PROCHE ET MOYEN-ORIENT CONTEMPORAIN

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Fin de l'ère bipolaire et nouvel ordre régional arabe

Les mutations de la géopolitique mondiale à l'aube des années 1990 trouvent un écho direct dans un Moyen-Orient plus dépendant que jamais du jeu des grandes puissances. L'effondrement de l'acteur soviétique et la domination exclusive des États-Unis contribuent à recomposer l'équilibre des forces locales. L'Égypte est devenue l'allié stratégique de Washington et joue désormais le rôle dont Sadate avait rêvé pour elle depuis 1973. Elle a été officiellement réintégrée sur la scène politique arabe sans que soit remis en cause le traité qui la lie à Israël. La Syrie perd au contraire ses atouts des années 1980 dès lors que Le Caire et Bagdad retrouvent leur place traditionnelle. La fin du patronage soviétique ne lui permet plus d'envisager une hypothétique parité stratégique avec Israël. La carte palestinienne lui échappe depuis que l'intifada de 1987 a rendu son autonomie à l'O.L.P. et rétabli une certaine unité des rangs palestiniens.

Au Liban toutefois, Damas finit par imposer sa solution avec la bénédiction des Saoudiens. Les accords de Taëf, qui mettent fin à la guerre civile en octobre 1989, reprennent en substance les propositions défendues par Damas depuis 1976 : la parité entre chrétiens et musulmans dans l'attente d'une hypothétique déconfessionnalisation politique, l'instauration de liens privilégiés entre Beyrouth et Damas et le redéploiement de l'armée syrienne dans la plaine de la Beqa. En 1992, un « traité de fraternité et de coopération » scelle définitivement le protectorat syrien sur un Liban dont la souveraineté n'est plus qu'une fiction juridique internationale. Mais la présence syrienne au Liban est surtout une partie constitutive de l'édifice politique interne : le pouvoir alaouite de Damas doit contrebalancer le déficit institutionnel de représentation politique des Libanais chiites. Enfin, Damas cherche, par sa mainmise, à maintenir la pression sur Israël en utilisant les capacités de nuisance du Hezbollah. De fait, les opérations militaires récurrentes de ce dernier à la frontière nord avec Israël contraignent l'État hébreu à se retirer unilatéralement du Sud-Liban en mai 2000 (à l'exception des fermes de Chebaa).

Au Yémen, l'heure est à l'unification du Nord et du Sud à la suite de la disparition du « grand-frère » soviétique. La république du Yémen est ainsi proclamée en mai 1990. Une guerre civile s'ensuit en 1993-1994, dont l'aboutissement ne remet pas en cause l'unité nationale, mais est loin d'apaiser les tensions.

L'Irak enfin se trouve placé dans une position ambivalente. Son potentiel militaire a été singulièrement renforcé par le conflit avec l'Iran (1980-1988), et le régime entend s'en prévaloir pour mener une politique de puissance régionale dans le Golfe mais aussi sur le terrain israélo-arabe. Le pays n'en est pas moins sorti très affaibli de la guerre, et les besoins de la reconstruction sont énormes. Le régime irakien espère une nouvelle fois le soutien des monarchies du Golfe qui ont financé sa guerre contre l'Iran. Il exige l'abrogation de la dette ainsi qu'une aide à la reconstruction, le « prix du sang » en quelque sorte, en faveur d'un pays qui fut le rempart des régimes de la péninsule contre la déstabilisation iranienne. De surcroît, Saddam Hussein s'affirme convaincu que le Koweït et les Émirats, dont la surproduction pétrolière fait baisser les prix, mènent contre son pays une véritable guerre économique. Il est tentant, dans ces conditions, de mettre en avant de vieilles revendications territoriales sur les îles de Bubyan et Warba, pour justifier l'invasion du Koweït le 2 août 1990. La réaction de l'Occident est brutale. On invoque le viol inacceptable de la souveraineté d'un État dans une région où abondent les irrédentismes territoriaux, sans vouloir s'arrêter au cas du Liban, livré à la Syrie, ni à celui des territoires palestiniens, occupés par Israël depuis 1967. C'est que d'autres motivations, sans doute plus puissantes, viennent s'ajouter aux principes du droit international. L'Occident ne saurait accepter que Bagdad, maître du Koweït, contrôle quelque 25 p. 100 des réserves pétrolières régionales et puisse exercer des pressions à la hausse sur le prix de l'or noir. Il redoute plus encore la prolifération des armes non conventionnelles dans un monde où les volontés de puissance se trouvent désormais libérées des contraintes de la bipolarité.

En frappant le potentiel militaire mais aussi économique de l'Irak, les États-Unis rétablissent dans le Golfe un équilibre entre les trois pôles de puissance que sont Bagdad, Téhéran et Riyad. Ils prennent également physiquement position dans une région hautement stratégique.

L'Irak vaincu, un large consensus émerge au sein de la communauté internationale pour maintenir à son égard un système de sanctions qui préserve l'intangibilité des frontières et la stabilité du régime. Mais les mesures décrétées (embargo commercial, blocus aérien et maritime, délimitation de zones d'exclusion aérienne, désarmement, ponctions sur les revenus pétroliers, etc.) nuisent toutefois à la souveraineté de l'État. Les Kurdes, traditionnellement opposés au régime et sévèrement réprimés en 1991 pour s'être soulevés à l'arrivée des troupes de la coalition occidentale, voient leur régime d'autonomie élargi. Leur émancipation (dont les débuts remontent à 1974) permet d'envisager un Irak fédéral, sans jamais parler de sécession et moins encore d'unité avec leurs frères d'Iran ou de Turquie. Elle paraît néanmoins précaire, car Ankara, aux prises avec sa propre dissidence kurde, ne cache pas son inquiétude devant l'expérience d'autonomie qui fonctionne à ses portes sous la protection aérienne de l'Occident.

Le conflit du Golfe de 1990-1991 n'a ainsi guère bouleversé la configuration géopolitique du Proche-Orient. Il paraît à l'inverse avoir confirmé l'ampleur des réticences, tant régionales qu'internationales, devant toute perspective de remise en cause du statu quo territorial. L'effondrement soviétique ne pouvait, en revanche, qu'avoir des répercussions directes sur le conflit israélo-arabe si marqué jusque-là par les logiques de la bipolarité mondiale. À cet égard, l'unique mutation significative dans le Proche-Orient des années 1990 réside dans la signature d'un accord de paix israélo-palestinien, le 13 septembre 1993 à Washington. Cet accord avalise le principe d'une reconnaissance mutuelle entre l'État d'Israël et l'O.L.P. Mais, si les données nouvelles de la géopolitique mondiale l'ont rendu possible, elles ne suffisent pas à l'expliquer. On ne saurait assimiler une condition à une cause, et les négociations de Madrid (1991) sous patronage international ma [...]

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Moyen-Orient : carte politique

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Moyen-Orient, 1914

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Soldats afghans

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1914 à 1939. De Sarajevo à Dantzig

1914 à 1939. De Sarajevo à Dantzig
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Écrit par :

  • : professeur des Universités, Institut national des langues et civilisations orientales, Paris
  • : maître de conférences habilitée à diriger des recherches, Sciences Po, Aix-en-Provence

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Pour citer l’article

Nadine PICAUDOU, Aude SIGNOLES, « PROCHE ET MOYEN-ORIENT CONTEMPORAIN », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/proche-et-moyen-orient-contemporain/