ISRAËL

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Israël : carte physique

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Israël : drapeau

Israël : drapeau
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Guerre de Six Jours, 1967

Guerre de Six Jours, 1967
Crédits : National Archives

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Le Néguev, Israël

Le Néguev, Israël
Crédits : Christopher Pillitz/ The Image Bank/ Getty Images

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quelques données-clés.
Nom officielÉtat d'Israël (IL)
Chef de l'ÉtatIsaac Herzog (depuis le 7 juillet 2021)
Chef du gouvernementNaftali Bennett (depuis le 13 juin 2021)
Capitale (proclamée)Jérusalem ; le statut de capitale n'est pas reconnu par la communauté internationale
Langues officiellesarabe, hébreu
Unité monétaireshekel (ILS)
Population8 887 000 (estim. 2021) 1
Note : Exclut les Israéliens qui vivent en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.
Superficie (km2)21 643 2
Note : Exclut la Cisjordanie et la bande de Gaza

À quelque point de vue qu'on se place, Israël représente un élément irréductible aux catégories habituelles. Il n'est point d'exemple de pays se constituant ou se reconstituant après deux mille ans d'interruption environ. Il n'est point d'exemple de peuple tentant l'épreuve de la reconstitution après une dispersion semblable à celle d'Israël. Il est vrai que le destin du peuple juif est à lui seul irréductible à toute catégorie connue.

Du point de vue politique, Israël représente une énigme, aussi bien en politique intérieure qu'en politique extérieure. En politique intérieure, cet État combine les expériences les plus audacieuses en matière de défrichement, de fertilisation et d'irrigation du désert, mais aussi et surtout en matière de vie collective (le kibboutz) avec des secteurs de population qui vivent une vie traditionnelle reposant sur des valeurs religieuses anciennes et des pratiques rigoureuses. D'où une législation qui, sur certains points, est des plus modernes, qui, sur d'autres, repose sur des principes religieux datant d'il y a plus de trois mille ans. Ce pays a pu produire des savants et des chercheurs dans des instituts considérés parmi les plus avancés au monde, tel l'Institut Weizmann de Rehovot, alors que les milieux religieux peuvent s'opposer à ce que des autopsies soient pratiquées sur les corps de leurs proches, ou même que des fouilles archéologiques soient réalisées, là où l'on aurait trouvé des tombes vieilles de deux mille ans, pour ne pas troubler le repos des morts.

On ajoutera à cette vue des problèmes intérieurs d'Israël le fait que ce pays pratique la démocratie parlementaire et libérale (la seule au Proche-Orient), reposant sur des coalitions où les partis religieux jouent toujours le rôle de partis charnières. En politique extérieure, Israël semble tout aussi irréductible aux grands conflits qui secouent le monde ; en particulier, il apparaît que le conflit israélo-arabe ne puisse être réduit à un conflit de type colonial, même si certains traits ont pu longtemps le laisser penser.

vidéo : Guerre de Six Jours, 1967

Guerre de Six Jours, 1967

Le 10 juin 1967, la troisième guerre israélo-arabe, appelée guerre de Six Jours en raison de sa durée, s'achève par une victoire foudroyante de l'armée israélienne et la déconfiture totale des pays arabes. Les gains territoriaux d'Israël sont considérables : au sud, Gaza et la... 

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Enfin, ce qui a constitué depuis la guerre de Six Jours (juin 1967) le grand drame de la vie politique israélienne, à savoir l'affrontement avec les Palestiniens lié à l'occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, semble lui aussi avoir été longtemps irréductible aux catégories habituelles et connues. Le déclenchement, en décembre 1987, de la révolte palestinienne connue sous le nom d'intifada (en arabe, le « soulèvement ») a rendu la situation tragique. D'un côté, les Arabes (1 200 000 en Cisjordanie et 950 000 dans l'étroite bande de Gaza) demandaient la possibilité de s'autodéterminer. De l'autre, Israël se réfugiait soit derrière des arguments de sécurité (c'était la thèse travailliste) soit derrière un droit historique ou même religieux. La conclusion d'un premier accord entre Israël et l'OLP, au mois de septembre 1993, avait autorisé de très réels espoirs qui ne se sont pas concrétisés. Le déclenchement de la seconde Intifada (en septembre 2000), après l'échec de la conférence de Camp David en juillet 2000, a plongé la région dans un nouveau chaos aggravé par la seconde guerre du Liban (juillet-août 2006) puis par l'opération « Plomb durci » menée contre le Hamas à Gaza (décembre 2008-janvier 2009). Sur le plan interne, le pays traverse une grave crise morale.

—  Claude KLEIN

Géographie

Israël, Palestine : deux peuples et deux noms pour une même terre, au cœur d'un Proche-Orient dont elle focalise tous les antagonismes sur un territoire très réduit (27 900 kilomètres carrés, dont 20 700 pour l'État d'Israël dans ses limites de 1949 et 7 200 pour les « territoires occupés »). Les traits essentiels de sa géographie humaine résultent des phénomènes migratoires et de la situation géopolitique. En effet, un processus d'immigration, continu sur près d'un siècle, de populations juives à côté, puis – partiellement – à la place de populations arabes, a abouti, en 1948, à la création de l'État d'Israël, qui fait figure de greffe de l'Occident industrialisé et urbanisé sur un Proche-Orient arabe qui ne l'a pas acceptée, d'où une position de pays assiégé et six décennies de conflit dont on ne voit pas l'issue.

De la Méditerranée au désert

À l'angle sud-est de la Méditerranée, le pays occupe une position de transition entre les domaines bioclimatiques méditerranéen et tropical aride, avec un gradient d'aridification très régulier du nord vers le sud, doublé par une variation plus complexe du littoral vers l'intérieur, du fait de la configuration du relief en trois bandes parallèles, au moins dans la moitié nord : plaine littorale, chaînes montagneuses du Levant méridional, fossé tectonique du Jourdain et de la mer Morte (plus un fragment d'une quatrième unité à l'extrême nord-est, avec le plateau du Golan occupé).

Les précipitations ont partout un régime de type méditerranéen, avec un hiver doux et relativement arrosé (maximum en décembre-janvier) et un été chaud et sec. Leur total annuel décroît rapidement vers le sud et le sillon intérieur, en même temps que leur irrégularité interannuelle s'accroît. Les unités naturelles se succèdent ainsi du nord au sud :

– La Galilée, au nord, est l'unité la plus homogène et peut être caractérisée comme subhumide avec, par exemple, 625 millimètres de précipitations à Nahariyya sur la côte, 712 millimètres à Safed (Zefat en hébreu) dans les collines de Haute-Galilée et 407 millimètres à Tibériade abritée au bord du lac de Tibériade (ou de Kinneret, ou « mer de Galilée »). Alimenté par le haut Jourdain, enfoncé à 212 mètres au-dessous du niveau de la mer entre les hauteurs de Galilée et du Golan, ce dernier constitue le premier réservoir d'eau douce du pays.

– Le mont Carmel, échine calcaire qui vient interrompre la plaine côtière, et la plaine transversale d'Emeq Yizréel séparent ce premier ensemble de la partie centrale du pays, à la structure ternaire marquée. À l'ouest, la plaine littorale, bien développée, s'élargit du nord (plaine de Sharon) au sud (plaine de Judée). Au centre, les collines – calcaires pour la plupart d'entre elles – de Samarie et de Judée sont un peu plus arrosées que la plaine (553 mm à Jérusalem contre 524 à Tel-Aviv, mais plus de 700 mm sur les bosses les plus élevées). À l'est, on descend très brutalement vers la cuvette aride (moins de 100 mm) et salée de la mer Morte, point le plus bas des terres émergées, à 410 mètres au-dessous du niveau de la mer. Le rythme annuel d'abaissement de son niveau s'est accéléré depuis 1960 par suite de l'évaporation intense et de l'accroissement des prélèvements pour l'irrigation sur les deux rives du Jourdain.

photographie : Le Néguev, Israël

Le Néguev, Israël

La moitié méridionale d'Israël est occupée par le Néguev, zone de plis lâches s'élevant jusqu'à plus de 900 mètres d'altitude, mais où règne un climat subdésertique ou désertique. 

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– Au sud de la Judée, les précipitations s'abaissent rapidement de 400 millimètres à 200 millimètres au niveau de Beersheba (Be'er Sheva), porte d'entrée du Néguev, et jusqu'à 32 millimètres à Eilat. Bordé à l'est par le sillon aride de l'Arava prolongé par le golfe d'Eilat/Aqaba, le Néguev désertique étale de spectaculaires formes d'érosion, dont les trois « cratères » (en fait des combes géantes excavées dans des voûtes anticlinales) de Makhtesh Gadol, Makhtesh Qatan et Makhtesh Ramon.

Un pays construit par le processus migratoire et l'expansion territoriale

Ce territoire, somme toute assez loin de l'image biblique d'une « terre ruisselante de lait et de miel », était assez peu peuplé dans l'Empire ottoman finissant, après un recul assez net de l'occupation humaine par rapport à la fin du xvie siècle. À partir de 1880, des migrants juifs sont venus s'installer en Palestine, suivant une série de vagues migratoires clairement identifiées (les aliyot, « montées », pluriel d'aliya) par l'historiographie israélienne, en fonction de leur origine géographique, leur orientation idéologique et leurs résultats. Les six aliyot qui se sont succédé durant la période ottomane et le mandat britannique pour constituer le yishouv, le foyer national juif en Palestine, ont eu des conséquences fondamentales sur la géographie humaine et économique d'Israël :

– Composition doublement hétérogène de la population : Juifs Arabes, mais aussi, au sein de la population juive, migrants « occidentaux » venus d'Europe et d'Amérique (les Ashkénazes), et « orientaux » venus principalement du bassin méditerranéen (les Séfarades).

– Installation de pionniers agricoles sur des terres jusque-là sous-occupées parce qu'elles souffraient de divers facteurs limitants, impliquant donc un travail important de bonification (drainage, irrigation, terrassement). La mobilisation des ressources en eau s'est poursuivie depuis l'indépendance d'Israël, avec d'abord la création de systèmes régionaux d'irrigation, puis leur interconnexion en un réseau national, le National Water Carrier, achevé en 1964 : les eaux du lac de Tibériade sont pompées et acheminées à travers la Galilée par un canal jusqu'au réservoir de Bet Netofa, à partir duquel une conduite de fort diamètre suit le bord de la plaine centrale, collecte au passage les sources du piémont, et transfère l'eau jusqu'au sud-ouest de la plaine et aux confins du Néguev. La mobilisation intégrale de ces ressources en eau (1,7 milliard de mètres cubes) a finalement conduit Israël à recourir également à de coûteuses techniques de dessalement de l'eau de mer.

– Création d'établissements ruraux dont les formes d'organisation socio-économique reflétaient les courants idéologiques du moment : villages de propriété individuelle, les moshavot (pl. de moshava), à la fin du xixe siècle ; fermes collectivisées, les kibboutzim (pl. de kibboutz), à partir de 1910 (création du premier kibboutz, Degania, au sud du lac de Tibériade) ; puis formule intermédiaire de coopératives, les moshavim (pl. de moshav).

– Peuplement fondamentalement urbain, concentré dans les ports d'arrivée ou à Jérusalem, malgré ces mouvements pionniers ruraux.

– Greffe d'une économie de type industriel, grâce au savoir-faire et aux capitaux apportés par les migrants ou drainés depuis la diaspora.

Après la création de l'État d'Israël, le phénomène migratoire s'est poursuivi, s'appuyant sur la « loi du retour » du 5 juillet 1950, suivant des rythmes et des modalités assez variés : afflux massif, en 1948-1951, de rescapés de la Shoah et de Juifs orientaux (opérations concertées depuis l'Irak ou le Yémen) ; pause de 1952 à 1954 pour organiser l'accueil des nouveaux venus ; pointes en 1956-1957 puis 1962-1963 (indépendances du Maroc et de l'Algérie) et 1972-1973 (Juifs d'URSS) ; niveau très bas de 1974 à 1989, à part l'accueil des Falashas d'Éthiopie en 1984-1985 ; arrivées massives depuis les pays de l'ex-URSS en 1990-1992.

D'autres mouvements sont liés aux relations conflictuelles entre Israël et ses voisins arabes. La première guerre israélo-arabe de 1948-1949 a abouti au départ de 700 000 à 900 000 Arabes des territoires passés sous domination israélienne vers la Cisjordanie alors intégrée à la Jordanie, la bande de Gaza rattachée à l'Égypte et le reste des pays arabes voisins, en grande partie dans des camps de réfugiés gérés par l'office des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), laissant seulement 170 000 Arabes dans les frontières du nouvel État d'Israël : paysans de Galilée, Bédouins du Néguev, citadins de Haïfa, Acre, Jaffa, Lod, Ramla et Nazareth. La guerre de Six Jours, en juin 1967, a conduit au départ de 250 000 réfugiés supplémentaires depuis la Cisjordanie, mais surtout à l'occupation de vastes territoires : l'aire sous contrôle israélien est passée de 20 700 à 102 000 kilomètres carrés, incluant le Sinaï et la rive orientale du canal de Suez (qui ont été restitués à l'Égypte après les accords de Camp David de septembre 1978), ainsi que la bande de Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem-Est et le plateau du Golan (7 200 km2 en tout), restés depuis sous domination israélienne et objet d'une colonisation juive qui a connu des destins contrastés.

Une population dense et dynamique, en majorité urbaine

photographie : Tel-Aviv

Tel-Aviv

Tel-Aviv, capitale économique du pays, s'oppose, dans le cœur des Israéliens, à Jérusalem, centre culturel et religieux de l'État. 

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Le résultat de ces mouvements migratoires s'est combiné avec un accroissement naturel soutenu et différencié pour donner une croissance démographique globale spectaculaire. Encore faut-il manier les chiffres avec précaution, car la population israélienne telle qu'elle est comptabilisée par le bureau central de statistiques inclut, en plus de la population vivant dans les frontières de 1948, Jérusalem-Est, le Golan, et la population des colonies juives de Cisjordanie (et de Gaza jusqu'à leur évacuation en août 2005), tandis que sont comptées à part les populations arabes de Cisjordanie (Rive Ouest/Western Bank ou Judée-Samarie dans la terminologie officielle israélienne) et de Gaza.

Israël avait ainsi 1 173 900 habitants à la fin de 1949, dont 1 013 900 Juifs et 160 000 Arabes, 2 776 300 habitants après la guerre de Six Jours, dont 2 383 600 Juifs et 392 700 non-Juifs, en grande majorité Arabes, répartis entre 289 600 musulmans, 71 000 chrétiens (y compris une petite fraction de non-Arabes à Jérusalem) et 32 100 Druzes. À la fin de 2009, la population totale atteignait 7 552 000 habitants, dont 5 703 000 Juifs, 1 535 000 Arabes et 312 700 « autres », catégorie qui inclut désormais des immigrants non juifs, par exemple de certains pays de l'Est. Cette population est urbaine à 92 p. 100. Le taux de croissance naturel global était encore de 16,3 p. 1 000 (natalité de 21,5 p. 1 000 et mortalité de 5,2 p. 1 000) en 2009, mais ce chiffre représente la moyenne entre un taux de 14,7 p. 1 000 pour la population juive (natalité 20,6 p. 1 000 et mortalité 5,9 p. 1 000) et de 23,5 p. 1 000 pour la population arabe musulmane (natalité 26,2 p. 1 000 et mortalité 2,7 p. 1 000). On remarquera la mortalité, plus basse que celle des juifs, due au fait que la population arabe compte une part beaucoup plus faible de personnes âgées tout en bénéficiant du même encadrement sanitaire. Malgré un tassement progressif de l'accroissement naturel de la population arabe, qui était de 34,7 p. 1 000 en 1980, on mesure l'importance du différentiel, souvent perçu comme une « menace démographique » pesant sur l'État juif. Or ces chiffres ne prennent pas en compte la population arabe de la Cisjordanie et de Gaza, respectivement passée de 586 000 et 380 000 habitants à la fin de 1967 à 2 075 000 et 1 500 000 habitants (estimations au début de 2007).

Une économie tiraillée entre deux soucis opposés

Les spécialisations de l'économie israélienne répondent à deux préoccupations contradictoires : favoriser l'indépendance et la capacité d'autosuffisance d'un pays en position obsidionale, mais aussi engranger des devises par l'exportation de produits de haute valeur.

Cette dualité est bien illustrée par le cas de l'agriculture, répartie entre des types régionaux bien marqués : l'alimentation de la population est assurée, d'une part, par la culture mixte des moshavim de la plaine centrale, qui combine élevage intensif de bétail laitier et de volaille et cultures de légumes, melons et pastèques, et, d'autre part, par les labours de Galilée orientale, d'Emeq Yizréel, du sud-ouest de la plaine littorale et des confins du Néguev, qui sont plutôt le fait de kibboutzim, de même que les étangs de pisciculture du nord. Le secteur d'exportation est surtout représenté par les plantations d'agrumes de la bande côtière, mais leur production a nettement reculé, avec 669 000 tonnes en 2005 contre 1,5 à 1,7 million de tonnes dans les années 1980, tandis que progressait celle, beaucoup plus modeste, des avocats (85 000 t en 2005) et des bananes (140 000 t en 2005). Il faut également mentionner l'agriculture arabe, témoin du système méditerranéen traditionnel alliant blé et orge, oliviers, tabac et élevage de petit bétail. Elle souffre du morcellement excessif des exploitations, dont les chefs de famille se détournent pour s'embaucher dans les établissements agricoles juifs ou les usines et bureaux des villes israéliennes. Si les exploitants arabes de Galilée profitent des travaux de modernisation israéliens (irrigation, recalibrage des terrasses), ceux des territoires occupés souffrent beaucoup de l'extension spatiale des colonies juives et surtout du prélèvement à leur profit d'une part considérable de la ressource en eau, 86 p. 100 en Cisjordanie.

L'industrie, de son côté, juxtapose un vaste secteur de fabrications banales pourvoyant aux besoins de la population et une série d'activités à forte valeur ajoutée, les unes dérivées de spécialités traditionnelles de la diaspora, comme la confection, le travail des fourrures, la joaillerie et surtout la taille des diamants, passée d'Anvers à Tel-Aviv et Netanya, et les autres produits de haute technologie appuyés sur un fort potentiel de recherche universitaire (cinq universités généralistes et le Technion de Haïfa donnent à Israël le taux de diplômés de l'enseignement supérieur le plus élevé au monde). L'exportation de ces derniers a représenté 6 861 millions de dollars en 2004 contre 1 156 millions de dollars d'exportations agroalimentaires (sur un total de 38 milliards de dollars).

Au sein du secteur tertiaire dominant, le tourisme occupe une place non négligeable, grâce aux attraits naturels et culturels conjugués de la Terre sainte, mais subit de fortes fluctuations liées aux aléas de la conjoncture politico-militaire. Le pays a reçu 2 700 000 visiteurs en 2009, en provenance principalement des grands pays industriels, États-Unis en tête (548 100) suivis par la Russie (400 000), la France (260 800) et le Royaume-Uni (172 400).

