulle part plus vivace qu'en période d'euphorie littéraire ? On ne s'attendrait guère à voir se plaindre plus que tous autres les écrivains du « siècle de Louis XIV » ou de l'« Augustan age » anglais, qui semblent mieux défendus, plus honorés, plus sûrs de leurs assises intellectuelles que leurs confrères des temps passés ou futurs. C'est justement que la satire est un phénomène littéraire, et qu'elle fleurit lorsqu'il existe des hommes de lettres, au sens social, et des classiques, au sens qu'il convient de définir maintenant.

La satire n'est pas classique par ses règles : elle n'en a jamais eu d'expresses. La satire n'est pas classique par la beauté de son sujet : comme la comédie, elle doit, au contraire, se fixer pour but la représentation de circonstances, d'objets médiocres (c'est-à-dire moyens) et vils. Mais la satire est classique parce qu'elle prend conscience de cette médiocrité même, et qu'elle la situe à l'intérieur de la hiérarchie des styles : elle sait faire jouer les divers registres du discours à la fois pour embellir et pour persuader. Et la satire est également classique parce que le satirique prend conscience des modalités de sa propre intervention dans le tissu de l'œuvre qu'il élabore : il est alors l'orateur, celui qui, par la parole, s'identifie à un texte dont il sait pertinemment qu'il ne se confond pas avec lui-même. Il faut donc comprendre la place qu'occupe la satire dans l'histoire de notre culture en invoquant la rhétorique.

Lorsqu'un lecteur d'aujourd'hui se penche sur le monde tel que le lui offre la vision d'un satirique, il éprouve généralement un sentiment d'étrangeté. Cette stylisation, qui est toujours voyante, cette négligence, qui a si souvent quelque chose d'apprêté, cet enjouement, qui est fait pour étonner, signalent la présence du rhéteur. Mais c'est un rhéteur honnête, qui ne cherche nullement à dissimuler sa présence : un poème, pour être satire, ne saurait être écrit à la première personne. Le je qui s'y trouve parler est un personnage intermédiaire entre l'auteur et la fonction qu'il assume, celle du « Satirique » en soi. C'est pourquoi toute cette littérature est naturellement le greffon d'une tradition consacrée, c'est pourquoi aussi elle rappelle avec plus d'insistance Juvénal, qui jouait déjà ce rôle, qu'Horace, rhétoricien moins conscient. C'est pourquoi, enfin, les colères du Boileau dont nous lisons les vers sont à la fois touchantes, parce que Boileau est sincère, et plaisantes, parce que son double, le Satirique, peut se targuer des outrances que le simple Boileau n'a pas calculées : la forme dialoguée de la Satire IX permet de saisir sur le vif ce qu'a de stimulant ce continuel échange de personnalités.

Le Satirique est donc un être de raison. Le chatoiement des styles que pratique la satire, en jetant sur le texte de multiples éclairages, permet de saisir au passage différents profils du poète : l'accusateur public, l'observateur cynique, le porte-parole du gros bons sens, le moraliste de bon ton. Aucun de ces visages n'est « sincère » lorsqu'il est pris à part. Mais tous peuvent le devenir en se combinant dans l'esprit du lecteur. Car le lecteur classique sait que, quand un auteur dit : je, il ne veut pas dire : moi. Ce je est celui d'un acteur en cours de représentation. Et cet acteur n'est pas seulement l'orateur tout court, que nous venons d'introduire au nom de la rhétorique. Il est l'« orateur idéal ». Ainsi Boileau donne la parole à Quelqu'un, à un Je, à qui il veut ressembler, et, dans ses apologies du genre, il se défend beaucoup moins lui-même qu'il ne défend ce Je-là. Cet arrière-plan rhétorique rend compte de plusieurs faits d'ensemble. D'une part, la polyphonie du discours satirique ne relève pas seulement de l'agrément mondain : elle reproduit la variété des rôles de l'orateur en action. D'autre part, la popularité du genre pendant une période donnée s'explique par son haut degré de pertinence : il était le seul, avec la comédie, à permettre de peindre en parallèle ou de faire dialoguer le créateur avec sa création, le théoricien avec l'artiste ; dans le paysage littéraire du milieu du xxe siècle, ce serait un peu la fonction qu'a remplie le « nouveau roman ». Enfin, formé par la rhétorique, le public du temps n'aurait jamais songé, comme le fera le public philistin, à mettre au compte de la bassesse d'un esprit la bassesse d'un sujet traité. Le principe de « convenance » montrait, au contraire, qu'il était grand de traduire en style approprié une réalité sans grandeur : nul risque de discrédit pour un homme de mérite quand il s'appliquait à reproduire turpitudes et ridicules.

Lorsqu'on explique la satire par la seule Muse Indignation, on comprend mal qu'elle ait à ce point disparu : nos siècles plus modernes lui fourniraient à la fois une ample matière et un cortège tout prêt de talents propres à s'y consacrer. Mais lorsqu'on mesure à quel point ses fondements reposaient sur une connaissance profonde, que nous n'avons généralement plus, des mécanismes de la parole (logos), on doit au moins admettre que, sous sa forme classique, elle constituait un fait de civilisation.

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'université de Paris-X-Nanterre Nanterre

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Pour citer l’article

Roger ZUBER, « SATIRE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/satire/