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INTUITION

La question de l'intuition dans la doctrine de la science

Si l'on consulte les doctrines techniques qui sont des réflexions sur la méthodologie des sciences, on retrouvera la plupart des aspects de l'intuition dont on a fait état précédemment au cours de l'analyse philosophique. Cela en raison de la complexité même du savoir scientifique, et des échanges de vocabulaire qui ont eu lieu entre méthodologie et philosophie. Le savoir scientifique est concerné par l'intuition perceptive qui lui fournit ses références primaires, par l'intuition au sens « cartésien » qui est la délimitation des évidences, et encore par l'« intuition productrice » des kantiens en tant qu'imagination formatrice de schèmes, ou même par l'« intuition compréhensive », saisie du subjectif par le sujet, qui peut jouer un rôle dans les sciences humaines.

Il importe cependant de marquer les limites que la méthodologie apporte, par nécessité, aux possibilités de l'intuition. D'abord la doctrine de la science adopte les requisits d'un savoir objectif, et elle récuse les références métaphysiques des philosophies de l'intuition. En outre, dans la mesure même où elle fait le tour des conditions d'un savoir formulable et vérifiable, elle assigne à l'intuition certaines fonctions parmi d'autres fonctions, elle essaie surtout de marquer le lien des certitudes immédiates avec les certitudes médiates et construites. Enfin, la logique scientifique est dans son orientation majeure une réflexion sur la fonction des signes, qui sont soumis à des clauses strictes concernant la désignation des signifiés et la connexion des symboles dans les syntaxes. La fonction des signalements requiert la stabilité des associations plutôt que la patuité des liaisons, et la construction des syntaxes réprime les assurances de l'évidence au profit des règles bien définies. De façon générale l'accord des syntaxes de la science avec les expériences vérificatrices se réalise sans qu'un recours à l'intuition soit nécessaire : il repose sur la correspondance stricte des structures de signes avec les structures relationnelles des domaines décrits. Pour ces raisons, la logique de la science restreint le rôle de l'intuition sous toutes ses formes.

Bases intuitives et conditions formelles des mathématiques

Ce sont les mathématiques qui ont donné lieu à certaines thèses « intuitionnistes », comme il est naturel pour une science qui développe les liaisons d'êtres idéaux soustraits à l'empirie. Les mathématiques cantoriennes se réclament d'une évidence rationnelle pour poser leurs principes fondamentaux. Surtout, les points de vue kantiens concernant l'intuition constructive ont été admis par des mathématiciens comme Henri Poincaré ou Luitzen Egbert Jan Brouwer, qui pensent que l'existence des êtres fondamentaux, les nombres, exige un procédé direct de formation continuée dont ne peut rendre compte aucun procédé logique de définition. Enfin, les références à l'idée d'une imagination créatrice ne sont pas absentes chez les mathématiciens : Édouard Le Roy adoptait les suggestions bergsoniennes pour situer le moment formateur, toujours ouvert, de la pensée qui institue les ordonnances de raisons sur lesquelles opère l'analyse. Plus proche de la tradition cartésienne de l'intuition intellectuelle, Léon Brunschvicg concevait comme intuitive l'initiative de la pensée qui oriente la recherche, choisit les solutions fécondes, préserve le mouvement de l'idée des scléroses du formalisme.

Cependant, il ne saurait être question, pour le mathématicien, de fonder sur des garanties intuitives tout l'édifice formel de la science, mais seulement d'assurer ainsi quelques bases, ou de réserver une place heuristique aux actes de l'imagination, en[...]

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Écrit par

  • : professeur à l'université des sciences humaines, lettres et arts de Lille

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • BERGSON HENRI (1859-1941)

    • Écrit par Camille PERNOT
    • 8 128 mots
    • 1 média
    L'intelligence, en effet, n'est pas la seule forme de la pensée. Il existe d'autres facultés de connaissance, déposées également par l'évolution de la vie, qui se rapportent directement à la réalité : l'instinct et l'intuition. L'instinct est comme une intuition...
  • CONCEPT

    • Écrit par Jean LADRIÈRE
    • 3 826 mots

    Les théories de la connaissance s'accordent généralement à reconnaître qu'il y a essentiellement, dans l'être humain, deux modes de connaissances de la réalité, l'un qui porte directement sur le concret, saisi dans sa singularité, l'autre qui n'atteint le réel qu'à travers des déterminations de...

  • CONNAISSANCE

    • Écrit par Michaël FOESSEL, Yves GINGRAS, Jean LADRIÈRE
    • 9 106 mots
    • 1 média

    La connaissance désigne un rapport de la pensée à la réalité extérieure et engage la notion de vérité comme adéquation de l'esprit et de la chose. Par extension, le terme connaissance désigne le contenu de la pensée qui correspond à la nature de la chose visée, et s'oppose à ...

  • CONSCIENCE MORALE

    • Écrit par Laurent BÈGUE
    • 1 167 mots

    La faculté de formuler des jugements sur la valeur morale des actions humaines, ou conscience morale, a fait l’objet de développements importants en psychologie, notamment depuis la parution en 1932 de l’ouvrage Le Jugement moral chez l’enfant de Jean Piaget. Au moyen de protocoles d’observation,...

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Voir aussi