L'organisation régionale

Malgré sa petite dimension, l'espace israélien peut être lu suivant le modèle centre-périphérie : un centre urbain bicéphale exerce une attraction d'intensité décroissante sur la plaine centrale, sur les périphéries intégrées du nord et du Néguev et sur les périphéries dominées que sont les territoires occupés, dont des fragments sont pourtant directement incorporés au centre par l'extension du Grand Jérusalem.

carte : Israël : le territoire et les villes

Israël : le territoire et les villes

Israël.Territoire et réseau urbain. 

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Le cœur du pays est constitué par les deux agglomérations principales, distantes de 65 kilomètres seulement et desservies par le même aéroport international (Lod), mais fort dissemblables, qui se partagent les fonctions de capitale. Tel-Aviv, la « colline du printemps », créée en 1909 à côté du petit port arabe de Jaffa (Yafo), est la ville moderne par excellence, la métropole économique du pays (403 700 habitants en 2009). Ses noyaux fonctionnels, un Central Business District assez compact et la cité administrative de Ha Qirya, se dilatent aux dépens de la fonction résidentielle rejetée vers les banlieues, Ramat Gan cité-jardin, Givatayim et Holon cités ouvrières, Bene Beraq et Bat Yam foyers de l'orthodoxie religieuse. L'agglomération dense est entourée d'une couronne de villes développées à partir de moshavot, telles que Herzliyya au nord, Petah Tiqva très industrialisée à l'est, Lod et Ramla au sud-est, Rehovot et Rishon le Zion au sud, qui constituent avec elle une conurbation approchant les 2 millions d'habitants.

Si les Israéliens sont fiers de Tel-Aviv en tant que foyer de la modernité, ils sont profondément attachés à Jérusalem, cœur politique et culturel du pays et ville sainte des trois religions du Livre. L'espérance de « l'an prochain à Jérusalem » a été à la base même du mouvement sioniste. Proclamée capitale de l'État hébreu dès 1950 (ce statut reste contesté par la communauté internationale), elle se trouvait alors en position très défavorable à l'extrémité du « corridor de Judée », coupée par la « ligne verte », ligne de démarcation entre Israël et la Jordanie. La vieille ville, qui a conservé une structure « orientale-islamique » classique avec murailles et citadelle enserrant les lieux saints des trois religions monothéistes, Mur occidental du temple de Salomon, église du Saint-Sépulcre et coupole du Rocher, le bazar et quatre quartiers : chrétien, arménien, juif et musulman, appartenait entièrement à Jérusalem-Est, tandis que Jérusalem-Ouest associait le faubourg juif de la rue de Jaffa, le foyer traditionaliste de Me'a Shearim, les collines verdoyantes portant la Knesset (Parlement), une partie des ministères et le campus occidental de l'Université hébraïque, et les quartiers résidentiels égrenés sur des bosses calcaires. Réunifiée en 1967 à l'issue de la guerre de Six Jours, la ville, qui comptait alors 266 000 habitants (198 000 Juifs et 68 000 Arabes) sur 108 kilomètres carrés, a connu une croissance rapide, avec le développement de ses fonctions politiques et culturelles et la multiplication de nouveaux quartiers juifs à l'est, portant la superficie du Grand Jérusalem à 220 kilomètres carrés et sa population à 772 900 habitants en 2009, dont 502 000 Juifs et 270 500 Arabes.

Autour de ce bipôle urbain, le reste de la plaine constitue une aire péricentrale intégralement occupée et densément peuplée, vivant dans l'orbite des deux métropoles, à part des villes un peu plus autonomes le long de la côte, Hadera et Netanya au nord ou Ashqelon et le port d'Ashdod au sud.

Au-delà, on trouve deux périphéries intégrées, polarisées chacune par un centre urbain important. Dans le nord, la Galilée reste la principale région de peuplement arabe dans les frontières de départ de l'État d'Israël, encadrée par des régions pionnières, le bassin de Houleh asséché dans les années 1950 et la vallée du haut Jourdain à l'est et la plaine transversale d'Emeq Yizréel au centre, tandis que l'étroite plaine littorale au nord-ouest accueille les extensions de Haïfa, premier port du pays, centre d'industries lourdes et pôle régional du nord (265 600 habitants en 2009).

Le district du sud se confond à peu de chose près avec le Néguev, espace désertique couvrant plus de la moitié du pays (12 835 km2) mais n'accueillant pas plus de 8 p. 100 de la population (600 000 habitants), concentrée pour l'essentiel dans sa partie septentrionale semi-aride : front pionnier des exploitations agricoles juives du côté ouest, villages de sédentarisation des Bédouins vers l'est et, entre les deux, la ville de Beersheba qui se développe vigoureusement (194 300 habitants). Plus loin vers le sud, des localités très isolées servent de points d'appui pour traverser le désert jusqu'à Eilat (44 000 habitants), port pétrolier et centre touristique, voisin et rival du port jordanien d'Aqaba. Si le propos de David Ben Gourion, « L'avenir d'Israël passe par le Néguev », semblait bien oublié, un regain d'intérêt se manifeste pour le sud désertique depuis le début des années 2000 avec, entre autres, des efforts de « savanisation » visant à y introduire une végétation arborée, et le rêve d'en refaire la grande région pionnière du pays.

Des périphéries dominées : les territoires occupés

Si le Sinaï a été restitué à l'Égypte après la conclusion en 1979 d'une paix séparée avec ce pays, tous les autres territoires passés sous domination israélienne au lendemain de la guerre de Six Jours s'y trouvent encore (en 2011), avec des statuts et une situation matérielle de plus en plus différenciés à l'issue de quarante ans de soubresauts politiques. Couvrant 7 200 kilomètres carrés, soit le quart de la superficie de l'ensemble Israël-Palestine, ils réunissaient, en 2007, le tiers de sa population avec plus de 3,5 millions d'habitants.

photographie : Colonies juives, novembre 1998

Colonies juives, novembre 1998

Nouvelles implantations juives en Samarie, au sud-est de Naplouse. Le gouvernement israélien a autorisé ces installations, alors qu'il a accepté deux semaines plus tôt de céder de nouveaux territoires aux Palestiniens. 

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Après la première intifada (« soulèvement »), la « révolution des pierres » de 1987, les accords d'Oslo de septembre 1993 ont semblé ouvrir le processus d'une paix négociée par étapes, commençant par l'autonomie de Gaza et Jéricho, puis de deux zones, A (les villes de Jenine, Tulkarem, Kalkiliya, Naplouse, Ramallah, Bethléem et Hébron et leurs environs) et B couvrant ensemble environ un tiers de la superficie de la Cisjordanie mais rassemblant près de 90 p. 100 de sa population palestinienne. Mais ces espoirs se sont peu à peu évanouis, après l'assassinat d'Itzhak Rabin en 1995, puis la seconde intifada à partir de 2000 et l'enclenchement d'un cycle insurrection-répression marqué par la multiplication des attentats-suicides en Israël même, la réoccupation de la Cisjordanie en 2002 et l'édification d'un mur de séparation, la « clôture de sécurité ». L'accalmie consécutive à la mort de Yasser Arafat, en novembre 2004, et à l'évacuation totale des colonies juives de Gaza, en août-septembre 2005, a été de courte durée. En effet, la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes de janvier 2005 puis l'intensification des affrontements intra-palestiniens ont conduit à la partition de facto, en juin 2007, entre Gaza contrôlée par le Hamas et la Cisjordanie où Mahmoud Abbâs tentait d'établir un nouveau gouvernement.

L'hétérogénéité des territoires palestiniens est ainsi à son comble, avec quatre sous-ensembles évoluant de façon divergente :

Jérusalem-Est, intégrée à l'État d'Israël, a fait l'objet d'une intense colonisation juive, mais est toujours revendiquée comme capitale par les Palestiniens. Les vues contradictoires des deux parties sur le statut futur de Jérusalem restent un des points les plus épineux du règlement global du conflit israélo-palestinien.

– Le Golan, annexé par Israël en 1981, constituant un sous-district de la région du nord d'une superficie de 1 176 kilomètres carrés, a été vidé de la majeure partie de sa population arabe, partiellement remplacée par quelque 18 000 colons juifs.

– La bande de Gaza, minuscule territoire (363 km2) semi-aride en position littorale, accumule un million et demi d'habitants en une conurbation paupérisée et totalement dépendante de l'extérieur, proie de tous les extrémismes.

– La Cisjordanie (5 600 km2), enfin, voit sa configuration et la vie quotidienne de ses habitants bouleversées par la « clôture de sécurité » (en place, en 2008, sur plus de la moitié des 730 km prévus) qui isole, entre elle et la « ligne verte » de 1948, quelque 250 000 Palestiniens coupés du reste de la Cisjordanie, mais aussi 223 colonies peuplées de 296 000 colons israéliens. Les déplacements sont entravés par les dispositifs de sécurité, paralysant une vie économique déjà sous perfusion de l'aide internationale.

L'affrontement de deux légitimités tendant à s'exclure mutuellement rend des plus incertains l'avenir de cet ensemble Israël-Palestine qui aura de nombreux problèmes à résoudre pour parvenir à une paix durable, notamment la répartition des terres, des ressources en eau et le sort de Jérusalem.

—  Marcel BAZIN

Du sionisme politique à la création de l'État d'Israël

Au cours des siècles, depuis la disparition de la dernière forme d'autonomie politique juive (marquée par la destruction du second Temple par les Romains en l'an 70 de notre ère), les Juifs n'ont jamais cessé de rappeler leur attachement à Sion et à la Terre promise. Cependant, peu à peu, le lien perdait de sa réalité pour ne plus être qu'un rappel purement religieux sinon mystique. Il faut attendre le xixe siècle pour qu'apparaisse une nouvelle forme d'attachement à Sion et que l'idée d'un retour ne soit plus présentée comme relevant uniquement des temps messianiques, mais qu'elle soit considérée comme une possibilité réelle, permettant en particulier la solution du problème juif là où il semble à l'époque particulièrement critique, c'est-à-dire en Europe orientale et centrale.

Dans la seconde moitié du xixe siècle apparaissent les premiers essais visant à suggérer le retour à l'existence politique indépendante du peuple juif, fût-ce ailleurs qu'en Palestine. L'essai le plus marquant et le plus connu est celui de Leo Pinsker (1821-1891), médecin russe, qui publie en 1882 son Autoémancipation, véritable manifeste en faveur d'une solution nationale à la question juive. On signalera également l'ouvrage de Moses Hess (1812-1875), intellectuel allemand, qui fut le secrétaire de Karl Marx, qui publie, en 1862, Rome et Jérusalem, dans lequel il appelle à la formation d'un État juif et socialiste en Palestine.

À ces précurseurs du sionisme politique on doit ajouter deux rabbins qui, dès cette époque, tentent la synthèse de la religion et de la politique et préfigurent donc la tendance religieuse du sionisme : le rabbin Yehuda Hai Alkalai (1798-1878) et le rabbin Zwi Hirsch Kalischer (1795-1874). Le premier en Serbie, le second en Pologne militent en faveur d'un retour physique à Sion. Cependant, il faut attendre Théodore Herzl pour que toutes ces tendances se cristallisent et surtout s'institutionnalisent.

En 1896, Théodore Herzl (1860-1904), journaliste mondain, correspondant à Paris du grand quotidien viennois Die Neue Freie Presse, publie l'ouvrage fondamental pour l'épopée sioniste : Der Judenstaat (dans les traductions courantes on trouve L'État juif, en fait la traduction littérale est : L'État des Juifs). Un an plus tard, le 29 août 1897, Herzl ouvre à Bâle le Premier Congrès sioniste mondial. Le sionisme politique était né, formulant son programme politique, connu précisément sous le nom de programme de Bâle. À ce jour il peut encore être considéré comme la meilleure définition du sionisme. On y lit : « Le sionisme aspire à la création, en Palestine, pour le peuple juif, d'un Foyer garanti par le droit public. » On trouve en germe dans cette déclaration les idées centrales du sionisme politique : le Foyer (c'est l'idée qui fait référence au refuge pour les Juifs persécutés) ; la Palestine (c'est-à-dire la Terre promise et elle seule, même si, plus tard, Herzl essaiera de faire accepter d'autres territoires tels que l'Ouganda ou la région d'El-Arisch, « en attendant... ») ; la garantie par le droit public : il s'agit de la reconnaissance internationale, pour que la légitimité de la présence juive ne puisse pas être contestée.

Herzl meurt, épuisé, dès 1904, âgé de quarante-quatre ans à peine. De 1897 à sa mort, il n'a cessé de voyager, de rencontrer des « Grands », en Europe (aussi bien en Europe centrale et orientale qu'en Europe occidentale et en Grande-Bretagne), en Turquie (où il négocie avec le sultan qui est alors le maître de la Palestine) et en Palestine même (où il rencontre l'empereur Guillaume II). Il n'aura guère de succès, sinon qu'il réussit à créer une organisation qui lui survivra. Désormais, le sionisme politique a son organe d'action et d'expression : l'Organisation sioniste mondiale.

En même temps, la population juive de la Palestine augmente très régulièrement. À la première vague (Aliah) d'immigration de 1882 à 1903, composée de Juifs russes (environ 25 000 personnes), succède la deuxième Aliah, de 1904 à 1914, russe et polonaise. Cette deuxième vague (environ 35 000 personnes), qui compte des hommes comme David Ben Gourion, est nettement socialisante. La troisième vague (1919-1923) compte elle aussi environ 35 000 personnes : c'est l'Aliah dogmatique formée en Russie, à la veille de la Révolution. La quatrième vague (1924-1927) est toute différente : si elle vient de Pologne, elle n'est pas socialiste. C'est la première Aliah bourgeoise, qui fuit les mesures économiques antijuives prises en Pologne en 1924 et qui se trouve rejetée par l'adoption du système des quotas d'immigration aux États-Unis. On l'estime à 82 000 personnes. La cinquième vague, de 1932 à 1947, comptera environ 265 000 Juifs. Elle inclut les Juifs allemands fuyant Hitler ainsi que des Juifs d'Europe orientale et centrale. À la veille de la proclamation de l'État juif, en 1948, la population juive de la Palestine est estimée à 630 000 personnes (alors qu'il n'y avait que 24 000 Juifs en 1880). Dans le même temps, la population arabe, qui était de 525 000 en 1880, atteignait le chiffre de 1 310 000 personnes.

La grande « chance » du sionisme lui sera fournie par la Première Guerre mondiale. À la faveur du jeu des alliances, de la redistribution de l'Empire ottoman, les Anglais veulent s'installer au Moyen-Orient. D'un côté, ils soutiennent les aspirations arabes contre les Turcs (cf. l'épisode de T. E. Lawrence ainsi que la célèbre correspondance de 1915-1916 entre Hussein, le chérif de La Mecque et le ministre anglais Mac-Mahon). Mais, par ailleurs, ils s'entendent avec les Français pour acquérir des zones d'influence au Moyen-Orient (accords Sykes-Picot de 1916) ; ces accords préfigurent le système des mandats qui interviendra après la guerre et sera inclus dans les traités de paix.

photographie : Déclaration Balfour, 1917

Déclaration Balfour, 1917

Lettre du ministre britannique des Affaires étrangères, lord Balfour, adressée le 2 novembre 1917, en pleine guerre, au président de la Fédération sioniste de Grande-Bretagne, lord Rothschild. Il indique que son gouvernement est disposé à créer en Palestine un « foyer national... 

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En même temps, les sionistes font pression sur le gouvernement anglais. Il s'agit d'arracher à celui-ci une déclaration politique endossant les vues sionistes. L'action est surtout dirigée par le professeur Haïm Weizmann. Celui-ci joue un rôle important dans le mouvement sioniste qu'il dirigera peu après. Mais il est aussi chimiste (il enseigne à l'université de Manchester) et il mettra au point la synthèse de l'acétone. Après de longues discussions, le gouvernement anglais publiera, le 2 novembre 1917, la célèbre déclaration Balfour. Celle-ci dispose : « Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant entendu que rien ne sera fait qui pourrait porter préjudice aux droits civils et religieux des communautés non juives en Palestine, ainsi qu'aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays. »

La déclaration Balfour ouvre une ère nouvelle. Elle transforme la sphère d'action du sionisme. Surtout, cette déclaration qui, à l'origine, n'est qu'un acte unilatéral, alors que Londres n'a encore aucun droit sur la Palestine, va acquérir une légitimité indiscutée du fait de son inclusion dans le mandat sur la Palestine, accordé par la SDN à la Grande-Bretagne en 1920. Désormais, à travers les vicissitudes de la politique anglaise, la déclaration Balfour lie les Anglais.

Le mandat britannique

Les accords de mandat définissent le cadre général du mandat. Les véritables précisions seront fournies par le Palestine-Order-in-Council de 1922, profondément amendé dès 1923.

Si à l'origine le mandat sur la Palestine devait être un mandat de la catégorie A (semblable au mandat français au Liban et en Syrie), c'est-à-dire laissant une large place à l'autonomie des populations locales, du fait de l'hostilité de la population arabe au programme sioniste, il fut impossible de mettre en place le Conseil législatif prévu par les textes. Les Arabes boycottèrent les élections : les Britanniques décidèrent de mettre en place un système d'administration directe. Le haut-commissaire disposerait du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif.

Cependant, la puissance mandataire se devait de mettre en place les instruments permettant l'établissement du foyer national juif. La principale étape consistera en la reconnaissance de l'Organisation sioniste mondiale et surtout de sa branche locale en Palestine, l'Agence juive. Cet organisme a pour fonction de permettre l'association des Juifs à la mise en place du foyer. En fait, c'est une véritable administration parallèle qui se créera. L'Agence juive est chargée tout particulièrement de l'accueil des immigrants, de leur prise en charge, de l'attribution des terres et de leur mise en valeur (ainsi que de l'attribution des certificats d'immigration délivrés par la puissance mandataire).

Par ailleurs, une représentation de la population est établie. Une Assemblée est élue au suffrage universel (de manière assez irrégulière en fait), par tous les Juifs (Assefat Hanivrarim ou Assemblée des délégués). Celle-ci élit un Comité national (Vaad Leumi), qui en est l'organe exécutif. Enfin, c'est dans ce même cadre que commence à fonctionner le Grand Rabbinat de la Palestine, qui deviendra plus tard Le Grand Rabbinat d'Israël.

Les deux organismes combinés (l'Agence juive, dirigée par David Ben Gourion, et le Vaad Leumi) réussirent très rapidement à créer une structure de société, dans laquelle le pouvoir exercé par les autorités juives dérive d'un consensus et non de la coercition d'État. En réalité, le pouvoir y est très centralisé et la société juive (le Ychouv) apparaît très unie dans le combat face à la puissance mandataire et face à la population arabe.

Durant toute la période du mandat, jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale, les tensions entre Juifs et Arabes ne cessent de s'exacerber. Trois vagues principales de flambée nationaliste sont à noter : en 1920-1921, en 1929 et en 1936. La dernière préfigure l'intifada des années 1980. Elles sont toutes marquées par des séries d'attentats, d'attaques contre les localités juives et enfin, en 1936, par une grève générale arabe qui durera plusieurs mois. La crise de 1929 est certainement la plus meurtrière : c'est au cours de celle-ci que près de soixante-dix Juifs vivant à Hébron seront tués.

Entre Juifs et Arabes, la politique de la puissance mandataire sera très fluctuante, pour devenir antisioniste à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La lune de miel entre les Britanniques et les Juifs aura été de courte durée. Dès 1922, un premier Livre blanc vient marquer les limites du dessein britannique : foyer national en Palestine, certes, mais la Palestine ne devait pas devenir un foyer national pour le peuple juif. À la suite des émeutes de 1929, plusieurs commissions d'enquête aboutissent à formuler les premières limitations substantielles, notamment en matière d'immigration.

La crise de 1936 sera elle aussi suivie d'une commission d'enquête : la commission Peel. Celle-ci formule pour la première fois l'idée d'un partage de la Palestine pour régler le problème du heurt des deux nationalismes. Malgré un certain intérêt de la part de la S.D.N., le projet restera sans suite.

Au moment où l'orage de 1939 approche, la Grande-Bretagne tient plus que jamais à rassurer le monde arabe. Une conférence de leaders juifs et arabes, en mars 1939 à Londres, échoue complètement (les leaders arabes refusant notamment de siéger avec les leaders juifs). Peu après, la puissance mandataire publie le Livre blanc de 1939. Celui-ci peut se résumer en deux mesures principales : interdiction de l'achat de terres par les Juifs (en dehors d'une zone très limitée) et, surtout, limitation draconienne du nombre de certificats d'immigration (un total de 75 000 pendant une période de cinq années, au-delà de laquelle les certificats ne pourront être obtenus qu'avec l'accord des Arabes). C'était la fin du foyer national, au moment même où les Juifs semblaient le plus en avoir un ardent besoin !

Pourtant, le Ychouv s'est considérablement renforcé. En 1939, il compte un peu plus de 400 000 personnes, il représente déjà 30 p. 100 de la population totale de la Palestine. Surtout, il possède une certaine infrastructure économique, qui repose sur une petite industrie et sur l'agriculture. Le Ychouv s'est doté d'une armée semi-clandestine (la Haganah) à laquelle il faut ajouter le groupe Etzel (Irgoun) de la droite révisionniste (duquel se détachera plus tard le groupe Stern, également connu sous le nom de Lehi, acronyme hébraïque pour « combattants de la liberté d'Israël »).

Par ailleurs, le Ychouv a une organisation politique et administrative. Il a son réseau d'écoles et son système d'assurance-maladie. Par l'intermédiaire de l'Organisation sioniste mondiale et du département politique de l'Agence juive, il parvient à élaborer une politique étrangère qui, à de nombreuses reprises, mettra la puissance mandataire dans l'embarras, l'obligeant parfois à reculer.

Vers l'indépendance

photographie : Attentat en Palestine, 1947

Attentat en Palestine, 1947

Le train militaire Le Caire-Haïfa a été dynamité par des terroristes juifs, dans le sud de la Palestine, en 1947. Onze personnes sont tuées, dont cinq soldats britanniques. 

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Au début de la guerre, David Ben Gourion indique la ligne que suivra le Ychouv : « Nous ferons la guerre à l'Allemagne, comme s'il n'y avait pas de Livre blanc ; nous ferons la guerre au Livre blanc, comme s'il n'y avait pas de conflit avec l'Allemagne. » De fait, d'une part le Ychouv se mobilise et s'engage aux côtés des troupes britanniques ; d'autre part il mène sa lutte contre le terrorisme arabe et contre les mesures antijuives prises par la Grande-Bretagne, en particulier dans le domaine de l'immigration (d'où le développement de l'immigration clandestine). À l'approche de la fin de la guerre, dès 1944, un terrorisme antianglais et antiarabe se développe. Il est surtout le fait des groupes « dissidents » (la Haganah), c'est-à-dire l'Etzel (Irgoun Tsvaï Leumi dirigé par Menahem Begin depuis 1942) et le groupe Stern (qui comprend des éléments de gauche et de droite).

En mai 1942, à l'hôtel Biltmore de New York, un congrès de sionistes américains inspirés par Ben Gourion adopte le programme dit de Biltmore, par lequel l'Organisation sioniste revendique la création d'un État juif et rejette définitivement la thèse de l'État binational qui avait semblé prévaloir dans certains milieux sionistes avant la guerre.

À la fin de la guerre, la politique britannique ne se modifie guère. Après l'arrivée des travaillistes au pouvoir, et malgré leurs promesses aux dirigeants sionistes, la politique de Londres se raidit. C'est l'époque la plus difficile du Ychouv. Les incidents sont quotidiens et de plus en plus meurtriers. Les États-Unis prennent position en faveur des sionistes, mais la Grande-Bretagne reste inflexible. Une série de plans sont proposés aussi bien par les États-Unis que par diverses commissions internationales. La politique d'immigration reste inchangée et provoque des drames dont le retentissement est mondial, telle l'affaire de l'Exodus, bateau ayant à bord 4 500 immigrants qui seront renvoyés en Allemagne en juillet 1947.

Le grand tournant intervient pourtant au cours de l'année 1947. En février, Ernest Bevin, ministre des Affaires étrangères, décide de porter l'affaire palestinienne devant l'ONU. Une commission d'enquête est formée : après une étude minutieuse, tant dans la région qu'au siège de l'ONU, elle rendra son rapport. La commission comptait onze membres (Australie, Canada, Tchécoslovaquie, Guatemala, Inde, Iran, Pays-Bas, Pérou, Suède, Uruguay et Yougoslavie). Le rapport de la majorité fut adopté par sept membres (Canada, Tchécoslovaquie, Guatemala, Pays-Bas, Pérou, Suède, Uruguay). Un plan minoritaire était soutenu par trois membres (Inde, Iran, Yougoslavie). Ce plan prévoyait la création d'un État fédéral. L'Australie s'abstenait.

Le rapport (de la majorité) prévoit la création de deux États, l'un juif, l'autre arabe. Il prévoit de même une Union économique entre les deux États. Un statut particulier est prévu pour Jérusalem, qui échapperait à la souveraineté des deux États. L'évacuation des troupes britanniques devrait intervenir au plus tard le 1er août 1948. Ce plan sera adopté à la majorité des deux tiers par l'Assemblée générale, le 29 novembre 1947.

Les autorités juives annoncent qu'elles acceptent le plan cependant que les États arabes s'y opposent. La Grande-Bretagne refusera de participer à la mise en œuvre du plan. La période allant de la fin de novembre 1947 à la proclamation de l'État juif sera la période la plus sanglante. Les attentats se multiplient des deux côtés (massacre de Deir Yassin par l'Irgoun, attaque du convoi sanitaire du Mont-Scopus par des troupes arabes). La police et les troupes britanniques n'interviennent pas. Les Britanniques annoncent même qu'ils avancent leur départ et le fixent au 15 mai 1948 à 0 heure. De la fin de novembre à mai, on assiste également à diverses tentatives visant à suspendre l'application de la recommandation de l'Assemblée générale. En particulier, les États-Unis présentent au mois de mars un plan tendant à créer un conseil de tutelle.

Cependant, les autorités juives se préparent à la prise du pouvoir. Elles créent un organisme, qui regroupe les principales organisations (Agence juive, Vaad Leumi...), formé de 37 membres. Ce groupe dit des 37 prend d'abord le nom de Conseil du peuple. C'est lui qui, présidé par David Ben Gourion (dont le titre officiel était chef de l'Exécutif de l'Agence juive), dans l'après-midi du vendredi 14 mai 1948 à Tel-Aviv, proclame la création de l'État d'Israël. Il signera la déclaration d'indépendance. Le Conseil du peuple prendra le nom de Conseil provisoire de l'État ; il exercera le pouvoir législatif jusqu'à l'élection de la première Assemblée à la fin de janvier 1949. L'organe exécutif des 37 devient alors le gouvernement provisoire de l'État.

—  Claude KLEIN

Institutions et vie politique

La déclaration d'indépendance

vidéo : Création de l'État d'Israël, 1948

Création de l'État d'Israël, 1948

À partir de la fin du XIXe siècle, de nombreux juifs européens viennent s'installer en Palestine. Cette immigration massive est le fruit de l'idéologie sioniste qui prône l'établissement d'un foyer national juif. Ce mouvement se traduit par la mise en valeur agricole du territoire, grâce... 

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Document d'environ trois feuillets, la déclaration d'indépendance fut soigneusement préparée par Ben Gourion et ses conseillers, conscients de l'importance historique que prendrait le texte. On considère généralement que la déclaration comporte trois parties.

La première partie, qui représente près de la moitié de l'ensemble, est essentiellement historique. Elle rappelle le lien historique du peuple juif avec la Terre d'Israël. Le texte rappelle ensuite l'histoire moderne du sionisme ainsi que la signification particulière de l'Holocauste. Enfin, il s'appuie sur la résolution de l'Assemblée générale de l'ONU.

La deuxième partie, très courte, comprend la décision elle-même : « [...] nous proclamons la création d'un État juif [...] ». On remarquera que l'État d'Israël est proclamé « en vertu du droit naturel et historique du peuple juif et conformément à la résolution de l'Assemblée générale de l'ONU ». Les auteurs de la déclaration ont pris un soin extrême à ne pas établir la légitimité de la création d'un État juif sur la résolution de l'Assemblée générale. Cette légitimité – pour les auteurs de la déclaration – provient du droit naturel du peuple juif. La référence à la résolution du 29 novembre 1947 n'est donc que subsidiaire.

Le texte comprend ensuite les dispositions positives, traitant de l'exercice du pouvoir législatif pendant la période intérimaire, c'est-à-dire jusqu'à l'adoption d'une Constitution par l'Assemblée constituante qui doit être élue avant le 1er octobre 1948.

La troisième partie traite du futur État et des principes sur lesquels il sera établi. Il affirme en particulier les principes de liberté et d'égalité pour tous les habitants du pays, sans distinction de race, de langue ou de religion.

Jusqu'en 1994, aux termes d'une jurisprudence de la Cour suprême de l'État d'Israël, la déclaration – en l'absence d'une Constitution – ne pouvait être considérée comme un texte ayant valeur supralégislative. Les termes de la déclaration peuvent cependant servir de principes directeurs, notamment pour l'application de décrets et règlements. La déclaration, dans ce sens, n'avait au mieux que force législative. Cette situation devrait changer rapidement. Les lois fondamentales adoptées en 1992 et amendées en 1994 stipulent désormais que : « Les droits de l'homme en Israël sont fondés sur la reconnaissance de la valeur de l'individu, la sainteté de sa vie et sa liberté ; ces droits seront respectés dans l'esprit des principes de la Déclaration d'Indépendance ». Dans un proche avenir, la Cour suprême pourrait donc contrôler la constitutionnalité des lois, en se basant notamment sur les principes de la déclaration d'indépendance.

La mise en place des institutions : le débat constitutionnel

À cause de la guerre, qui ne prit fin qu'au début de l'année 1949, les élections à l'Assemblée constituante ne purent se tenir qu'en janvier 1949. Immédiatement, le débat constitutionnel s'engagea, alors que l'on savait déjà que Ben Gourion avait décidé de repousser – au moins provisoirement – l'idée de l'adoption d'une Constitution écrite et rigide. La principale raison en est l'hostilité des partis religieux, sans lesquels aucune coalition gouvernementale n'est possible en Israël. Ces partis soutiennent en effet les thèses suivantes : pour les uns (Agoudat Israël, le parti le plus orthodoxe), seule la loi de Dieu peut être la loi suprême ; point n'est donc besoin d'adopter une Constitution ; pour les autres (le parti national-religieux), le danger d'une Constitution qui serait supérieure à la loi ordinaire résiderait dans le fait que certaines lois (religieuses) pourraient être déclarées anticonstitutionnelles par la Cour suprême. On peut y ajouter que Ben Gourion lui-même envisageait avec beaucoup de méfiance un système dans lequel des juges pourraient remettre en question la volonté de la Knesset ou des partis.

Dès sa première réunion, l'Assemblée constituante se proclama « Première Knesset ». Cependant, le débat constitutionnel s'engageait et se terminait en juin 1950 par un compromis sur la résolution dite Harari (du nom du signataire qui figure en tête de la liste des députés qui la soutiennent). Aux termes de cette résolution, la Commission de la Constitution et des lois est chargée de la préparation d'un projet de Constitution. Cependant, la résolution donne le schéma général de cette future Constitution : celle-ci sera préparée sous forme de chapitres séparés dont chacun constituera une Loi fondamentale qui entrera en vigueur immédiatement. Lorsque tous les chapitres seront prêts, ils seront réunis en un document unique qui sera la Constitution de l'État.

Ce n'est qu'à partir de 1958 que le système ainsi prévu commença à se mettre en place. Onze lois fondamentales ont été adoptées à ce jour : sur la Knesset (1958), sur les terres de l'État (1960), sur le président de l'État (1963), sur le gouvernement (1968 ; remplacée en 1992 par une nouvelle Loi fondamentale sur le gouvernement qui instaure l'élection du Premier ministre au suffrage universel ; cette nouvelle version ne fut appliquée que trois fois, sur le budget de l'État (1975), sur l'armée (1976), sur Jérusalem, capitale de l'État (1980), sur le pouvoir judiciaire (1983), sur le contrôleur de l'État (1987), sur la liberté professionnelle (1992), sur la dignité et la liberté de l'individu (1992). Ces deux dernières lois ont été profondément remaniées en 1994.

Avant les lois de 1992, seuls quelques rares articles des lois fondamentales bénéficiaient d'une protection spéciale contre le législateur ordinaire, ce qui signifie qu'il fallait une majorité spéciale pour les amender. Cependant, la loi fondamentale sur la liberté professionnelle et la nouvelle loi fondamentale sur le gouvernement sont entièrement « rigides ». À cinq reprises déjà, la Cour suprême a été amenée à déclarer certaines lois contraires à des dispositions rigides. Dans le passé, ce véritable contrôle de la constitutionnalité des lois était limité aux seules matières électorales : désormais, il pourra se développer dans d'autres directions.

Il n'est donc plus possible d'affirmer de manière catégorique qu'Israël n'a pas de Constitution. Le processus est très engagé. Il manque encore une déclaration des droits, semblable à celles qui existent dans d'autres pays. Une très importante décision de la Cour suprême, en date du 9 novembre 1995, affirme que les lois fondamentales sont supérieures même si elles ne sont pas rigides. En même temps, l'activisme de la Cour suprême n'est pas sans provoquer de vives critiques, notamment de la part des partis religieux. C'est ainsi que le 14 février 1999 une manifestation contre la Cour suprême, accusée de vouloir imposer ses vues libérales, organisée par les milieux ultraorthodoxes réussit-elle à rassembler 300 000 personnes (une contre-manifestation organisée le même jour parvenait à réunir environ 60 000 personnes).

La Knesset et le mode de scrutin

Le nom choisi pour désigner la Chambre des députés, « Knesset », rappelle celui de l'Assemblée existant à l'époque du Second Temple. Elle compte 120 membres. La Knesset est élue pour quatre ans, au scrutin proportionnel et national. Le pays tout entier forme donc une seule circonscription qui élit les 120 députés. Les partis présentent des listes comportant jusqu'à 120 candidats. Parfois, une petite liste se contente d'un seul ou de quelques candidats. Les sièges sont répartis au prorata des voix obtenues : cependant, pour un premier siège, une liste doit désormais obtenir au moins 2 p. 100 des suffrages valables, de ce fait une liste ne peut plus entrer à la Knesset sans au moins 3 sièges. Pour l'attribution des sièges, on calcule le quotient électoral (nombre de voix obtenues par les listes participant à la répartition des sièges divisé par 100). Les restes sont attribués, depuis 1973, selon le système de la plus forte moyenne (ou système d'Hondt), alors que, de 1951 à 1973, c'est le système des plus forts restes qui avait été utilisé. Il n'y a ni panachage possible ni vote préférentiel. En cas de décès ou de démission d'un député, c'est le candidat placé immédiatement après le dernier élu de la liste qui siégera à la Knesset.

Il semble bien que l'une des clés pour la compréhension du système politique israélien réside dans ce mode de scrutin, unique au monde. L'absence de circonscription électorale, l'impossibilité de toucher aux listes présentées par les partis (notamment à l'ordre de présentation des candidats) transforment la démocratie israélienne en une fédération de partis, où le pouvoir est surtout concentré dans les états-majors de ceux-ci. De même, ce système favorise une multiplication anarchique des partis. En revanche, il existe un système d'apparentements entre les listes, lequel joue uniquement pour les restes.

Malgré de nombreuses tentatives de modification de ce système, il a toujours été impossible de réunir les 61 voix nécessaires pour y parvenir.

La Knesset fonctionne soit en assemblée plénière, soit par l'intermédiaire de commissions, dont certaines sont très puissantes ; ce sont essentiellement la Commission des affaires étrangères et de la défense et la Commission des finances. On relèvera aussi que les députés jouissent d'une immunité très étendue qui, pour ce qui touche à leurs actions accomplies « dans le but d'exercer leurs fonctions », ne peut jamais être levée ! Le président de la Knesset, constitutionnellement le second personnage de l'État, est élu pour la durée de la législature au scrutin secret.

Le droit de dissolution n'existait pas jusqu'à la nouvelle Loi fondamentale de 1992. Elle fait désormais partie du système : le Premier ministre, arguant qu'il n'y a plus de majorité pour soutenir le gouvernement, peut demander la dissolution au chef de l'État. Cette faculté a été utilisée une fois (sur demande d'Ariel Sharon).

Le président de l'État

Jusqu'en 1999, le président de l'État était élu pour cinq ans au suffrage secret par la Knesset. Il pouvait être réélu une fois. Un amendement, voté en janvier 1999, stipule désormais que le président est élu pour sept ans et ne peut être réélu pour un second mandat. À l'exemple des présidents de la IIIe et de la IVe République en France, il a surtout une fonction représentative. Il signe les lois. Il accrédite les ambassadeurs. Tous les actes de sa fonction nécessitent le contreseing ministériel, sauf la décision par laquelle il charge un membre de la Knesset de former un nouveau gouvernement (le contreseing est même exigé pour l'exercice du droit de grâce dont le président est investi). Au cours des années, la fonction s'est quelque peu renforcée, plus particulièrement sous la présidence d'Itzhak Navon (1978-1983). Cependant, les présidences d'Ezer Weizmann (1993-2000) puis de Moshe Katzav (2000-2007) furent entachées d'accusations graves qui ont contribué à déconsidérer la fonction ; en décembre 2010, les autorités judiciaires ont confirmé la culpabilité de ce dernier. Après une tentative infructueuse en 2000, Shimon Peres, le dernier des pères fondateurs de l'État, occupa la fonction (2007-2014). Malgré son âge (quatre-vingt-quatre ans lors de son élection), il a donné un souffle nouveau à cette charge. En juillet 2014, il est remplacé par Reuven Rivlin.

Le gouvernement

Le gouvernement comprend le Premier ministre et les ministres. L'État d'Israël pratique le régime parlementaire classique, établi sur la base de coalitions entre les différents partis. De 1992 à 2001, une tentative originale avait été faite : il s'agissait d'élire le Premier ministre au suffrage universel. Utilisé trois fois (élections de Benyamin Nétanyahou, d'Ehoud Barak et d'Ariel Sharon), le système fut rapidement abandonné, car il s'avéra qu'il accentuait la fragmentation politique, au lieu, précisément, de la combattre. En effet, après avoir émis un vote utile lors du scrutin pour le Premier ministre, de nombreux électeurs avaient tendance à voter lors du scrutin pour la Knesset en fonction de leurs préférences partisanes, sans guère se soucier de la nécessité d'assurer une majorité pouvant soutenir le gouvernement. Ainsi, en 1996, Benyamin Nétanyahou ne put s'appuyer que sur 32 élus sur la liste du Likoud (chiffre qu'il convient de réduire à 23 compte tenu du fait que le Likoud s'était allié à deux autres formations, Tsomet et Gesher). De même, en dépit du triomphe électoral d'Ehoud Barak en 1999 à l'élection au poste de Premier ministre (1 791 020 voix, soit 56,1 p. 100 des suffrages exprimés), les travaillistes n'obtinrent que 670 484 voix, soit 20,2 p. 100 des suffrages exprimés et 26 sièges à la Knesset lors de ce même scrutin (tout en étant alliés avec le Meimad et le Gesher). Le régime parlementaire classique fut donc rétabli, avec une importante modification importée de la République fédérale d'Allemagne : le gouvernement ne peut être renversé que par un vote de défiance constructif qui indique le nom du futur chef de gouvernement (et qui doit être adopté à la majorité absolue).

photographie : Golda Meir, 1973

Golda Meir, 1973

Golda Meir (1898-1978), Premier ministre d'Israël de 1969 à 1974. 

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Les différents chefs de gouvernement qu'Israël a connus depuis sa création ont peu à peu modelé la fonction. Plus particulièrement David Ben Gourion, qui cumula les fonctions de Premier ministre et de ministre de la Défense, imprima au poste une note très personnelle. Le bref interlude de Moshe Sharett (1953-1956) reste sans grande portée. Le passage au pouvoir de Levi Eshkol fut marqué d'un plus grand esprit de conciliation, mais il ne put enrayer la crise qui conduisit à la guerre de Six Jours. À la mort de celui-ci (1969), Golda Meïr reprit le style de Ben Gourion. Itzhak Rabin (1974-1977) apparut plutôt faible. À nouveau, Menahem Begin, Premier ministre à partir de 1977, a dirigé le gouvernement très fermement. Après sa démission en septembre 1983, la faiblesse des coalitions gouvernementales n'a pas permis aux deux chefs de gouvernement (Itzhak Shamir et Shimon Peres) d'influer réellement sur la fonction. Itzhak Rabin, qui occupa à nouveau la charge de chef du gouvernement après les élections de 1992 et jusqu'à son assassinat (le 4 novembre 1995), semblait beaucoup plus décidé que durant la précédente période où il occupa la fonction.

Par la suite, seul Ariel Sharon (2001-2006) a réellement laissé son empreinte : Benyamin Nétanyahou (1996-1999), Ehoud Barak (1999-2001), Ehoud Olmert (2006-2009), puis à nouveau Benyamin Nétanyahou (à partir de 2009) ont semblé davantage se contenter de subir les événements et se sont surtout montrés soucieux d'assurer la survie de leurs hétérogènes coalitions parlementaires.

Le pouvoir judiciaire et les contrôles

Israël a conservé le système britannique dans une très large mesure. Celui-ci repose sur trois degrés de juridiction : à la base, pour les affaires les moins importantes, des justices de paix. Les tribunaux de droit commun sont les tribunaux de district. Au sommet, la Cour suprême qui entend les recours pour excès de pouvoir, en premier et dernier ressort. Ce pouvoir est extrêmement efficace et bien établi. La Cour délivre souvent des injonctions ainsi que des mesures suspensives. De même, la Cour suprême entend les appels contre les décisions des tribunaux de district. On remarquera qu'à tous les niveaux la compétence s'étend aussi bien au civil qu'au pénal. La Cour suprême d'Israël a fait preuve d'un activisme judiciaire sans égal dans le monde. Ses interventions dans des domaines politiques sont parfois très étonnantes : elles ont provoqué une grave crise dans ses rapports avec le pouvoir politique (exécutif et législatif). Parmi les derniers exemples en date, elle a, en janvier 2010, exigé que l'accès de la route 443 entre Modiin et Jérusalem soit garanti aux véhicules palestiniens, en dépit de la forte opposition des autorités chargées des questions de sécurité.

À côté des tribunaux indiqués existent des tribunaux à compétence particulière : les tribunaux du travail, créés en 1969 à l'image des prud'hommes français. Surtout, il faut mentionner les tribunaux religieux, compétents en matière de mariages et de divorces (mais non en matière de successions). C'est ainsi qu'il existe des tribunaux rabbiniques, des tribunaux musulmans, des tribunaux druzes : tous sont des tribunaux d'État. À l'inverse, les tribunaux chrétiens sont des tribunaux de chacune des religions considérées (grecque orthodoxe, arménienne, melkite...), dont les décisions seront cependant exécutées par l'État.

Il faut rappeler l'importance particulière du droit religieux, dont on a déjà indiqué qu'il s'applique uniquement en matière de statut personnel. De plus, les tribunaux religieux sont soumis au contrôle de la Cour suprême, par la voie du contrôle de l'excès de pouvoir. Cette possibilité de révision d'une décision des tribunaux religieux par la Cour suprême (ainsi d'ailleurs que des décisions du rabbinat de l'État) n'est pas sans créer des tensions très graves. Le rabbinat refuse toute intervention des autorités laïques. Il s'oppose également à toute reconnaissance du judaïsme libéral, certes très minoritaire en Israël (alors qu'il est majoritaire dans les pays anglo-saxons). Le contrôle de l'administration est exercé en premier lieu par le Parlement. Mais celui-ci est insuffisant. C'est pourquoi fut créé, dans un premier temps, dès 1949, un contrôleur de l'État, personnage puissant, nommé par le président de l'État, sur proposition de la Knesset. À l'origine, ses pouvoirs d'investigation touchaient avant tout au domaine financier : il présentait un rapport annuel sur les comptes des collectivités publiques. Par la suite, il lui fut adjoint la compétence de l'ombudsman (depuis 1971). En réalité, ses pouvoirs sont étendus dans la mesure où il ne contrôle pas seulement l'administration stricto sensu, mais tout organisme public ou privé qui est subventionné par le gouvernement.

carte : Israël, 1947-1967

Israël, 1947-1967

La formation territoriale d'Israël : du plan de partage de l'O.N.U. (1947) à la guerre de Six Jours (1967). 

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On remarquera l'importance particulière, en cas de circonstance grave, des commissions d'enquête. Celles-ci peuvent être créées sur décision du gouvernement si l'intérêt général l'exige. Mais la nomination de leurs membres est laissée au président de la Cour suprême. Une commission doit toujours être présidée par un juge. Les conclusions de la commission ne lient pas le gouvernement, mais il est tout à fait exceptionnel que le gouvernement ne décide pas d'endosser les conclusions et recommandations (deux commissions ont joué un rôle important : la commission Agranat, chargée d'enquêter sur les circonstances dans lesquelles avait éclaté la guerre du Kippour en 1973 – dont les conclusions très sévères pour les responsables militaires épargnèrent les politiques – , et la commission Kahane, chargée d'enquêter sur les massacres des camps de Sabra et Chatila de Beyrouth, en 1982 – dénonçant la conduite du ministre de la Défense, Ariel Sharon et du chef d'état-major, Rafaël Eytan). À la suite de la seconde guerre du Liban de juillet-août 2006, le gouvernement avait décidé de créer une commission de type différent (dont il avait conservé le pouvoir de nomination) : cette commission, connue sous le nom de commission Winograd (du nom de son président, un ancien juge de district), a rendu, en mai 2007, un rapport extrêmement critique à l'endroit du gouvernement d'Ehoud Olmert.

Le droit israélien présente des caractéristiques bien particulières. Le vieux droit ottoman a complètement disparu. Cependant, de très larges domaines du droit sont d'origine mandataire britannique (en particulier le droit pénal, la procédure pénale, le droit de la responsabilité, le droit administratif). Dans d'autres domaines, le législateur a peu à peu introduit une législation israélienne nouvelle : le cas le plus marquant est celui du droit des contrats. Cette œuvre se poursuit et gagnera peu à peu les autres domaines.

Il importe à l'inverse de signaler combien l'État d'Israël, soutenu en cela par l'immense majorité de son opinion publique, est réticent à toute intervention menée au nom du « droit international », qu'il perçoit comme une ingérence. Ainsi, à la suite de l'opération « Plomb durci » à Gaza (décembre 2008-janvier 2009), le gouvernement israélien a refusé de collaborer au rapport Goldstone dont les conclusions lui sont apparues biaisées et à dessein partiales. De même, en mai 2010, l'arraisonnement violent (neuf morts) par la marine israélienne, dans les eaux internationales, d'une flottille partie de Chypre, affrétée par des organisations pro-palestiniennes et soutenue par la Turquie et dont le but était de contourner le blocus de la bande de Gaza, a entraîné la création d'une commission d'enquête israélienne autonome, accompagnée du refus de toute commission internationale.

La vie politique et les partis

photographie : Char Centurion israélien

Char Centurion israélien

Un char israélien Centurion dans le désert du Sinaï, pendant la guerre de Kippour, en 1973. 

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Le mode de scrutin pratiqué par Israël favorise fort évidemment la multiplication des partis politiques. Mais pendant longtemps le Parti travailliste apparaissait comme le parti dominant, le seul capable de former un gouvernement, ce qui assurait une évidente stabilité. Puis, à compter de 1970, on a assisté à une tendance très nette à un regroupement autour de deux grands blocs, l'un travailliste, l'autre de droite. De plus, un bloc religieux sert de fléau à la balance politique. Le bloc travailliste est certainement le plus ancien et a longtemps été le mieux établi. Historiquement, le Parti travailliste, sous diverses appellations (dont la plus connue a été celle de Mapaï, fondé en janvier 1930), a été le grand parti qui a exercé une domination totale sur la vie politique du Ychouv à l'époque du mandat et de l'État à partir de 1948. Il a fourni jusqu'en 1977 tous les Premiers ministres. Certes, il n'a jamais atteint la majorité absolue, tout en l'approchant de très près. Cependant, à partir de 1965, on assiste à un lent déclin de la force du Parti travailliste, dû, à l'origine, à une grave crise interne (l'affaire Lavon) qui opposa Ben Gourion, le leader historique, à l'équipe dirigeante du parti. Ben Gourion, battu, quitta le pouvoir, tenta une scission en 1965, mais son parti, le Rafi, malgré l'appui de Moshe Dayan et de Shimon Peres, ne réussit à emporter que dix sièges aux élections de cette même année. Après la guerre de Kippour (oct. 1973), le Parti travailliste était au plus bas, même s'il réussit à l'emporter lors des élections – qui furent repoussées au 31 octobre 1973. Cependant, après des turbulences qui conduisent à la démission du Premier ministre Itzhak Rabin et son remplacement par Shimon Peres durant la campagne pour les élections de mai 1977, c'est l'écroulement brutal, qui est qualifié en hébreu « de grand retournement » : le bloc travailliste tombe à 32 sièges. Certes, cette chute spectaculaire est due en grande partie à l'apparition d'un parti du centre (Dash), qui emporte 15 sièges, mais la droite accède au pouvoir. Elle s'y maintient en 1981, obtenant alors 48 sièges contre 47 au bloc travailliste, à l'issue de la campagne électorale la plus tendue qu'ait connue Israël. Outre de nombreux incidents, elle fut également marquée par le raid de l'aviation israélienne qui a détruit la centrale nucléaire irakienne d'Osirak.

photographie : Ehoud Barak, mai 1999

Ehoud Barak, mai 1999

Le nouveau Premier ministre israélien Ehoud Barak (deuxième à gauche), élu le 17 mai 1999, réunit les membres de sa coalition Un Israël: Michaël Melchior (à gauche), leader des religieux progressistes du parti Meimad, David Levy (deuxième à droite), représentant du parti Guesher, et... 

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Si, aux élections de 1988, le Parti travailliste n'obtenait que 39 sièges, il réussit une percée en 1992, avec 44 sièges, enlevant à nouveau la direction du gouvernement, sans l'appui de la droite. De même, aux élections de 1992, un bloc de gauche, Meretz, qui regroupe trois anciens partis (le Ratz, ou Liste des droits de l'homme, le Mapam et le Chinouï), parvint à enlever 12 sièges. La gauche totalisait donc 56 sièges (auxquels il convient d'ajouter les sièges obtenus par la liste communiste et par les listes arabes : 5 au total), ce qui restait encore insuffisant pour former un gouvernement. Aux élections de mai 1999, la donne électorale est transformée : malgré la victoire écrasante d'Ehoud Barak, celui-ci doit former une coalition avec de nombreux groupes. Les travaillistes n'ont plus que 26 sièges (contre 34 en 1992) et doivent trouver des alliés soit à droite (Likoud), soit dans les partis religieux. Le déclin du Parti travailliste s'est accentué après le passage d'Ehoud Barak au pouvoir : en 2005, il ne détenait plus que 19 sièges.

À droite, les choses sont plus complexes. Le principal parti ou Likoud (le mot signifie coalition) repose sur une alliance entre deux partis : le Herout et le Parti libéral. Le Herout, fondé par Menahem Begin, en 1948, reprend les grands thèmes du mouvement révisionniste juif dont le théoricien fondateur fut Vladimir Zeev Jabotinsky, c'est-à-dire de l'aile nationaliste. Le Herout a été édifié après la dissolution du mouvement clandestin Etzel (Irgoun) que dirigeait Begin durant la lutte contre les Anglais. L'autre branche, le Parti libéral, correspond à la droite bourgeoise traditionnelle. Les deux partis se sont alliés en 1965. En 1988, ils ont complètement fusionné.

Menahem Begin, qui avait été tenu à l'écart par Ben Gourion, fait sa première entrée dans le gouvernement d'union nationale, constitué à la veille de la guerre de Six Jours, par Levi Eshkol. Il quittera ce gouvernement en 1970, mais, désormais, il ne sera plus le paria de la politique qu'il avait été pendant très longtemps.

Après la guerre du Kippour, qui discrédite l'équipe travailliste, il prépare la prise du pouvoir. L'année 1977 est celle de son grand triomphe. Il renouvellera son succès en 1981, bien qu'il ait toujours été très loin de la majorité absolue. Menahem Begin et le Likoud tirent une grande partie de leur force d'une polarisation quasi « ethnique » dans la mesure où ce sont les Juifs d'origine orientale (appelés « séfarades ») qui assurent leur succès. Toutes les études menées depuis 1977 montrent que près de 75 p. 100 de la population séfarade vote pour le Likoud (on estime généralement que la population séfarade représente de 55 à 60 p. 100 de l'ensemble de la population juive du pays).

photographie : Shimon Peres et Itzhak Shamir

Shimon Peres et Itzhak Shamir

En octobre 1986, le travailliste Shimon Peres, à gauche, laisse le poste de Premier ministre au chef du Likoud Itzhak Shamir, aux termes des accords conclus en septembre 1984 entre les deux grandes formations politiques israéliennes. 

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Durant la période où Begin dirige le gouvernement (1977-1982), de même durant celle de son successeur Itzhak Shamir (qui sera Premier ministre de 1983 à 1984 et de 1986 à 1992 et qui était issu du mouvement clandestin Lehi, le plus extrémiste), la colonisation juive progresse rapidement : elle est passée de 50 000 personnes à la fin du premier gouvernement Rabin (1977) à 180 000 en 1992.

photographie : Ariel Sharon

Ariel Sharon

Le faucon Ariel Sharon, fils de paysans arrivés de Biélorussie au XIXe siècle, était fier de ses origines : « Je suis né dans une ferme. Je tire ma force non de l'appareil politique mais de la nature et des fleurs. » 

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Cependant, le Likoud semble lui aussi être parvenu à un palier. Certes, sa progression à partir de 1965 (année de l'alliance Herout-libéraux) est spectaculaire (26 sièges en 1965 et en 1969, 39 en 1973, 43 en 1977, 48 en 1981, 41 en 1984, 40 en 1988 mais seulement 32 en 1992 et à nouveau 32 en 1996). En 1999, il s'écroule et n'obtient que 19 sièges. Le succès d'Ariel Sharon en 2001 lui permet de se renforcer, mais la nouvelle ligne qu'il a imprimée en 2004 (adoption d'un plan de retrait unilatéral de la bande de Gaza) le conduira à faire scission. Aux élections de mars 2006, le Likoud de Benyamin Nétanyahou ne remporte que 12 sièges, alors que le nouveau parti de centre droit, Kadima (« En avant »), dirigé par Ehoud Olmert, le successeur d'Ariel Sharon, obtient 29 sièges.

Encore faut-il compter avec le bloc religieux. Celui-ci, qui avait été le grand vainqueur des élections de 1988 (avec un total de 18 sièges pour toutes les formations religieuses), est retombé à 14 sièges en 1992, mais, dès 1996, le bloc religieux réussissait une nouvelle percée, obtenant même 23 sièges, pour passer à 28 sièges en 1999. Aux élections de 2006, l'ensemble des partis religieux obtient 18 sièges. Le bloc religieux comporte traditionnellement deux groupes principaux. D'une part, le Parti national-religieux représente l'aile sioniste. Autrefois, ce parti était le véritable groupe charnière de la Chambre. Il fut longtemps l'allié privilégié des travaillistes et de Ben Gourion. Il passait alors pour modéré. En 1976, une révolte des « jeunes » modifia complètement l'équilibre de ce parti, qui est devenu ultranationaliste. Pourtant, s'il a pu avoir son heure de gloire (12 sièges en 1977), il doit se contenter de 5 sièges en 1984 et en 1988, et de 6 sièges en 1992. Il obtint 9 sièges en 1996 et à nouveau 5 sièges en 1999. Aux élections de 2006, le parti national-religieux, en nette perte de vitesse, a préféré faire liste commune avec l'extrême droite avant de se fondre dans une autre formation politique, Ha Bayit HaYehudi, qui n'a obtenu que 3 élus lors du scrutin de février 2009.

D'autre part, les autres partis religieux, ultra-orthodoxes, semblent en vedette. C'est le cas plus particulièrement du parti Shass, qui représente l'orthodoxie séfarade et qui a obtenu 6 sièges en 1988 et en 1992, pour grimper à 10 sièges en 1996. En 1999, il réalise un score impressionnant en obtenant 17 sièges pour retomber à 12 sièges en 2006 et maintient ses positions lors des scrutins de 2009 et de 2013 avec 11 élus. Le Judaïsme unifié de la Torah, représentant l'orthodoxie ashkénaze, obtient 5 sièges en 2009, ce qui représente un niveau à peu près constant à chaque scrutin (6 sièges en 2006 et 7 sièges en 2013). Il importe à ce propos de signaler que le Shass, bien qu’il soit un parti ultra-orthodoxe, dispose d'un réservoir de voix plus important que les partis ultra-orthodoxes ashkénazes car il remplit une authentique fonction de contre-société, ce qui lui confère une influence plus large que le strict segment de l'orthodoxie séfarade.

Quant au Parti communiste, il a longtemps fait preuve d'une très grande stabilité. Il est vrai que sa clientèle électorale est presque exclusivement arabe depuis la « désoviétisation » du Mapam au début des années 1950. Les Arabes israéliens ont voté longtemps à près de 40 p. 100 pour lui. Il recule désormais de manière très régulière : aux élections de 2006, il ne représente plus que 25 p. 100 du vote arabe car, dans le contexte de l'Intifada et de l'impasse du processus de paix, l'électorat arabe israélien préfère se reporter largement sur des partis plus proches du mouvement palestinien. Le scrutin de 2009 a confirmé cette tendance, ce courant n'ayant obtenu que 4 sièges sur les 11 dévolus aux partis arabes.

La fragmentation politique rend les coalitions extrêmement fragiles. Cependant, au lieu de provoquer une instabilité gouvernementale (du type de la IIIe ou de la IVe République en France), c'est l'instabilité parlementaire qui s'est installée : depuis le milieu des années 1980, aucune législature n'est parvenue à son terme (de quatre ans). Le plus souvent, la Knesset a eu recours à l'autodissolution, plus rarement c'est la dissolution qui est intervenue.

La Knesset élue en mars 2006 n'a pas échappé à cette problématique de fractionnement. Le parti Kadima, créé de toutes pièces par Ariel Sharon en novembre 2005 contre son ancien parti (le Likoud) mais avec l'appui de Shimon Peres, est certes parvenu à prendre la première place, mais, du fait du retrait forcé de Sharon, il n'emporta que 29 sièges sous la houlette de son successeur Ehoud Olmert, personnage plus faible, accusé régulièrement de corruption. Alors que les nombreuses tentatives précédentes pour créer une troisième force entre les travaillistes et le Likoud (Rafi, Dash, Chinouï) avaient rapidement échoué, Kadima semble s'inscrire dans la durée. Placé sous la direction de Tzipi Livni, il est ainsi arrivé en tête lors du scrutin de 2009, devançant d'un siège le Likoud (28 contre 27). Du fait du ralliement d'Ehoud Barak à Benyamin Nétanyahou et de l'effondrement des travaillistes, laminés lors des élections (13 élus) – ainsi que le Meretz (3 sièges), Kadima apparaît alors comme la principale force de l'opposition. À l'inverse, le Parti travailliste semble engagé dans un irrémédiable déclin, comme l'illustre le départ, en janvier 2011, d'Ehoud Barak qui a préféré consolider son alliance avec Benyamin Nétanyahou et conserver ainsi son poste de ministre de la Défense dans une conjoncture internationale tendue. Mais lors du scrutin de janvier 2013, Kadima s'effondre totalement, ne conservant que 2 sièges. La coalition formée par le Likoud et le parti ultranationaliste Israel Beitenou arrive en tête avec 31 députés, devant le parti centriste et laïc Yesh Atid, apparu un an plus tôt, qui crée la surprise en obtenant 19 sièges, devançant les travaillistes qui se maintiennent, avec 15 députés. Benyamin Nétanyahou, affaibli par ces résultats, est contraint de conclure des alliances pour former le nouveau gouvernement.

Société et crises

Israël est un pays divisé, traversé par plusieurs lignes de clivage qui ne se recouvrent pas complètement l'une l'autre.

Les divisions de la société israélienne

Le premier clivage est le clivage entre religieux et laïques. L'État d'Israël n'est certes pas un État théocratique, mais la place de la religion y est très grande. On a déjà signalé le problème du statut personnel (mariages et divorces) : seul le mariage religieux est possible. Mais il existe une législation religieuse dans d'autres domaines. Sans être aussi contraignante, cette législation est cependant perçue par les groupes laïques comme relevant de la coercition (notamment en matière de respect du Chabbat et des jours de fête, comme jours de repos forcé, ou encore du respect des règles concernant les prescriptions alimentaires). Le débat entre laïques et religieux va cependant plus loin encore, car il pose la véritable question du sens même de l'État d'Israël comme État juif – et non pas simplement État des Juifs. Pour Herzl, l'État ne serait que l'État des Juifs. Il servirait avant tout de refuge aux Juifs persécutés, mais il n'aurait pas de caractéristique culturelle particulière. Dans la conception de l'État juif, au contraire, l'État d'Israël doit véhiculer les valeurs juives (essentiellement les valeurs religieuses). Il doit traduire l'identité propre du peuple juif, à tous les points de vue : le fait de parler la langue hébraïque n'est donc pas suffisant. La controverse entre les deux conceptions va en s'amplifiant, dans la mesure où l'accent est mis de plus en plus sur la religion stricto sensu.

Le deuxième clivage porte sur la question territoriale. Il s'agit de la question dite du Grand Israël. Cette question est très vive depuis 1967, c'est-à-dire depuis qu'après la guerre de Six Jours Israël a été amené à occuper l'ensemble de l'ancienne Palestine en deçà du Jourdain. À droite, on doit distinguer les partisans du Grand Israël, qui prônent le nationalisme « intégral », des milieux religieux, pour lesquels il serait « sacrilège » d'évacuer toute portion du territoire d'Israël. La question se complique du fait de l'installation de nouvelles colonies juives dans ces territoires. À gauche, on prône soit le compromis territorial (thèse du Parti travailliste), qui implique la restitution d'une partie de la Cisjordanie occupée depuis 1967 à la Jordanie, soit la création d'un État palestinien en Cisjordanie (thèse de l'extrême gauche). Le soulèvement dans les territoires occupés a posé de façon très directe la question de la poursuite de l'occupation. La décision du roi Hussein de Jordanie, annoncée le 31 juillet 1988, de renoncer à tout lien et à toute revendication sur la Palestine a certainement contribué à précipiter la recherche d'une solution, en particulier après le retour des travaillistes israéliens et de leurs alliés de gauche au pouvoir (juin 1992). Une formule confédérale (englobant l'OLP et la Jordanie, et peut-être même Israël) est toujours envisageable. La signature des accords de Washington (septembre 1993) a ouvert une ère nouvelle. L'OLP est devenue l'interlocuteur officiel et privilégié d'Israël.

L'assassinat du Premier ministre Itzhak Rabin (4 novembre 1995) s'inscrit dans ce cadre. Perpétré par un étudiant religieux et nationaliste, il résulte de la délégitimation de la gauche après les accords de Washington. Il traduit ainsi très profondément la fracture entre les deux camps.

Le troisième clivage porte sur les deux grands groupes juifs : les Juifs séfarades et les Juifs ashkénazes (d'origine européenne). Au clivage socio-économique très marqué qui existe à l'origine s'ajoute une politique très maladroite menée par les gouvernements travaillistes avant 1977 dans de nombreux secteurs. Mais ce clivage porte également sur les valeurs culturelles propres à chaque groupe. Il s'étend en fait à tous les secteurs de la vie publique et privée. En revanche, l'intégration des immigrants en provenance de l'ex-Union soviétique, perçue au départ comme très problématique, semble s'être réalisée en moins de vingt ans.

Un quatrième clivage oppose la minorité arabe à la majorité juive. Dans les frontières d'avant 1967, on compte en Israël un peu plus de 1 5300 000 Arabes (sur plus de 7,5 millions d'habitants en 2009). Cette population se divise en chrétiens (environ 15 p. 100 de l'ensemble arabe) et musulmans. Par ailleurs, il existe une population druze (environ 125 000 personnes). Contrairement aux Arabes, les Druzes accomplissent le service militaire et sont donc plus intégrés à la société israélienne.

Les minorités arabes sont dans une situation très délicate, prises entre leur appartenance à la nation arabe et leur loyalisme envers l'État d'Israël. Il semble incontestable que depuis la guerre de Six Jours un mouvement de radicalisation traverse la minorité arabe israélienne. De plus, celle-ci est maintenant en contact quotidien avec la population arabe des territoires occupés, qui n'a pas d'obligation de loyalisme à l'égard d'Israël. Dès la première intifada (1987), les signes marquant la solidarité des Arabes israéliens avec ceux de la bande de Gaza et de Cisjordanie sont apparus. Ils se sont multipliés depuis l'échec du processus d'Oslo et la seconde intifada.

La guerre et les relations avec les États voisins

Si la politique de l'État israélien est entièrement dominée par la question de sa sécurité et des relations avec les pays arabes voisins, au point que le clivage droite/gauche repose principalement sur l'appréciation de cette question et non sur les enjeux sociaux, on doit cependant distinguer les rapports avec les pays arabes (Égypte, Syrie, Jordanie, Liban) et le problème palestinien.

Les guerres avec les pays arabes

Dans une très large mesure, l'histoire d'Israël est avant tout l'histoire de ses guerres : guerre d'Indépendance (1948-1949), campagne du Sinaï (1956), guerre de Six Jours (juin 1967) suivie de la guerre d'usure sur le canal de Suez (de septembre 1968 à août 1970), guerre du Kippour (octobre 1973), opération du Liban (appelée en Israël « opération paix pour la Galilée ») à partir de juin 1982, seconde guerre du Liban (juillet-août 2006). Néanmoins, lors de la première guerre du Golfe en janvier 1991, l'État d'Israël avait décidé de ne pas répliquer aux tirs de Scud irakiens sur son territoire afin de ne pas mettre en péril l'unité de la coalition mise en place par les États-Unis sous le mandat de l'ONU.

La guerre d'Indépendance commence en fait avant même la création de l'État : dès le 30 novembre 1947, soit quelques heures à peine après l'adoption du plan préconisant la partition de la Palestine. Cependant, jusqu'au 15 mai 1948, cette guerre est surtout l'œuvre d'irréguliers. Le 15 mai 1948, à l'aube, le nouvel État est envahi par les troupes du Liban, de la Syrie, de la Transjordanie (c'est alors le nom officiel de l'actuelle Jordanie), de l'Égypte. La guerre sera meurtrière pour l'État hébreu, dont la population compte le jour de sa proclamation 650 000 habitants et qui perdra près de 4 000 combattants et 2 000 civils. Cependant, malgré quelques revers locaux (notamment à Jérusalem-Est et dans la région de Kfar Etzion, près de Hébron), la nouvelle armée l'emportera sur tous les fronts (en partie grâce à une importante livraison d'armes tchécoslovaques). Les États en guerre avec Israël accepteront de signer des accords d'armistice, sous l'égide de l'ONU, qui d'ailleurs devra superviser la trêve. Il ne s'agit que d'accords d'armistice – non de paix –, mais on espère alors que très rapidement une étape supplémentaire pourra être franchie. Les frontières ne sont pas établies : Israël n'a donc aucune frontière reconnue, seulement des lignes d'armistice. Il faudra attendre plus de trente ans et deux autres guerres pour que cette situation évolue (traité de paix israélo-égyptien en 1979).

vidéo : Crise de Suez, 1956

Crise de Suez, 1956

Le 26 juillet 1956, le président égyptien Gamal Abdel Nasser, annonce à Alexandrie la nationalisation du canal de Suez. Le 30 octobre, Français et Anglais lancent une intervention militaire dans la région. Les Français reprochent à Nasser son soutien aux nationalistes algériens. Les... 

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Après l'arrivée au pouvoir des officiers en Égypte (juillet 1952), le front du Sud devient rapidement celui sur lequel se concentre l'attention. Nasser encourage les feddayin (combattants palestiniens) et leur permet d'utiliser la bande de Gaza occupée par l'Égypte comme point de départ pour des incursions en Israël. La nationalisation du canal de Suez (en 1956) va amener à la mise en place du scénario de la campagne du Sinaï (fin octobre 1956) et de l'entrée de troupes anglo-françaises. Nasser est battu militairement, mais retourne habilement la situation à son profit. Israël doit se retirer du Sinaï, puis de la bande de Gaza, cependant que les observateurs de l'ONU viennent assurer la liberté de navigation pour Israël dans le golfe d'Aqaba ; de même, des troupes de l'ONU viennent servir de tampon à la frontière entre les deux pays.

Les raisons qui ont poussé Nasser à demander – et à obtenir plus rapidement que prévu – le départ de ces troupes de l'ONU, en mai 1967, ne sont pas claires, même s'il est acquis aujourd'hui que l'Union soviétique s'est alors lancée dans une surenchère. Nasser parvient à conclure une alliance avec les voisins d'Israël. Se sentant menacé d'étouffement, Israël réagit : c'est la guerre de Six Jours (5 juin-11 juin 1967). Cette fois, on assiste à l'effondrement total des armées arabes. Dès le premier jour, l'aviation égyptienne est détruite au sol, puis le Sinaï conquis en deux jours. En même temps, le roi Hussein, à qui pourtant Israël avait demandé de se tenir à l'écart du conflit, ouvre le feu à Jérusalem. En trois jours, la Cisjordanie tombera aux mains d'Israël. Les deux derniers jours, à la demande d'une délégation des kibboutzim de Haute-Galilée, les troupes israéliennes s'emparent des hauteurs du Golan, mettant ainsi fin aux bombardements incessants dont souffraient les villages situés en contrebas. Nasser est battu, mais il ne renonce pas complètement : il se lancera dans l'aventure de la guerre d'usure sur le Canal. Celle-ci est très meurtrière pour Israël, qui réplique en lançant de profondes incursions en Égypte et affronte directement des pilotes soviétiques. Le cessez-le-feu interviendra, grâce aux États-Unis, en 1970. Après la mort de Nasser, son successeur, Sadate, va s'employer à reconstituer l'armée pour tenter une percée militaire permettant de débloquer la situation. C'est l'origine du plan qui mènera à la guerre du Kippour (6 oct. 1973). L'idée est de surprendre Israël au moment où la vie y est complètement arrêtée. Le calcul repose surtout sur le fait que les Israéliens ne s'attendent pas à une offensive arabe. Le plan réussit en grande partie. Durant près d'une semaine, l'attaque syro-égyptienne met l'État juif en difficulté. Les troupes israéliennes parviendront à retourner la situation, mais un certain mythe aura vécu. De fait, rapidement les négociations sur le cessez-le-feu déboucheront sur un dégagement de troupes. Israël commence à restituer une petite partie du Sinaï à l'Égypte (en particulier la zone du Canal, puis les puits de pétrole). Même sur le Golan, Israël cède quelques kilomètres.

photographie : Accords de Camp David, 1978

Accords de Camp David, 1978

La poignée de main du président égyptien Anouar al-Sadate et du Premier ministre israélien Menahem Begin, sous le regard du président des États-Unis Jimmy Carter, à Camp David, le 17 septembre 1978. 

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C'est de ce processus que va finalement émerger le grand dégel qui permettra le voyage de Sadate à Jérusalem (nov. 1977) puis les accords de Camp David (sept. 1978)). Quelques semaines plus tard sera signé le premier traité de paix entre Israël et un pays arabe (mars 1979). Les relations sont alors normalisées : des ambassades sont ouvertes et les voyages possibles entre les deux pays. L'intégralité du Sinaï est restituée à l'Égypte. Pourtant, si Israël a conclu une paix, la scène politique moyen-orientale ne retrouve pas le calme. Le conflit de légitimité continue, au moins avec Damas. Le conflit se double d'ailleurs d'un conflit territorial, dans la mesure où Israël a décidé d'annexer purement et simplement le Golan (déc. 1981). Le front syrien est resté calme depuis lors, mais la Syrie, qui n'a jamais cessé de revendiquer la restitution du Golan, s'introduit au Liban et déstabilise la frontière nord d'Israël.

La frontière libanaise qui avait paru comme l'une des plus tranquilles, au cours des vingt premières années de l'indépendance, est alors devenue l'une des plus agitées. La raison en est double : d'une part, la présence au Liban de très grands camps de réfugiés dans lesquels les mouvements palestiniens sont installés, notamment après les affrontements palestino-jordaniens de septembre 1970, d'autre part, les conflits intercommunautaires du Liban et la montée du Hezbollah (mouvement intégriste chiite) qui ont provoqué une surenchère. Si la première guerre du Liban (en 1982) avait pour but de mettre fin à la présence de l'OLP et des forces palestiniennes, la seconde guerre (été de 2006) fut dirigée contre le Hezbollah, dont la guérilla est un facteur d'instabilité menaçante à la frontière nord du pays. La guerre a été déclenchée par Tsahal après la capture de deux soldats israéliens en patrouille du côté israélien de la frontière, qui faisait suite à l'enlèvement d'un soldat par le Hamas en bordure de la bande de Gaza.

Israël et le problème palestinien

La guerre d'Indépendance a provoqué un important bouleversement politique, mais également démographique. Si, en novembre 1947, on comptait près d'un million de Palestiniens sur le territoire de ce qui allait devenir Israël, à la fin des hostilités (décembre 1948-janvier 1949), ils ne sont plus que 180 000 sur le territoire du nouvel État. Les origines de ces déplacements (plus de 800 000 personnes à l'époque) font l'objet de vives polémiques entre les deux parties. Pour les Arabes, la population palestinienne aurait été chassée par l'armée israélienne. Pour les Israéliens, ce seraient les pays arabes qui auraient encouragé les Palestiniens à se retirer des zones de combat. Aujourd'hui, il ne fait plus de doute que de nombreux Palestiniens ont été contraints au départ, mais que, par ailleurs, une partie de cette « fuite » s'explique par la peur de la guerre. Le retour de ces réfugiés et de leurs descendants qui, près de soixante années plus tard, ont gardé ce statut et qui sont aujourd'hui estimés à près de 3 millions de personnes, est un des enjeux du règlement du conflit auquel les Israéliens, tant gouvernement qu'opinion publique, opposent un refus absolu, estimant qu'une telle acceptation reviendrait à renoncer au caractère juif de l'État.

Les premières négociations globales engagées après la signature des accords d'armistice de 1948-1949 ont porté avant tout sur la question des réfugiés. C'est la conférence de Lausanne (d'avril à septembre 1949) qui a complètement échoué. Le roi Abdallah de Jordanie, soupçonné de vouloir parvenir à une paix séparée avec Israël, est assassiné (21 juillet 1951) après avoir procédé à l'annexion pure et simple de la Cisjordanie à son royaume.

Depuis la guerre de 1967 et l'occupation israélienne de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, Israël est directement confronté au problème palestinien.

Une partie des réfugiés sont sous administration militaire israélienne, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Les États arabes ont encouragé la transformation de l'OLP en une organisation plus active. Celle-ci apparaît dès lors comme un organisme politique reconnu par de nombreux États, alors qu'Israël refuse tout contact et exclut pendant longtemps de reconnaître jusqu'à l'existence même d'un peuple palestinien. De plus, la politique de colonisation juive en Palestine occupée (accompagnée de confiscation de terres et d'installation de colons : ils sont plus de 268 000 en 2007) avive l'hostilité des Palestiniens.

À partir de 1987, l'attention est centrée sur la révolte palestinienne dans les territoires occupés (intifada) qui, en un peu plus de cinq ans, a entraîné la mort de plus de mille cinq cents civils palestiniens. Après de nombreuses hésitations, le gouvernement de droite d'Itzhak Shamir (issu des élections de 1988) avait accepté d'engager un dialogue avec les représentants des Palestiniens, à partir de la conférence de Madrid (oct. 1991). Ce dialogue n'avait pas permis de progrès substantiels, l'offre israélienne paraissant trop limitée aux Palestiniens qui exigent l'indépendance. Il reprit, avec quelques nouveaux espoirs, après l'arrivée de la gauche au pouvoir (juin 1992), et l'on vit même s'instaurer une certaine euphorie à ce sujet.

En fin de compte, à la surprise générale et à la faveur de négociations ultrasecrètes, le gouvernement d'Itzhak Rabin et l'OLP parvenaient, le 13 septembre 1993, à la signature d'un accord encore modeste précédé d'un échange de lettres de reconnaissance réciproque (datées du 9 septembre 1993). Le nom officiel de cet accord, Déclaration de principes sur des arrangements intérimaires d'autonomie, dissimule quelque peu ses vastes ambitions. En effet, l'accord traite avant tout, concrètement, de la mise sur pied d'une autonomie transitoire de la bande de Gaza et d'un secteur (encore à définir) autour de Jéricho, devant mener progressivement, en cinq ans, à une autonomie générale de l'ensemble de la Cisjordanie. Mais l'accord prévoit surtout que, très rapidement, s'engagera une vaste négociation qui s'inscrit dans le processus de paix global. Avec le recul, il apparaît que cette logique avait pour principale faiblesse de repousser à cinq ans une négociation sur les points les plus difficiles (statut de Jérusalem, définition des frontières, sans oublier la question des réfugiés). Mais cet accord a une immense portée symbolique, car les Palestiniens et les Israéliens, dès le préambule de l'accord, reconnaissent « leurs droits légitimes et politiques mutuels ». Dès lors, une véritable course de vitesse s'engageait : d'un côté, les négociateurs israéliens et palestiniens essayaient de concrétiser l'accord ; d'un autre côté, les adversaires de l'accord, en Israël (notamment les colons) et chez les Palestiniens (en particulier les intégristes du Hamas) tentaient de créer des situations de crise de nature à bloquer l'évolution de la négociation.

L'accord du 13 septembre 1993 n'est pas sans avoir des répercussions sur l'ensemble du processus de paix déclenché à Madrid en octobre 1991 (avec la Jordanie, la Syrie et le Liban). Avec la Jordanie, un traité de paix est signé le 25 juillet 1994. Du coup, la Syrie, principal adversaire d'Israël, porte-flambeau traditionnel du nationalisme arabe et du Front du refus, semble complètement isolée (le Liban, qui n'a pas de contentieux réel avec Israël, ne pourra signer un traité sans l'accord de la Syrie). Il est vrai que, pour la majorité des Israéliens, le plateau du Golan qui surplombe la Galilée, cette partie de la Syrie occupée depuis 1967, représente un enjeu aussi important, sinon davantage, que la Cisjordanie.

Il faut rappeler que le processus de paix se déroule sur deux axes : d'une part, les différentes négociations bilatérales, notamment la question de Jérusalem ; d'autre part, une vaste négociation multilatérale portant sur des sujets aussi divers que les réfugiés, l'environnement, l'eau...

photographie : Accord de Wye Plantation, 23 octobre 1998

Accord de Wye Plantation, 23 octobre 1998

Activement impliqué dans les neuf jours de négociations israëlo-palestiniennes de Wye Plantation (Maryland), le président américain Bill Clinton signe, le 23 octobre 1998, avec le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou (à droite), et le leader palestinien, Yasser Arafat (à... 

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Avec l'arrivée au pouvoir en 1996 de Benyamin Nétanyahou, le processus a semblé bloqué, bien qu'il ait signé deux accords avec Yasser Arafat et l'Autorité palestinienne : un premier accord concernant le retrait de la plus grande partie de la ville de Hebron (15 janvier 1997) ; l'accord de Wye Plantation (23 octobre 1998).

Les grands espoirs qui étaient nés après les accords de Washington se sont peu à peu dissipés. La série d'attentats meurtriers contre Israël (dont la majorité a été perpétrée par le Hamas) de 1994 à 1996 a provoqué une grave crise de confiance chez nombre d'Israéliens. C'est elle qui est à l'origine du tournant pris après l'élection de Benyamin Nétanyahou. Il semble acquis que la chute de ce dernier, à l'issue des élections de mai 1999, doive aussi être imputée au blocage des négociations.

Dès son investiture, en juillet 1999, le Premier ministre, Ehoud Barak, tente de faire redémarrer le processus de paix sur tous les fronts. Un an après, les résultats sont bien maigres. La reprise des négociations avec la Syrie (avec, au centre des discussions, le retrait israélien du Golan) échoue rapidement face à l'intransigeance du président Assad, alors que les Palestiniens paraissent quelque peu tenus à l'écart et envisagent la proclamation unilatérale de l'État palestinien. C'est sur le front libanais qu'Ehoud Barak se montre le plus imaginatif. Après avoir annoncé qu'il mettrait fin, au plus tard le 7 juillet 2000, à un enlisement qui a fait près de deux mille victimes dans l'armée israélienne, le Premier ministre accélère le mouvement ; le retrait israélien de la zone de sécurité occupée dans le sud du Liban depuis dix-huit ans est achevé à la fin de mai, dans la précipitation, mais sans faire de victimes. L'ALS (Armée du Liban Sud), encadrée par l'armée israélienne, ne peut soutenir seule la pression du Hezbollah ; la plupart de ses membres trouvent refuge en Israël.

Depuis la fin du mois de juillet 2000, les données ont complètement changé. Israël est à nouveau plongé dans une crise très grave, qui a commencé après l'échec des négociations de Camp David. Vu d'Israël, Ehoud Barak, alors à la tête du gouvernement, aurait fait des propositions très audacieuses aux Palestiniens (notamment sur un partage de Jérusalem). Leur rejet par Yasser Arafat entraîne, à la fin de septembre 2000, le déclenchement d'une nouvelle intifada, alors que les morts se comptent par centaines, dans les deux camps. Les attentats-suicides se succèdent au cœur des cités israéliennes, notamment Tel-Aviv, Jérusalem et Haïfa. En septembre 2001, la conférence de Durban (Afrique du Sud) contre le racisme patronnée par l'ONU tourne à la délégitimation de l'État d'Israël. La situation paraît plus bloquée que jamais. Ariel Sharon, au pouvoir à partir de mars 2001, semble d'abord vouloir adopter une politique de grande fermeté. La répression devient de plus en plus sanglante : les assassinats ciblés de dirigeants du Hamas et du Djihad islamique (les deux mouvements palestiniens intégristes) se succèdent. Le gouvernement israélien décide, dès 2002, d'ériger une barrière de sécurité de plusieurs centaines de kilomètres entre la Cisjordanie et Israël. Cette construction, qui empiète sur le territoire palestinien, est condamnée par la Cour internationale de justice de La Haye (juillet 2004), alors que la Cour suprême israélienne, quant à elle, ordonne d'établir un nouveau tracé, plus respectueux du tracé de la ligne d'armistice et causant moins de dommages aux villages palestiniens situés près du mur. De fait, cette construction a contribué à diminuer très notablement les incursions et les attentats en Israël, mais elle devient pour une large fraction de l'opinion internationale le symbole de l'oppression des Palestiniens. Par ailleurs, devant le blocage total de la situation, Sharon décide unilatéralement, en octobre 2004, l'évacuation de la bande de Gaza, sur laquelle cohabitaient (sur 300 kilomètres carrés) 1 200 000 Palestiniens et 2 000 colons. Ce faisant, il provoque un véritable séisme politique intérieur qui débouche sur une scission de son propre parti et la création, sous sa houlette et celle de Shimon Peres, de Kadima.

La mort de Yasser Arafat, en novembre 2004, et son remplacement à la tête de l'Autorité palestinienne par Mahmoud Abbas n'ont pas permis le déblocage de la situation d'autant que la victoire électorale du Hamas lors des élections tenues dans les territoires palestiniens en janvier 2006 a contribué à paralyser toute initiative. En même temps, la seconde guerre du Liban à l'été de 2006 et l'insuccès israélien face au Hezbollah fragilisent la position de l'État hébreu. En juin 2007, la violente prise du pouvoir par le Hamas dans la bande de Gaza transforme ce territoire en une entité radicalement hostile à l'État d'Israël. Face aux nombreux tirs de roquettes sur les villes du Sud, Israël choisit la voie d'une intervention militaire d'envergure (en dépit des réticences du ministre de la Défense qui souhaitait une intervention uniquement aérienne). C'est l'opération Plomb durci (décembre 2008-janvier 2009). Si elle a permis de réduire significativement (malgré une évidente recrudescence à la fin de l'année 2010) le nombre de tirs de roquettes sur les villes israéliennes, elle n'a pas atteint son objectif : l'effondrement du Hamas, et a accru la condamnation internationale d'Israël, comme en témoigne le rapport Goldstone.

Parallèlement, les pressions américaines n'ont pas permis une significative reprise du processus de paix israélo-palestinien.

Ainsi, depuis le début de son mandat, en janvier 2001, le président Bush avait semblé se désintéresser du conflit israélo-palestinien, se concentrant sur l'Irak, tout en affichant un soutien très marqué à Israël. Cependant, en juin 2002, il avait pour la première fois affirmé que la solution du conflit passait par la reconnaissance de deux États (l'un juif, l'autre arabe). Ce plan était suivi de la mise au point, en avril 2003, d'une « feuille de route » censée déterminer la marche à suivre pour parvenir à un règlement. Les maigres résultats sur le terrain n'empêchent pas George W. Bush de se consacrer au dossier : mais ni la conférence d'Annapolis (Maryland) réunissant en novembre 2007 tous les protagonistes, ni son – premier – voyage officiel dans la région en janvier 2008 n'ont permis d'avancée spectaculaire.

—  Claude KLEIN, François LAFON

L'arrivée au pouvoir de l'administration Obama, en 2009, a été perçue avec un grand scepticisme en Israël, du moins par l'opinion publique, en dépit du soutien de la majorité de la communauté juive des États-Unis au nouveau président, ce qui constitue un paramètre important dont doit tenir compte tout gouvernement israélien. De même, la mise en place de la nouvelle coalition gouvernementale israélienne, à la suite du scrutin de 2009, a marqué un incontestable raidissement des autorités américaines. Ainsi, l'échec des pourparlers suggérés par la secrétaire d'État, Hillary Clinton, apparaît particulièrement significatif de la différence d'appréciation entre les deux parties. La question du gel des constructions dans les territoires, Jérusalem compris, est devenue emblématique du conflit. Symbolique pour l'opinion internationale, elle est également centrale pour l'opinion israélienne et constitue une ligne rouge à ne pas franchir pour un certain nombre de soutiens à Benyamin Nétanyahou qui s'y opposent catégoriquement, au premier plan desquels on trouve les amis du ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, ancien directeur de cabinet de Nétanyahou en 1996 (regroupés dans Israel Beitenou et forts de 15 élus à la Knesset issue du scrutin de février 2009). De même, tout comme la question du droit au retour apparaît inacceptable, l'État d'Israël entend bien voir reconnaître dans tout règlement du conflit le caractère juif de l'État. Compte tenu de l'ampleur des divergences entre Américains, Israéliens et Palestiniens, l'option dite des « pourparlers indirects » laisse dubitatif la plupart des observateurs. Parallèlement, l'évolution des enjeux diplomatiques régionaux – notamment l'accroissement des tensions avec la Turquie (qui fut du début des années 1960 à l'arrivée des islamistes au pouvoir en 2003 un allié stratégique d'Israël, de même que l'Iran l'avait été avant la révolution islamique) ainsi que la menace iranienne, notamment sur le plan du programme nucléaire – semble placer l'État d'Israël en position d'isolement géostratégique, nonobstant la destruction en septembre 2007 d'installations nucléaires présumées en Syrie. Ces incertitudes internationales majeures pour l'État d'Israël sont à l'origine directe de l'alliance entre Benyamin Nétanyahou et Ehoud Barak. L'effondrement, en 2011, des régimes tunisien et, surtout, égyptien et l'arrivée au pouvoir dans la foulée de gouvernements dirigés par des islamistes ont ravivé l'inquiétude en Israël. La question du respect du traité de paix égypto-israélien constitue en effet le cœur du système de sécurité israélien. Même s'il s'est davantage agi depuis 1979 d'une « paix froide » que d'un développement de relations harmonieuses, sa remise en question ferait resurgir une menace stratégique d'autant plus importante que l'Égypte a bénéficié – précisément pour avoir fait la paix avec Israël – d'une aide militaire et financière décisive de la part des États-Unis. Il semble donc que l'État d'Israël soit à nouveau entré dans une phase dominée par les inconnues géostratégiques.

L’arrivée aux affaires, en 2013, de la seconde administration Obama, dans laquelle John Kerry remplace Hillary Clinton au secrétariat d’État, relance les discussions israélo-palestiniennes. John Kerry obtient en juillet un accord entre les deux parties sur la reprise de négociations directes, prévues pour une durée de neuf mois. L’État hébreu libère au préalable une centaine de prisonniers palestiniens, comme le demandaient les Palestiniens. Bien que les États-Unis jugent illégitimes les implantations israéliennes en territoire palestinien, les constructions continuent en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. En outre, le retour au gouvernement, en novembre 2013, d’Avigdor Lieberman, partisan de la colonisation – qui avait démissionné en décembre 2012 en raison d’une inculpation pour fraude et abus de confiance – fragilise la reprise du dialogue.

(Voir également ISRAËL, chronologie contemporaine)

—  Universalis

La littérature

Trois ans à peine après la révélation à la face du monde de l'étendue du malheur qui a frappé le peuple juif, renaît un État indépendant (1948) qui, dix-neuf siècles après l'exil, rassemble les dispersés. Les écrivains de cette génération sont en majorité natifs du pays, membres de kibboutzim et du Palmah (unités de choc de l'armée), d'où leurs surnoms de « génération de la guerre d'Indépendance » ou de « génération du Palmah ».

Le roman dans l'histoire

Profondément intégrés à la vie du kibboutz, ces écrivains s'attachent à l'exaltation des valeurs collectives. Leurs héros, à la fois bâtisseurs et combattants, font délibérément le sacrifice de leur vie pour défendre leur idéal. Ils n'ont pratiquement pas d'existence en dehors du microcosme du kibboutz. Les auteurs les plus en renom sont Yigal Mossinsohn (1917-1994) [Gris comme un sac], Moshé Shamir (1921-2004) [Il s'en est allé par les champs, De ses propres mains], Nathan Shaham (1925-2018) [Toujours nous] ; Aharon Megged (1920-2016) [Vent des mers, Hedva et moi]. Yizhar (1916-2006) note cependant un certain désenchantement du kibboutz dans Ephraïm retourne à la luzerne. Ses romans les plus importants sont ceux où il livre des drames de conscience : Le Prisonnier de guerre et Les Jours de Tsiqlag. Le poète le plus marquant de la génération du Palmah est sans nul doute Haïm Gouri (1923-2018), avec Fleurs de feu et Rose des vents.

Les années qui suivent la création de l'État d'Israël font rapidement exploser les conceptions idéologiques qui prévalaient jusque-là. Les valeurs défendues par le kibboutz ne résistent pas à l'expansion rapide de la nouvelle société. Dès lors, les écrivains tentent de jeter d'autres bases pour une existence individuelle. Le « nous » fait place au « moi », le héros est remplacé par l'antihéros d'une autre réalité. C'est au travers de personnages historiques que Moshé Shamir (1921-2004) exprime la déception qu'il éprouve à l'égard d'un État dans lequel la corruption et la décadence sociale ne sont pas absentes (Un roi de chair et de sang, La Brebis du pauvre).

Les auteurs de cette génération découvrent, bien qu'avec recul, l'horreur de l'Holocauste. Dans leurs rencontres avec les rescapés des camps de la mort, ils prennent conscience de toute la portée de la tragédie : Six Ailes pour chacun, de Hanoch Bartov (né en 1926), Ni de maintenant, ni d'ici, de Yehouda Amihaï (1924-2000), L'Affaire chocolat de Haïm Gouri s'en font l'écho.

La littérature du génocide est au moins autant l'œuvre de témoins, de victimes dont la langue d'expression est une des langues occidentales (Primo Levi, André Schwartz-Bart, Élie Wiesel) que celle d'auteurs israéliens. Nombre de ces derniers, devant un drame aussi terrible, n'ont pu réagir que par le silence. Pourtant, les survivants commencent à écrire. Ainsi, Aharon Appelfeld (1932-2018) n'évoque pas, au moins au début, directement la Shoah, mais le temps d'avant et d'après la tragédie. Ses héros sont des Juifs assimilés, ignorant leur véritable identité, qui se trouvent en plein désarroi lorsqu'ils doivent affronter leur destin, ou des rescapés incapables de se libérer d'un passé qui les poursuit, tentant en vain de se forger une vie nouvelle (Fumée, La Vallée fertile, Givre sur la terre, Le Temps des prodiges, Badenheim 1939). Ce sont les mêmes thèmes que traite Yoram Kaniuk (1930-2013) dans Adam ressuscité.

photographie : Aharon Appelfeld

Aharon Appelfeld

Absence de références à une époque historique, disparition des repères temporels : l'errance d'Aharon Appelfeld entre les lieux et les langues (allemand, yiddish, hébreu) s'apparente à une quête métaphysique. 

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Avec le temps, le génocide du peuple juif commence à servir de toile de fond aux romans d'Aharon Appelfeld, qui deviennent plus autobiographiques. Ainsi, Histoire d'une vie (1999) nous livre quelques clés de son œuvre : son enfance, ses parents et grands-parents qu'il a perdus, les années d'errance et le début de sa vie en Palestine. Dans d'autres romans (Floraison sauvage, Fleurs d'obscurité), il situe les intrigues dans le ghetto, les camps ou les cachettes des fugitifs. Son roman Pologne, pays vert (2005) met en exergue l'attitude complexe des enfants des rescapés vis-à-vis de leurs parents et des souffrances qu'ils transmettent en héritage. Ces enfants, nés après la Seconde Guerre mondiale, devenus écrivains à partir des années 1980 – enfants de rescapés ou n'ayant vécu la Shoah qu'à travers la mémoire collective de tout un peuple –, se mettent eux aussi à parler de l'indicible : David Grossman (né en 1954) dans Voir ci-dessous Amour, Savyon Liebrecht (née en 1948) dans ses nouvelles, Léa Eini (née en 1962), Amir Guttfreund (né en 1963) dans Notre Holocauste.

À partir des années 1950-1960, l'évolution vers une littérature plus individualiste, plus personnelle, est évidente chez les auteurs de la « guerre d'indépendance » comme chez leurs cadets, qu'on surnomme « génération de l'État » ou « nouvelle vague ». L'individu, avec ses faiblesses, son angoisse existentielle et son pessimisme prend le pas sur le groupe de « sabras » vaillant et sans crainte. Aharon Megged se tourne d'abord vers une écriture surréaliste (La Fuite), avant de revenir à des romans ancrés dans la réalité du pays : La Vie brève, Voyage au mois d'Av, Feugelman, par exemple. Moshe Shamir, dans son roman Les Play-boys, jette un regard critique sur ce qu'est devenue sa génération. Les personnages d'Itzhak Orpaz (né en 1923) évoluent dans un univers aux paysages surréalistes imprégnés de symboles. Les personnages d'Amalia Kahana-Carmon (née en 1928), dépeints dans un style très personnel, sont des êtres solitaires, enfermés dans leur incommunicabilité (Dans un même panier, Et le soleil sur la vallée d'Ayalon, Là-haut à Montifer, Je l'ai accompagnée chez elle). Désir de destruction et instinct de mort sont les thèmes développés, à ses débuts, dans une atmosphère surréaliste par Avraham B. Yehoshua (né en 1936) à ses débuts (La Mort du vieillard, Le Voyage nocturne de Yatir). Il est à noter que chez ces auteurs la langue aussi évolue. Tout en restant figurative, elle se rapproche petit à petit de la langue parlée.

Un glissement vers la remise en question de la société israélienne s'accélère et caractérise la littérature des années 1970 et 1980. Yoram Kaniuk caricature le « nouvel Israélien » dans Celui qui descend en haut et dans Tante Shlomzion la grande. Déjà, Avraham B. Yehoshua en aborde les réalités de la vie en Israël dans Face aux forêts, puis dans Au début de l'été 1970, qui traite de la guerre d'usure. Dans son premier roman, L'Amant, par-delà l'histoire d'une famille israélienne à l'époque de la guerre du Kippour, l'auteur aborde les raisons profondes de cette guerre. Dans Divorce tardif et L'Année des cinq saisons, l'idée de l'incompatibilité entre la réalisation de l'idéologie sioniste et les impératifs de la vie est sous-jacente. Le roman, Monsieur Mani, véritable épopée familiale, évoque de façon subtile l'histoire événementielle, idéologique et politique du judaïsme oriental.

La guerre du Kippour déclenche un véritable traumatisme. Les jeunes Israéliens, qui se croyaient protégés du sort de leurs ascendants en diaspora, se rendent compte qu'ils ne peuvent échapper au destin du peuple juif. Le séisme que représente cette guerre servira de point de départ à de nombreuses œuvres : Yitzhak Ben-Ner (né en 1937) publie Coucher de soleil à la campagne, Après la pluie, Pays lointain, où il s'agit aussi de la visite du président Sadate en Israël, David Schütz (né en 1941) écrit L'Herbe et le sable. Yaakov Shabtaï (1934-1981) va encore plus loin que d'autres et, dans son roman Pour inventaire, dépeint l'écroulement des valeurs fondamentales du mouvement travailliste. Le Tel-Aviv des années 1970 apparaît comme un univers sans spiritualité et sans idéal. Et en fin de compte, son œuvre posthume, va dans le même sens.

Des auteurs plus jeunes ont un regard très lucide et s'en prennent aussi aux mythes. Meir Shalev (né en 1948), dans Que la terre se souvienne, expose avec ironie l'œuvre des pionniers de la deuxième vague d'immigration. Le rêve sioniste, empreint de romantisme, a été trahi par les pionniers eux-mêmes, et leurs descendants ne peuvent donc pas lui rester fidèles. Ses romans suivants, Pour l'amour de Judith, La Meilleure Façon de grandir, Le Pigeon voyageur et le jeune homme remontent souvent à l'époque d'avant la création de l'État d'Israël, s'étendent sur plusieurs générations et sont solidement enracinés dans le terroir et les paysages israéliens. D'autres écrivains, même plus jeunes, reviennent sur le passé d'Israël. Amir Guttfreund, par exemple, dans Le Monde un peu plus tard, décrit l'épopée des sionistes anonymes arrivés en Palestine au début du xxe siècle.

Enfin, c'est aux valeurs sacrées sur lesquelles est fondée la société israélienne qu'Amos Oz (né en 1939), Prix Femina étranger 1988, s'attaque, dès ses premiers ouvrages. Il dévoile l'envers du décor d'une société qui défend des idéaux dont elle se détourne en fait : Les Pays du chacal, Ailleurs peut-être, Mon Michaël, Jusqu'à la mort, La Colline du mauvais conseil. Il scrute les tréfonds de l'âme humaine et, par une introspection subtile, met en évidence la lutte constante entre la beauté, la logique et la lumière, d'une part, et les instincts cachés, la folie et l'ombre, d'autre part. Dans les années 1960, Amos Oz avait pressenti la crise qu'allait connaître le kibboutz, et dans ses romans ultérieurs il prévoit la profonde mutation de la société israélienne. La Boîte noire relate le drame intime de personnages issus de communautés et de milieux très différents dans l'Israël des années 1970, avant la prise du pouvoir par la droite. La mémoire torturée par la culpabilité d'un agent secret et la quête de la miséricorde sont au cœur du roman Connaître une femme. Dans La Troisième Sphère, qui a pour toile de fond la révolte palestinienne, le héros, homme de gauche, n'arrive pas à modifier la société, où sévissent décadence et dégradation. La « troisième sphère », préfiguration des aspirations individuelles, nationales et universelles, est un refuge, un lieu où la réconciliation entre les réalités et l'idéal est possible.

L'interrogation sur le caractère de l'identité nationale se révèle aussi à travers l'affirmation de l'appartenance communautaire. Des écrivains tels G. Avigur-Rotem (née en 1946) ou Y. Hoffmann (né en 1937) décrivent plutôt leur communauté d'origine ashkénaze, alors que des écrivains originaires de pays arabes se font davantage connaître. Ils revendiquent la place que mérite leur culture occultée pendant de longues années caractérisées surtout par l'intégration, voire l'acculturation des nouveaux immigrants. Sur les pas de Mordekhaï Tabib (1910-1979), qui a peint sa communauté yéménite, Amnon Shamosh (né en 1929) célèbre sa communauté d'Alep, dispersée à travers le monde ou immigrée en Israël (Michel Ezra Safra et fils). Sami Michael (né en 1926) s'attache à sa communauté irakienne dans Une poignée de brouillard, et Victoria, mais évoque également la situation des Arabes israéliens (Refuge et Trompette dans l'oued). Elie Amir (né en 1937), lui aussi originaire d'Irak, consacre son roman Le Coq du pardon (1983) à la douloureuse intégration des immigrants et Le Colombophile aux derniers jours de la communauté juive à Bagdad et à son installation en Israël. Erez Bitton (né en 1942), d'origine marocaine, a le désir d'enrichir la civilisation israélienne grâce à sa propre culture qu'il présente dans sa poésie (Offrande marocaine, Le Livre de la menthe). Les femmes qui commencent à occuper une place prépondérante dans la littérature israélienne témoignent aussi de leur attachement à leur communauté d'origine. Ainsi, Ronit Matalon (1959-2017) dans Celui qui est face à nous dépeint le judaïsme égyptien. Le roman de Dorit Rabinyan (née en 1972), Le Sentier des amandiers, se déroule au début du xxe siècle dans un petit village en Iran. Sarah Shilo (née en 1958), dans Les Gnomes ne viendront pas, met l'accent, comme beaucoup d'autres de sa génération (Dan-Benaya Seri par exemple, né en 1935, dans Poissons morts à Jaffa ou Noces boukhariotes), sur le mode d'expression des personnages. Les protagonistes acquièrent toute leur dimension grâce à la langue qu'ils parlent. Cette langue, qui s'écarte des règles normatives, procure aux personnages une grande authenticité et les situe dans un milieu social bien défini. La cohabitation des personnages de différentes communautés est mise en relief dans le roman d'Eshkol Nevo (né en 1971) Quatre Maisons et une nostalgie où un jeune couple ashkénaze côtoie une famille sépharade ainsi qu'un Arabe, ancien propriétaire de l'immeuble où ils vivent. Des auteurs issus des minorités ethniques font aussi entendre leur voix en hébreu. Anton Shammas (né en 1950), dans Arabesques, trace l'histoire sur plusieurs générations de sa famille arabe. Sayed Kashua (né en 1975) vit entre les mondes juif et arabe sans véritablement appartenir à l'un d'entre eux (Les Arabes dansent aussi, Et il y eut un matin). Dans son roman Baptême fatal, Naïm Araydi, écrivain druze, insiste sur la confrontation entre les deux univers dans lesquels il vit.

Le conflit israélo-palestinien n'est pas traité à la mesure de la place qu'il occupe dans la politique et dans la vie israéliennes. Il est bien entendu présent, surtout chez les écrivains les plus âgés. Citons le roman de Sami Michael, Pigeons à Trafalgar, dont le héros, élevé par une famille israélienne, découvre qu'il est en fait arabe et qu'il a été adopté par un couple juif pendant la guerre d'Indépendance. Sa famille biologique est palestinienne et vit à Gaza. Ce livre, comme bien d'autres, reflète une vision pessimiste quant à l'issue du conflit israélo-palestinien. Dans Yasmine d'Elie Amir, il s'agit d'une histoire d'amour qui se déroule après la guerre de Six Jours entre un Juif d'origine irakienne et une Arabe chrétienne de Jérusalem-Est. David Grossman, plus jeune et très engagé, publie Le Vent jaune, enquête d'un écrivain dans les territoires occupés et Chronique d'une paix différée, tandis que ses œuvres de fiction sont surtout consacrées à l'individu et à ses problèmes relationnels.

D'autres écrivains se réfugient dans le monde de l'enfance. Ils partent en quête de leurs racines, dans un univers qui à leurs yeux se décompose. Binyamin Tammuz (1919-1989) avec Les Dunes d'or, Nissim Aloni (1926-1998) avec Le Hibou, ou encore Hanoch Bartov (De qui es-tu l'enfant ?), Shulamith Hareven (1931-2003), avec La Ville aux jours nombreux, ou David Shahar (1926-1997), Prix Médicis étranger 1981. Ce dernier, dans son cycle romanesque Le Palais des vases brisés, est à la recherche du temps perdu dans le Jérusalem du mandat britannique et s'interroge sans cesse sur le mystère de la vie et l'existence de Dieu dans un monde de chimères et d'illusions.

photographie : Zeruya Shalev

Zeruya Shalev

Les romans de Zeruya Shalev ont souvent privilégié la sphère de l'intime. De ce point de vue, Douleur marque un tournant, en liant étroitement passion amoureuse et violence. 

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Les femmes ne se contentent pas d'une littérature communautaire. Certaines comme Batya Gour (1947-2005) et Shulamit Lapid (née en 1934) choisissent le genre policier. D'autres, plus jeunes, s'attachent à d'autres thèmes et à un nouveau style. Orly Castel-Bloom (née en 1960), Zruyia Shalev (née en 1959), Yaël Hedaya (née en 1964), Alona Kimhi (née en 1966), Irit Linor (née en 1961) et leurs homologues hommes tel Etgar Keret (né en 1967) dépeignent les angoisses existentielles de l'homme en détruisant souvent les conventions stylistiques.

Malgré la place prépondérante de ces jeunes écrivains, leurs aînés continuent à enrichir la littérature avec des œuvres importantes centrées sur l'individu, mais soulevant aussi des interrogations d'ordre politique et social. Amos Oz publie un roman autobiographique : Une histoire d'amour et de ténèbres, Avraham B. Yehoshua : La Mariée libérée et Le Responsable des ressources humaines.

Un théâtre vivant

Il s'en est allé par les champs (1945), de Moshé Shamir, peut être considéré comme la première pièce réellement israélienne. C'est l'histoire d'un kibboutznik (membre d'un village communautaire) et de « sa » guerre d'indépendance. Bien que vaillant au combat, il refuse le concept d'héroïsme. Il est dur aussi bien avec sa mère qu'avec la femme, rescapée des massacres européens, qui porte son enfant. Aharon Megged (Hedva et moi) met lui aussi en scène un kibboutznik à qui la ville ne réussit guère. Nissim Aloni, dans Le plus cruel de tous c'est le roi, développe la thèse selon laquelle tout gouvernement est cruel, quelles que soient ses bonnes intentions. Sous le personnage de Jéroboam, qui osa se révolter contre Salomon et son héritier légitime pour devenir « le plus cruel de tous », apparaît dans tout son tragique la situation de l'État d'Israël à l'époque. Ben-Zion Tomer (né en 1928) est encore hanté par les persécutions nazies (Les Enfants de l'ombre).

C'est à la fin des années 1960, après la guerre de Six Jours, qu'on assiste à une remise en question de la voie prise par le théâtre israélien. Hanoch Levin (1943-1999), Hillel Mittelpunkt (né en 1949), Yehoshua Sobol (né en 1939) portent à la scène une langue et une diction modernes. Tout en s'interrogeant sur la difficulté d'être, ils n'en négligent pas pour autant les problèmes spécifiques du pays. Mais c'est surtout Hanoch Levin qui se livre à des satires anti-institutionnelles acerbes. Ainsi, il s'attaque à l'autosatisfaction et à l'euphorie des Israéliens, après la guerre de Six Jours. Ces derniers huent sa pièce provocatrice La Reine des bains. Yehoshua Sobol s'interroge aussi sur les valeurs israéliennes en prenant pour toile de fond soit le présent immédiat, soit des époques plus lointaines de l'histoire du peuple juif (La Saint-Sylvestre 72, Le Dernier Ouvrier, La Guerre des Juifs). L'image du vaillant soldat idéaliste et vainqueur disparaît au profit du combattant perplexe, s'interrogeant sur la justesse de sa cause.

Après la guerre du Kippour, Hillel Mittelpunkt exprime dans Gorodish le traumatisme né à la suite de cette guerre. Dans sa pièce Témoin visuel, il met en scène un paysan autrichien qui préfère sacrifier sa vie et ne pas s'engager dans l'armée d'occupation du IIIe Reich. Le rapprochement avec la réalité israélienne paraît évident. Shemouel Hasifri (né en 1954), dans sa pièce Femme, mari et maison présente un microcosme de la société israélienne. Le mari y exprime de façon métaphorique son attachement au passé, tandis que la femme veut tout détruire pour créer ex nihilo un nouveau monde.

De nouvelles troupes naissent, enrichissant la vie théâtrale et permettant à de jeunes auteurs de se faire connaître, tandis que leurs prédécesseurs continuent à créer.

Une poésie en plein essor, mais qui se cherche

En réaction à une poésie dont Nathan Alterman est le symbole, Nathan Zach (né en 1930), David Avidan (1934-1995) et Yehouda Amihaï remettent en question les thèmes et les formes chers à la génération des poètes précédents. Ce ne sont plus les idéaux nationaux mais la condition même de l'homme et ses difficultés d'être qui leur fournissent l’inspiration. Refusant la rhétorique et les métaphores trop élaborées, ils s'attachent aux images simples puisées dans la vie quotidienne, à un hébreu parlé, parfois vulgaire, qui fait fi du mètre et des rimes. Avot Yeshurun (1904-1991), qui par son âge appartient à la génération précédente, acquiert sa notoriété surtout dans les années1970. Sa poésie est plus proche par certains côtés de celle de ses cadets, et sa contestation politique, inacceptable à une certaine époque, finit par entrer dans les mœurs.

Tout en participant à la création d'une poésie nouvelle, des poètes tels Abba Kovner (1918-1987), Dan Pagis (1930-1986), Itamar Yaoz-Kest (né en 1934), Yakov Besser (né en 1934) puisent leurs thèmes dans leur propre expérience de rescapés de la Shoah. Dans leur mode d'expression essentiellement allusif, le concret cède la place au mythique, et le réalisme au symbole. Mais la Shoah est ancrée dans la poésie hébraïque aussi, au-delà des témoignages des rescapés, puisque leurs enfants, qui n'ont vécu l'horreur qu'au travers des souvenirs de leurs parents ou amis, prennent la relève, en s'appropriant en quelque sorte leur souffrance, qu'ils expriment dans leurs poèmes.

Ceux qui continuent dans la voie de Shlonsky ou d'Alterman, tels Amir Gilboa (1917-1984), Nathan Yonathan (1923-2004), Dalia Ravikovitch (1936-2005), Tuvia Rivner (né en 1924), Ozer Rabin (1921-1999), créent de nouvelles formes poétiques. Leurs successeurs Yona Wollach, Yaïr Hurvitz (décédés respectivement en 1985 et 1988), Meïr Wieseltir (né en 1941) et d'autres plus jeunes font preuve d'un lyrisme qui le dispute souvent à l'insolite, mais où la sensibilité est toujours à fleur de peau. Moshé Sartel (né en 1942), Maya Bejerano (née en 1949), Rivka Myriam (née en 1952) et Léa Halfi écrivent une poésie riche et à nombreuses facettes. Des revues consacrées à la poésie paraissent. Certains jeunes poètes y proposent une nouvelle approche, d'autres, plutôt un retour aux valeurs poétiques sûres. Un véritable vivier de nouveaux talents est ainsi en train de naître et promet un nouvel essor de la poésie israélienne.

En quête d'un bilan

La littérature israélienne est aujourd'hui un creuset où des écrivains de plusieurs générations créent et publient. Ceux de la guerre d'Indépendance, ceux de la génération de l'État continuent à écrire, connaissant un nouvel essor et cohabitant avec de nouveaux talents qui ont déjà fait leurs preuves, ou dont les débuts s'avèrent très prometteurs. Romans et nouvelles revêtent des caractères originaux où le réalisme côtoie le surréalisme, l'impressionnisme le symbolisme. Cette littérature offre une grande variété de styles, une recherche de formes et un effort de rénovation linguistique qui est d'autant plus important que la renaissance de la langue hébraïque a vu le jour il y a un peu plus d'un siècle seulement. Les sujets abordés sont souvent ancrés dans la civilisation et la culture israéliennes et juives. Même si les événements sociopolitiques et les guerres qui jalonnent l'histoire marquent profondément la littérature israélienne, nombreux sont les jeunes auteurs qui aspirent à se dégager de ce joug qui fait leur quotidien. Quoi qu'il en soit, la littérature israélienne dépasse largement son cadre géographique et historique, même s'il paraît très spécifique, car les thèmes et les personnages qu'elle met en scène, les problèmes et les interrogations qu'elle pose atteignent une dimension universelle.

—  Lily PERLEMUTER

Le cinéma

C'est en 1897 qu'une équipe envoyée par les frères Lumière tourne les premières images cinématographiques en Palestine, dans le désert de Judée, ainsi qu'un très beau travelling filmé à partir d'un train partant de montagnes de Jérusalem en direction de Jaffa, sur la côte. Symboliquement, 1897 est également l'année du premier congrès sioniste qui s'est tenu à Bâle. De fait, l'histoire du cinéma israélien est profondément marquée par son lien avec les institutions et l'idéologie sionistes. Il commencera à s'en libérer à partir des années 1960, en s'ouvrant progressivement aux valeurs libérales et aux influences de la culture occidentale.

À la création de l'État en 1948, la population juive d'Israël ne compte que six cent mille personnes, un nombre trop réduit pour permettre l'existence d'une industrie cinématographique à caractère commercial. Ainsi, la grande majorité des films qui y sont produits sont des actualités cinématographiques et des films « éducatifs » commandités par des institutions sionistes telles que l'Agence juive ou le KKL (le Fonds juif de soutien à Israël), ou par des organismes d'État comme l'Histadrouth, le principal syndicat ouvrier d'Israël. Nommé Réalisme sioniste (par allusion à son aîné soviétique), ce courant abordait des thèmes tels que l'intégration des immigrés, l'apprentissage de l'hébreu, la construction des villes nouvelles dans le désert, la vie communautaire dans les kibboutzim et le développement de l'appareil militaire.

Le temps des pionniers

Réalisé par Helmar Lerski, photographe et chef-opérateur issu de l'expressionnisme allemand, Awodah (Labeur, 1935) est une épopée historique, l'œuvre la plus marquante du cinéma de propagande pré-israélien. Entre documentaire et fiction, le film, tourné en partie à Tel-Aviv, décrit le quotidien d'un pionnier quittant la diaspora pour rejoindre une collectivité ouvrière en Palestine. Lerski a choisi de montrer la ville sous un angle bien spécifique, celui du développement urbain, mettant l'accent sur les « pionniers du bâtiment ». Au moyen d'un montage suggérant l'union entre l'homme et la machine, Tel-Aviv s'intègre ainsi dans un contexte plus général de valorisation et de glorification du travail pionnier. D'une grande beauté plastique et d'un grand lyrisme, cette œuvre d'avant-garde inspirée par le cinéma révolutionnaire soviétique (Eisenstein, Vertov) est considérée aujourd'hui comme l'un des chefs-d'œuvre de l'histoire du cinéma israélien.

Malgré son objectif propagandiste, le cinéma sioniste a largement contribué à la mise en place de l'assise technique indispensable à une industrie cinématographique : installation de studios et de laboratoires, formation de techniciens, de scénaristes, de réalisateurs et de producteurs. Le développement de ces structures ainsi que le système de soutien financier mis en place par le gouvernement israélien en 1960 vont pousser les cinéastes locaux à investir également le domaine de la fiction. Les premières tentatives dans ce domaine reprennent la thématique sioniste des actualités et des films didactiques, tout en l'adaptant au récit de fiction et à une forme largement influencée par le cinéma hollywoodien. Il s'agit la plupart du temps de films traitant des hauts faits accomplis durant la guerre d'indépendance d'Israël (La colline 24 ne répond plus de Thorold Dickinson, 1955 ; La Colonne de feu de Larry Frisch, 1959) ou abordant une thématique sioniste plus ample : la vie pionnière dans les collectivités agricoles (Ils étaient dix de Baruch Dienar, 1960).

Ces films mettaient en avant, justifiaient et glorifiaient l'entreprise sioniste en Palestine, puis en Israël, en imposant un portrait idéal du pionnier israélien. C'est le Sabra, l'Israélien né en Israël, descendant des pionniers ashkénazes (originaires d'Europe centrale et orientale), un homme pragmatique dévoué à sa mission de soldat et de travailleur de la terre. Cette figure se voulait le contre-modèle absolu du Juif religieux de la diaspora, incapable de se défendre et vivant replié sur lui-même dans un milieu hostile. Ainsi, le « récit-maître » sioniste est d'abord une histoire des hommes remplissant une mission de libération nationale, puis de conquête et d'expansion.

La mythologie sioniste a nourri pendant des décennies l'imaginaire israélien, jouant un grand rôle dans la formation de l'identité culturelle israélienne. Parallèlement, ce processus fut accompagné d'une mise à l'écart des « portraits négatifs » du sionisme, tous ces « autres » qui auraient pu remettre en question l'idéologie pionnière. Le Juif de la diaspora en premier lieu donc, mais aussi le Palestinien, le Juif séfarade et, dans une certaine mesure, la femme.

Autant de personnages sans identité politique propre, faisant seulement partie du décor du projet sioniste. La femme servait souvent de « repos du guerrier », récompense accordée au soldat-homme après qu'il avait accompli ses missions militaires. Si elle participait activement au projet sioniste, c'est en perdant tous ses traits féminins et en adoptant, la plupart du temps au combat, les traits du guerrier.

La naissance d'une modernité

Dans les années 1960, le cinéma israélien va accompagner l'évolution de la société israélienne qui s'ouvre de plus en plus aux valeurs de la société de consommation. Un nouveau courant se fait jour au milieu de la décennie qui témoigne de cette « normalisation » économique et culturelle et de l'abandon de certaines valeurs pionnières. C'est la Nouvelle Sensibilité, un mouvement de cinéma d'auteur fortement influencé par le cinéma moderne européen, notamment la Nouvelle Vague française, qui va ainsi dominer le paysage cinématographique israélien jusqu'à la fin des années 1970. Ce courant est conduit par Uri Zohar, acteur et réalisateur charismatique, auteur d'Un trou dans la lune (1964), une satire du sionisme et du cinéma de propagande des années 1940 et 1950. Ce premier film, d'une grande radicalité esthétique, a créé un effet choc dans le milieu du cinéma en Israël, incitant d'autres réalisateurs à suivre le même chemin. La Nouvelle Sensibilité s'oriente à cette époque vers un cinéma de plus en plus urbain, mettant l'accent sur l'univers individuel, décrivant un milieu jeune, bourgeois, fasciné par la culture occidentale et ses symboles. Des films comme Trois Jours et un enfant (Uri Zohar, 1967), Le Cas d'une femme (Jacques Katmor, 1969), La Robe (Judd Neeman, 1969) ou Shalom, la prière de la route (Yaky Yosha, 1974) font de la ville, la plupart du temps Tel-Aviv, le théâtre d'errances solitaires, de rencontres de hasard, d'intrigues amoureuses, parfois d'un désarroi existentiel. Mettant en avant une thématique universelle, abordant des questions liées à l'aliénation et l'incommunicabilité dans la société moderne, la Nouvelle Sensibilité revendique ainsi son autonomie artistique, une manière de libérer le cinéma national du joug de l'idéologie sioniste et de l'engagement collectif.

Ce changement se manifeste également par l'émergence dans les années 1960 d'un autre courant cinématographique, centré sur la représentation comique, souvent caricaturale, du folklore des Israéliens d'origine séfarade. Appelé bourekas, du nom d'une pâtisserie orientale, ce genre connaît un succès phénoménal auprès du grand public. Ainsi, à sa sortie en 1963, Sallah Shabati, de Efraïm Kishon, réalise plus de 1 200 0000 entrées, soit la moitié de la population israélienne de l'époque. Cette réussite commerciale tranche radicalement avec l'attitude méprisante de la critique qui voit dans ces films « un opium du peuple », un calmant destiné à apaiser la frustration de toute une population victime de discrimination sociale. Ainsi, dans les années 1960-1970, l'évolution parallèle de la Nouvelle Sensibilité et du genre bourekas témoigne de la guerre culturelle qui sévit alors en Israël entre l'establishment ashkénaze et une communauté séfarade en lutte pour sa reconnaissance au sein de la société israélienne.

Montrer la guerre

La fin des années 1970 marque la reconnaissance officielle du cinéma d'auteur par les institutions israéliennes, avec la création, en 1978, du Fonds de soutien aux films de qualité, résultat des années de luttes menées par les cinéastes de la Nouvelle Sensibilité. Ce fonds public, toujours en activité, a largement contribué à l'arrivée du cinéma d'auteur au centre du paysage cinématographique israélien dans les années 1980. C'est ainsi que voit le jour, au début de ces années-là, un courant de films politiques qui se montre très critique à l'égard de la politique israélienne dans les territoires occupés et au Liban. C'est Ram Loevy, cinéaste fortement engagé, militant de la première heure pour la cause palestinienne, qui annonce l'émergence de ce courant avec Hirbeith Hizaa (1978), l'un des films politiques les plus importants de l'histoire du cinéma israélien. Adapté d'une nouvelle de S. Yizhar, ce moyen-métrage décrit l'expulsion au-delà de la frontière des habitants d'un village palestinien par une unité de l'armée israélienne, au moment de la guerre de 1948. L'un des soldats se met à douter de la moralité de cet acte, provoquant un débat qui menace de briser l'unité de la troupe. Au-delà de son audace politique, cette œuvre se distingue également par ses qualités esthétiques, notamment dans le traitement du paysage rural dont l'harmonie est brisée par l'intervention massive des forces israéliennes.

Le Journal de David Perlov, chef-d'œuvre de l'école documentaire israélienne, porte lui aussi les marques de politisation du paysage cinématographique israélien. Tourné durant dix ans (1973-1983), ce documentaire est né de la volonté de Perlov de rompre avec la pratique cinématographique « professionnelle » au profit d'une écriture libre centrée sur la captation minutieuse, jour après jour, de son quotidien et de celui de sa famille. Or la grande histoire israélienne, les événements politiques qui ne cessent de bouleverser le pays pénètrent systématiquement la trame du film jusqu'à le dominer d'un bout à l'autre. Le Journal est marqué ainsi par un regard à la fois subjectif et percutant sur la guerre de Kippour (1973), la guerre du Liban (1982), comme également sur les rares moments d'euphorie et d'optimisme, telle la visite historique en Israël du président égyptien Sadate, en 1977.

Le courant politique se manifeste en effet à la fois dans le domaine du documentaire (Journal de campagne d'Amos Gitaï, 1982) et dans celui de la fiction (Les Champs verts d'Itzhak Yeshurun, 1989). Il se prolonge dans les années 1990 et jusqu'aux années 2000, avec des films qui décrivent la dégradation morale de la société israélienne, victime de la violence qui envahit de plus en plus son quotidien (La Vie selon Agfa d'Assi Dayan, 1992). Dans Devarim (1995), adaptation du roman moderniste de Yaakov Shabtai, Amos Gitai décrit ainsi la décomposition du corps sioniste dans le cadre de la ville moderne, Tel-Aviv, dont la décadence symbolise la dégradation de l'utopie pionnière.

La question de la violence politique est également au cœur de l'œuvre essentielle du documentariste Avi Mograbi. Tourné pendant le mois le plus chaud de l'année, Août, avant l'explosion (2002) analyse la manière dont l'oppression exercée par Israël dans les territoires occupés finit par envahir le quotidien israélien lui-même, décrivant une société sous tension, à bout de nerfs. Dans Pour un seul de mes deux yeux (2005), le cinéaste interroge deux mythes fondateurs juifs : le suicide collectif des habitants de Massada qui refusèrent de se rendre à l'envahisseur romain, et le suicide vengeur du héros biblique, Samson. Le film crée une dialectique entre les mythes juifs et la réalité israélo-palestinienne contemporaine, conduisant une réflexion sur les raisons qui peuvent entraîner des individus et des peuples à la violence et à l'autodestruction.

Une nouvelle génération

Le sentiment d'étouffement et le pessimisme règnent alors également au sein de l'industrie du cinéma israélien. À la fin de l'année 1990, une crise de financement liée au désengagement du gouvernement israélien à l'égard du cinéma national provoque une baisse de la production annuelle – jusqu'à cinq longs-métrages par an, le chiffre le plus bas depuis pratiquement le début des années 1960. Une association de cinéastes s'organise alors en groupe de pression visant à infléchir cette politique. En 2001, le gouvernement vote une nouvelle « loi du cinéma » garantissant une augmentation notable du budget alloué au cinéma (actuellement près de 13 millions d'euros). Alimenté entre autres par les chaînes privées, ce budget, certes dérisoire comparé à celui des grands pays occidentaux, assure néanmoins une certaine stabilité de la production israélienne. D'autre part, des accords de coproduction entre la France et Israël, élaborés par le CNC et le Conseil israélien du cinéma, sont signés en 2002 par les ministres de la Culture des deux pays. Renouvelant un texte daté de 1972, ils stipulent que chaque coproduction franco-israélienne, dès lors qu'elle remplit les exigences de l'accord, peut être reconnue en tant que production nationale et bénéficier des différents systèmes d'aide à la production et à la distribution existant en France.

Ces changements institutionnels vont relancer l'industrie du cinéma israélien et permettre l'émergence d'une nouvelle génération de jeunes cinéastes qui arrivent sur la scène internationale au milieu des années 2000, et que certains nomment déjà la Nouvelle Vague israélienne. Sans doute, l'aspect le plus important de ce renouvellement est la forte présence des femmes. En effet, celles-ci ont pris en main le cinéma national en réalisant des œuvres audacieuses qui questionnent certaines valeurs patriarcales et guerrières de la société israélienne. Mettant en scène des protagonistes souvent issues d'un milieu séfarade, ces cinéastes portent un regard subversif sur la société qui les entoure, et proposent une vision marquée par la sensibilité féminine.

photographie : Le Procès de Viviane Amsalem, S. et R. Elkabetz

Le Procès de Viviane Amsalem, S. et R. Elkabetz

De Mariage tardif au Procès de Viviane Amsalem, Ronit Elkabetz a incarné des héroïnes qui, chacune à sa manière, interrogent la société israélienne. Pour Prendre femme, Les Sept Jours et Le Procès de Viviane Amsalem, elle est également passée derrière la caméra, en collaboration... 

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Cette génération de réalisatrices a été révélée en 2004 grâce à Mon Trésor de Keren Yedaya (caméra d'or au festival de Cannes) et Prendre femme de Ronit et Shlomi Elkabetz (prix du public au festival de Venise), deux films militants qui décrivent sans concession la lutte des femmes contre une société machiste et oppressante. Cette vision critique de la société israélienne s'est prolongée dans Les Sept Jours, réalisé par Ronit et Shlomi Elkabetz en 2008. D'une grande rigueur formelle, le film, qui se déroule au moment de la première guerre du Golfe, questionne audacieusement la place de l'individu dans une structure familiale tribale et répressive. Par la suite, Ronit et Shlomi Elkabetz ont ajouté un troisième volet, Le Procès de Viviane Amsalem (2014), donnant à cette trilogie une dimension clairement politique. Cette fois, c’est l’État d’Israël et ses institutions qui sont visés, un État qui se veut moderne et démocratique mais qui se révèle incapable d’assumer les exigences de cette modernité, et en premier lieu la séparation entre justice et religion. Dans un huis clos puissant et étouffant, Viviane Amsalem part en lutte contre les tribunaux rabbiniques qui règnent en maîtres sur les mariages et les divorces en Israël, en une tentative désespérée de gagner son indépendance face à un mari qui lui refuse le divorce, et des juges qui cautionnent son attitude au nom de la loi juive.

Le Procès de Viviane Amsalem témoigne d’un autre phénomène marquant de ces dernières années, le retour du thème religieux au cœur du cinéma israélien. Après que le monde juif religieux a été longtemps ignoré ou dépeint de façon exotique et caricaturale, voilà que de jeunes auteurs, issus parfois de milieux religieux, s'interrogent ouvertement sur la place qu'occupe le judaïsme dans une société moderne et majoritairement laïque. Ce thème a été déjà abordé, dans une perspective clairement féministe, dans Kadosh d'Amos Gitaï (1999), puis par Raphaël Nadjari, cinéaste d'origine française, qui a réalisé deux œuvres d'une grande sensibilité mettant en scène des familles israéliennes divisées entre religion et laïcité. Avanim (2004) trace le quotidien d'une jeune femme issue d'une famille traditionaliste qui tente d'échapper à son enfermement social à travers une liaison amoureuse. Tehilim (2007) décrit la lutte d'une mère et de ses enfants pour préserver l'unité de la famille menacée par le fanatisme et le dogmatisme après la disparition mystérieuse du père, dessinant ainsi la métaphore d'une société israélienne fatiguée, névrosée et en perte de repères.

L'une des grandes révélations de ces dernières années fut My Father, my Lord (2007, prix du meilleur film au festival de Tribeca), première réalisation de David Volach, jeune cinéaste issu d'une famille juive orthodoxe. Largement influencée par Le Décalogue de Krzysztof Kieslowski, cette œuvre subtile est une variation sur le thème du sacrifice d'Isaac dans laquelle un enfant trouve la mort à cause du fanatisme religieux et de l'aveuglement de son père. La force du film réside dans la connaissance intime que montre l'auteur des rituels et des textes religieux qu'il interroge et critique avec audace, sans renoncer pour autant à représenter l'homme religieux dans son humanité et sa sensualité.

Le cinéma israélien contemporain a su montrer la société israélienne dans sa complexité et en révéler les contradictions internes. Celle par exemple d'une jeunesse tiraillée entre un désir de normalité, des aspirations universelles, et un engagement dans les luttes militaires et politiques de la société israélienne. Car c'est finalement la même jeunesse qui fait la fête dans la Tel-Aviv hédoniste de The Bubble d'Eytan Fox (2006) et qui est sacrifiée sur les champs de bataille dans une guerre du Liban absurde, celle qu’évoquent tant Beaufort de Joseph Cedar (2007) que Valse avec Bachir d'Ari Folman (2008) ou encore Lebanon de Samuel Maoz (2009, lion d'or du festival de Venise).

Les années 2010 ont été marquées par la révélation de jeunes cinéastes dont les premiers films abordent avec virulence l’invasion de la société israélienne par le capitalisme sauvage, l’accroissement des différences de classe et l’accentuation de l’injustice sociale. Dans Youth (2013), premier long-métrage de Tom Shoval, ancien critique de cinéma, deux frères issus de la classe moyenne sont poussés à enlever une lycéenne appartenant à un milieu bourgeois. Une rançon, s’imaginent-ils, pourrait soulager leur père endetté et éviter l’expulsion de leur famille de leur appartement.

Nadav Lapid explore un thème voisin dans deux œuvres complexes, marquées par un style tendu et une mise en scène distanciée. Le Policier (2011) dessine les divisions de la société israélienne dans les deux parties du film : la première décrit le quotidien d’un policier dans une unité d’élite et les rituels virils qui le rythment ; la deuxième se centre sur un groupe de jeunes anarchistes qui planifient l’enlèvement d’un riche homme d’affaires afin de protester contre les inégalités sociales dans le pays. Les deux parties se rejoignent au cours des dernières minutes du film, lorsque le policier et son unité sont chargés de libérer par la force l’homme d’affaires. Dans son second long-métrage, L’Institutrice (2014), Lapid décrit l’obsession d’une jeune femme qui croit devoir protéger un enfant de cinq ans doué pour la poésie du matérialisme et de la vulgarité de la société qui l’entoure. Elle finit par kidnapper l’enfant dans un geste aussi radical que désespéré, témoignant de l’impuissance de la jeune génération face à la brutalité de son époque. Profondément ancrés dans la réalité israélienne, ces films n’en ont pas moins une portée universelle dans un monde de plus en plus fortement soumis aux diktats du libéralisme et de la globalisation.

—  Ariel SCHWEITZER

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Écrit par :

  • : professeur à l'université de Reims-Champagne-Ardenne
  • : professeur à la faculté de droit de l'université hébraïque de Jérusalem (Israël)
  • : maître de conférences à l'université Paris-I
  • : docteur en études hébraïques, maître de conférences à l'Institut national des langues et civilisations orientales
  • : enseignant-chercheur, critique de cinéma

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Pour citer l’article

Marcel BAZIN, Claude KLEIN, François LAFON, Lily PERLEMUTER, Ariel SCHWEITZER, « ISRAËL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/israel/